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Non, le franc CFA n’est pas un outil colonial : le M5S s’est fait enfumer par Kémi Séba

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Publié le

4 février 2019

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Le vice-président du Conseil italien s’est récemment illustré en attaquant le franc CFA, monnaie de 14 pays africains, qu’il a qualifiée de « néocoloniale », l’assimilant à un outil d’appauvrissement de ses pays-membres et un facteur d’émigration de leurs populations.

 

Ce faisant, le chef du mouvement Cinq Etoiles reprenait l’argumentaire du militant anti-FCFA Kémi Séba et de son ONG « panafricaniste » Urgences africaines, qui ont participé, à coup de manifestations et de coups d’éclats1 à faire de cette monnaie africaine le bouc-émissaire de toutes les misères du continent dans les débats publics.

 

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Nos mirages

 

Cette correspondance entre les deux discours n’est pas surprenante, puisque les deux mouvements altermondialistes ont noué une « alliance stratégique » en septembre 2018 dans les locaux du parlement italien à Rome, selon les déclarations récentes de Kémi Séba sur ses réseaux sociaux2. Mais cette indignation semble avoir mal été préparée, car au-delà de la discorde passagère qu’elle suscite entre deux voisins européens et leurs partenaires africains, elle ne résiste pas à l’épreuve des faits.

Le FCFA n’est pas fabriqué sur le continent africain mais en France, à Chamalières (Auvergne). Pour de nombreux militants anti-FCFA, cette délocalisation en France de la fabrication de la monnaie de quatorze États africains est une preuve d’une tutelle coloniale française sur les quatorze États d’Afrique occidentale et centrale qui ont en commun cette monnaie. Il semble pourtant que cette question soit exclusivement un problème financier et technique et non un problème politique.

 

 

Il est en effet coûteux et complexe de fabriquer des pièces et des billets infalsifiables. C’est une entreprise qui demande des machines et des compétences peu présentes sur le continent africain, à telle enseigne que la Banque des États d’Afrique Centrale (BEAC), qui gère la politique monétaire pour le Cameroun, le Gabon, la Guinée équatoriale, le Tchad et la République centrafricaine, a abandonné en avril 2017 l’idée d’acquérir leur propre matériel de fabrication des signes monétaires.

Sur 54 États africains, seuls neuf sont en capacité de produire leur propre monnaie ; on dénombre dans ce petit club Maroc, Algérie, Égypte, Soudan, Ghana, Nigéria, RD Congo, Somalie et Afrique du Sud. Les 45 autres ont recours à des prestataires étrangers pour remplir cette mission. Les principales agences sollicitées sont Oberthur (France), De La Rue (Angleterre), Giesecke & Devrient (Allemagne), Crane Currency (Etats-Unis). Certains pays, comme la Zambie, font imprimer leur monnaie à la fois en France et en Allemagne.

 

Lire aussi : Bernard Lugan : Afrique adieu

 

On peut faire l’hypothèse que si la BEAC a renoncé à faire un appel d’offres pour trouver un nouveau prestataire ou pour acquérir ces capacités de production monétaire, c’est que l’offre française demeurait la plus compétitive et qu’il était plus intéressant pour ses États-membres de continuer à en délocaliser la fabrication. La BCEAO, qui gère le franc CFA circulant en Afrique de l’Ouest, n’a quant à elle encore jamais fait savoir qu’elle avait l’intention d’acquérir un tel équipement et semble se satisfaire du compromis trouvé avec la France, qui lui permet d’en économiser les frais.

La fabrication d’une monnaie dans un pays étranger est une pratique courante pour des dizaines d’États en Afrique et dans le monde qui n’ont pas les moyens techniques, financiers et économiques d’acquérir ou d’entretenir des équipements de plus en plus exigeants en technologies de pointe. Implique-t-elle une mise sous tutelle du pays pauvre par le pays riche ? Une telle conséquence politique pourrait sembler évidente, cependant ni la fabrication du FCFCA en France, ni sa garantie par le Trésor français ne semblent actuellement conduire la France à exercer un monopole politique et économique sur les pays-membres du franc CFA.

 

Sur 54 États africains, seuls neuf sont en capacité de produire leur propre monnaie ; on dénombre dans ce petit club Maroc, Algérie, Égypte, Soudan, Ghana, Nigéria, RD Congo, Somalie et Afrique du Sud. Les 45 autres ont recours à des prestataires étrangers pour remplir cette mission.

 

Cette coopération monétaire n’a en aucun cas empêché la Chine de devenir le premier créancier et de premier fournisseur la zone franc depuis les années 2000, la France n’arrivant qu’en troisième position derrière l’Inde. Sans compter la montée d’autres acteurs, comme la Turquie, le Japon…

En réalité, la décolonisation a correspondu pour la France à une période où ses échanges et ses investissements se sont repliés sur le continent européen, qui polarise 60% de son commerce extérieur. Quant aux pays-membres de la zone franc, ils ont considérablement diversifié leurs partenaires extérieurs et réduit leur dépendance économique vis-à-vis de leur ancienne métropole.

 

Lire aussi : L’éditorial Monde de Hadrien Dessuin : Du neuf pour 2019

 

La part de la France dans les échanges des pays de la zone franc est passée d’environ 80% en 19603 à 6% de leurs exportations et 14,2% de leurs importations en 2017 pour le FCFA d’Afrique de l’Ouest4, ces chiffres étant du même ordre en Afrique centrale. Aujourd’hui la zone franc compte pour 4% des échanges extérieurs français et la plupart des intérêts économiques de la France sur le continent africain se trouvent à l’extérieur de cet espace monétaire : aucun des cinq premiers partenaires commerciaux de la France sur le continent n’a le FCFA5.

 

Les liens6 entre la France et les États de la zone franc encore étroits, mais ils ne sont plus fusionnels.

Si l’accrochage du FCFA à l’euro assure des débouchés certains aux entreprises françaises et européennes, cette coopération monétaire ne leur garantit aucune exclusivité commerciale sur les marchés de la zone franc, à la manière du commerce colonial, comme en atteste la montée en puissance des Émergents dans le commerce extérieur de ses États-membres depuis les années 2000.

Au contraire, le lien entre la monnaie africaine et la monnaie européenne permet une réciprocité et une complémentarité des échanges plus forte qu’avec la zone euro tous les autres espaces économiques et monétaires  : si les États du continent asiatique rivalisent avec les États européens comme les principaux fournisseurs en biens et services des pays du FCFA, ces derniers exportent deux fois plus de produits en Europe qu’en Asie.

 

https://www.instagram.com/p/BtYikGbDAUr/

 

Quant à la fabrication du FCFA en France, elle ne relève pas d’une politique de domination, mais d’un arrangement économique qui permet aux banques centrales africaines de ne pas avoir à assumer des coûts d’achat et d’entretien d’équipements encore hors de leurs moyens financiers. Il faudrait songer à réviser l’expression « pré carré français », qui désignait les pays-membres du FCFA au lendemain des indépendances.

Soixante ans après les indépendances, le franc CFA correspond à un lien privilégié entre l’Europe et l’Afrique au service d’intérêts communs, plutôt qu’à l’instrument d’une mainmise d’ordre colonial. Est-il utilisé du mieux possible ? C’est une autre question.

 

1 En 2017, Monsieur Séba a brûlé un billet de 5000 FCFA à Dakar, ce qui lui a valu d’être expulsé du Sénégal et interdit de territoire au Togo et en Guinée.

3 Philippe Hugon, La politique africaine de la France

4 BCEAO, Rapport sur le commerce extérieur de l’UEMOA en 2017

5 Algérie, Maroc, Tunisie, Afrique du Sud, Égypte, Nigéria).

6 Comme en attestent la présence en Afrique subsaharienne d’expatriés et d’entreprises françaises (les Français sont six fois plus nombreux en Afrique francophone que dans le reste de l’Afrique subsaharienne, mais ensemble ils ne représentent que 7% de la Communauté française dans le monde) ; de forces armées françaises au Sahel, en Centrafrique, à Djibouti et en Afrique de l’Ouest ; les priorités géographiques de l’Aide Publique au Développement française (qui ciblent d’abord les États africains francophones) ; les parcours migratoires des ressortissants de l’ancien empire colonial français depuis 1960.

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