Il est touchant, Olivier Marchal : l’ex-flic n’a pas oublié son ancienne vie ni ses anciens collègues, et, depuis Gangsters jusqu’à Pax Massilia (la saison 2 vient de sortir), le réalisateur français ne cesse de parler d’eux, de leurs souffrances et de leur mal-être. Avec ses cernes en accordéon, sa trogne porte encore toutes les cicatrices du passé, de ces blessures récoltées en se confrontant aux abysses de l’âme humaine et il sait mieux que quiconque, comment, chez le flic comme chez le voyou, le bien et le mal joutent toujours. La nuit, seul à son bureau, il couche sur papier leurs histoires, espérant ainsi sauver leurs âmes et éloigner ses démons. Alors il convoque à la fois ses souvenirs et les grands maîtres qu’il admire, puisque son cinéma pullule de références, de Melville à Michael Mann, et qu’il ambitionne, depuis ses débuts, de s’inscrire dans cette lignée en pratiquant du polar qui s’assume : un genre brutal et réaliste. « N’oubliez jamais : tous coupables ! », affirmait l’inspecteur général des services dans Le Cercle Rouge. Ses personnages n’échappent pas à ce sombre constat. Ses « poulets » évoluent toujours sur une ligne de crête à la frontière morale ténue que les vapeurs de gnole bon marché et de clope tiède floutent encore davantage. Mal rasés, les cheveux cradingues et le cuir qui grince, ils n’échappent jamais au fatal engrenage, pris en étau entre une hiérarchie pleutre et des voyous sans honneur. Depuis vingt-cinq ans, Marchal a peaufiné son style et trouvé sa marque de fabrique. Ses commissariats ressemblent à des usines désaffectées, ses flics roulent en grosse berline et leurs plaques pendouillent à leurs cous. Ils causent de « même bac à sable » et de « finir dans une charrette », ils « montent au braquo » et comptent en « piges ».
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Comme un flic, Marchal a créé son groupe, sa brigade. Des gueules connues comme Auteuil, Depardieu ou Lanvin, d’autres qu’on voit rarement ailleurs que chez lui, comme Francis Renaud, Alain Figlarz ou Patrick Catalifo, et puis des nouveaux comme Tewfik Jallab, Olivier Barthelemy ou Samir Boitard. Sans oublier ses beaux personnages féminins qui prennent le visage tour à tour de Jeanne Goursaud, Sofia Essaïdi, Karole Rocher, sans oublier bien sûr Catherine Marchal. Mais tous parlent le Marchal. Des gueules, une ambition de noirceur, une grandiloquence assumée ; bref : Olivier Marchal.
Qu’est-ce qui vous a poussé à entrer dans la police ?
Olivier Marchal : Le meilleur ami de mon père était flic et j’étais fasciné par les histoires qu’il racontait. Et puis il y a eu le cinéma. Enfant, j’habitais à La Teste, une petite ville sur le bassin d’Arcachon dont la seule distraction était son cinéma : Le Vogue. Mes parents tenaient une pâtisserie, je les aidais, et en échange, ils me donnaient une pièce de cinq francs pour y aller. J’ai également souffert d’énormes crises de sinusite aigüe qui m’ont valu beaucoup d’interventions, si bien que l’été, au lieu d’aller à la plage avec mes copains, je partais à Luchon faire des cures. Ma seule échappatoire était le cinéma, et puis le ciné-club le soir : je regardais tout ce qui passait et j’étais fasciné par les flics et les gangsters. Le déclic a été Police Python 357 d’Alain Corneau, un film de 1976. Quatre ans plus tard, j’entrais dans la police. Je voulais être flic de cinéma.
Comment décririez-vous vos années de flic ?
Nous étions six cents dans ma promotion, beaucoup avaient du cinéma plein les yeux et les anciens nous disaient : au bout de trois semaines, vous allez en revenir ! On ne les a pas crus mais en effet, nous en sommes revenus très vite. Ma première affectation a été à la brigade criminelle de la SRPJ de Versailles. J’avais 21 ans et je n’ai pas supporté les cadavres. J’ai fait une centaine de ce qu’on appelle les « crimes violents », une plongée dans le drame et l’horreur sans compter la gestion des familles des victimes : on pataugeait dans le sordide… Deux ans plus tard, je me suis porté volontaire pour la section antiterroriste où je me suis éclaté.
Pourquoi l’avoir quitté alors ?
En raison d’un concours de circonstances. Il y a eu l’avènement de François Mitterrand, qui a viré notre patron, un type super, pour le remplacer par un alcoolique incompétent qui a tout fait pour démanteler le service. J’ai pris conscience qu’on était le bras armé de politiciens incapables, et ce fut une grande désillusion. Et puis, dans les années 80, à Paris, tout le monde se mélangeait : les flics, les voyous, les comédiens. J’ai eu une histoire avec Michèle Laroque, j’allais la voir au théâtre et les souvenirs de scènes du lycée (où je faisais du théâtre) sont remontés à la surface. Elle m’a alors dit : « Il faut absolument que tu prennes des cours et que tu le fasses, parce que tu le regretteras toute ta vie ! » Elle m’a fait répéter une scène du Misanthrope, la première scène, le rôle d’Alceste. J’ai alors quitté le service pour la brigade de nuit, j’étais devenu flic la nuit et élève au Conservatoire le jour – le début d’une nouvelle vie.
Vous disiez qu’à l’époque, les flics, les voyous et les comédiens se mélangeaient, et vous, vous vous êtes lié d’amitié avec Serge Gainsbourg…
En effet ! Des gardiens en faction se sont fait braquer : des types voulaient piquer leurs uniformes. Ils se sont défendus, il y a eu une fusillade, on nous a appelés à la rescousse, on les a pris en chasse, on les a serrés et, en perquisition, on a trouvé un plan qui allait de la rue de Verneuil, l’adresse de Serge, à l’école de sa fille, Charlotte. Les mecs voulaient la kidnapper pour demander une rançon ! Serge a déboulé chez nous, fou de rage : on connaît tous l’amour qu’il avait pour Charlotte – il déambulait dans les bureaux avec son double Ricard, et un sifflet à la bouche qu’il avait piqué à un gardien. Il cherchait les coupables, voulait les tabasser, on l’a préservé de ça. Il a été d’une reconnaissance absolue, on s’est lié d’amitié et, de temps en temps, il passait à notre permanence, la nuit, en sortant de Chez Castel : des souvenirs exceptionnels… Il nous racontait des histoires pendant que son taxi tournait en bas jusqu’à ce que Bambou nous appelle.
D’ailleurs, c’est à Gainsbourg que j’ai voulu faire lire mon premier scénario Des Flics sans importance. J’ai sonné chez lui, rue de Verneuil, il m’a ouvert pieds nus avec son jean et sa chemise blanche ouverte et m’a répondu : « Écoute, je n’ai pas le temps de lire parce que je prépare mon grand retour. » Il avait été adorable. Je garde un souvenir merveilleux de cet homme. Un immense peintre, un immense chanteur et un immense auteur, mais d’une profonde solitude et d’une grande désespérance. Il m’a beaucoup touché.
Comment avez-vous débuté au cinéma ?
J’ai évidemment commencé par le théâtre où j’ai joué Musset, Marivaux, Camus, Tchekhov et d’autres, puis une directrice de casting m’a remarqué et m’a fait jouer mon premier rôle dans Ne Réveillez pas un flic qui dort, et ensuite Profil bas de Claude Zidi. En même temps, j’écrivais et le scénario dont je vous parlais, je l’ai proposé à Yves Rénier qui en a fait un épisode du Commissaire Moulin. J’en ai écrit une dizaine d’autres, je suis même devenu directeur de collection chez lui tout en continuant à jouer. J’ai été pris dans la série Quai numéro un, puis ensuite Police district, devenu une série culte à l’époque, ce qui m’a permis d’écrire Gangsters, mon premier long métrage.
Quelles sont vos habitudes d’écriture ?
Je suis un peu le cancre qui attend le dimanche soir pour faire son devoir pendant la nuit et qui le rend le lundi. L’écriture est un plaisir et, en même temps, c’est quelque chose qui me fait peur parce que j’ai toujours peur d’écrire de la merde. Donc, j’attends toujours le dernier moment. Je prends des notes, je regarde des films, lis des romans et, lorsque je décide de m’y mettre vraiment, je me lève à 4h du matin et j’écris jusqu’à 22h, sans pause. En ce moment, je travaille sur la saison 3 de Pax Massilia. Je ferai une pause le jour de Noël, mais c’est tout.
« J’ai une approche primaire de l’être humain, j’adore les destins tragiques. »
Justement écrit-on de la même manière un long métrage et une série ?
On a plus de temps pour le long-métrage ! Pour la série, on est dans l’urgence, ce qui d’ailleurs amène un certain rythme et ça se ressent sur le plateau. On échange avec les acteurs, on rectifie des choses sur le moment, on voit ce qui fonctionne ou pas. Alors certes, ça part dans tous les sens, c’est une écriture rock’n’roll, mais c’est ce qui fait le charme de Pax Massillia, je pense, et ce qui explique son succès. On n’a pas le temps de s’ennuyer ni de se poser des questions existentielles dans l’écriture. L’écriture d’un long métrage, en revanche, c’est très différent. Aujourd’hui, j’ai un projet de film sur la guerre de 14-18. J’ai ce scénario depuis dix ans, adapté d’une bande dessinée. L’auteur a écrit une première version, j’en ai écrit une seconde, le scénario nous aura pris deux ans. Donc lorsqu’on arrivera sur le tournage, il ne bougera plus. D’autant qu’il est inspiré d’une histoire vraie, celle d’un bataillon de gamins qu’on a sortis de prison pour les envoyer à la boucherie, un bataillon composé de Bretons, de mecs du Sud-Ouest, du Sud, de Ch’tis et de Titis parisiens. Il y a des façons de parler, il faut le respecter. C’est une écriture très précise qui ne changera pas sur le plateau.
On parle souvent de « la grande famille du cinéma ». Quand on regarde votre filmographie, on a le sentiment que vous avez créé la vôtre,
de famille, et qu’elle est composée de gueules qu’on ne voit parfois plus que chez vous (Francis Renaud, Patrick Catalifo). Et puis vous rebossez souvent avec les mêmes : Auteuil deux fois, Lanvin… sans oublier Kermovant à la bande-son. C’est un lien vital
pour vous ?
Indispensable. Depuis 36 Quai des Orfèvres, j’ai la même équipe. Je perds parfois des assistants parce que je les fais passer réalisateurs, mais sinon je travaille avec les mêmes depuis mes débuts. Je marche à la famille, mais pas « à la grande famille du cinéma » comme vous dites, qui n’existe évidemment que dans les mots. « Il n’y a pas pire ennemi que les gens de sa famille », dit une phrase de la Bible. Il suffit d’aller une fois aux César pour comprendre la grande amitié et la grande affection que les gens du métier se portent !
Ma famille, c’est aussi le public. J’ai la chance d’en avoir un qui me suit et qui me témoigne beaucoup d’affection, de chaleur, de générosité. C’est à eux que je dois mon succès. Après, sur le plateau, j’ai besoin d’être avec mes copains. On travaille dans la bonne humeur. Vous savez, j’ai été ami avec Jean-Paul Belmondo et Georges Lautner, ces mecs qui n’abordaient ce métier que dans le plaisir et la chance de pouvoir le faire. Mais on le fait bien. Comme disait mon père : « Il faut toujours faire de la belle ouvrage ». Et c’est plus facile avec des copains. Je n’ai pas envie de perdre du temps avec un acteur qui va commencer à vous faire chier parce qu’il n’a pas de chaussettes en fil d’Écosse, comme ça m’est déjà arrivé, ou que les couleurs de sa loge ne lui plaisent pas ! Je veux bosser avec des gens simples, qui sont heureux de se réunir le matin, et ne vont pas venir faire chier parce qu’il fait froid ou que c’est trop long.
Dans la série Pax Massilia, on voit beaucoup de nouvelles têtes…
C’est une règle. Je fais une série à Marseille, je veux des gens qui ont l’accent marseillais. On fait beaucoup de castings sauvages et on tombe souvent sur des pépites. Des gamins qui ont faim, qui n’ont parfois que la boxe, le MMA ou le rap pour s’en sortir parce que personne ne veut d’eux. Alors quand je les embauche, ils sont tellement heureux qu’ils donnent tout.
Qui Marchal réalisateur aimerait filmer ?
En France, je vous avoue très sincèrement qu’une partie de la nouvelle génération ne m’intéresse pas vraiment. J’ai adapté une pièce : Don Giovanni de Dan Fante, avec qui je suis devenu ami. C’est une sorte de Festen en moins glauque. Je l’ai adaptée puis traduite en anglais pour l’envoyer à Jeff Bridges. J’attends sa réponse. Mais pour revenir en France, j’ai la chance de travailler avec des monstres. J’ai un projet totalement inattendu avec Didier Bourdon, qui n’est pas du tout une comédie. J’ai besoin d’être touché humainement par les acteurs et les actrices. Encore une fois, je vais vers les anciens. Alors, c’est vrai que j’aime beaucoup Pierre Lottin, pour moi, c’est le meilleur acteur de sa génération, à chaque fois il me bouleverse. J’aime beaucoup Raphaël Quenard aussi, mais on le voit trop. Un acteur doit savoir se faire rare.
« J’ai montré des flics qui n’étaient plus flamboyants mais des êtres ordinaires qui faisaient des choses extraordinaires et que ce métier précipitait dans les ténèbres. »
Olivier Norek nous disait que « le roman noir, ce n’est pas le polar, ce n’est pas le thriller, ce n’est pas l’anticipation. Le roman noir, c’est d’abord et avant tout un objet sociopolitique ». Est-ce également vrai pour le film noir ?
J’adore Olivier Norek, j’ai lu tous ses romans, il a un talent fou ! Son approche est bien plus intellectuelle que la mienne, je suis beaucoup plus animal. Moi, je m’inspire de Jim Thompson. J’ai toujours été fasciné par la descente aux enfers : ces losers, ces alcoolos ou ces désespérés qui s’enfoncent toujours plus, c’est pourquoi mes films sont toujours teintés de cette espèce de mélancolie, de désespérance. Ils ne sont pas des « objets sociopolitiques » mais plutôt des aventures humaines tragiques. Je n’ai pas les capacités intellectuelles, les connaissances ni la culture de Norek. J’ai une approche primaire de l’être humain, j’adore les destins tragiques.
Justement, n’y a-t-il pas un lien entre le film noir et la tragédie grecque, comme l’idée d’une fatalité implacable ?
Je m’inspire de faits réels. Pour 36, j’ai mélangé deux histoires ; pour MR 73, c’est une histoire qui m’est arrivée, qui m’a marqué à vie et qui fait que je vis dans la trouille de voir les miens croiser un tel monstre. Les Lyonnais, c’est l’histoire de Momon Vidal, Bordeline celle de Christophe Gavat et Michel Neyret, et pour Carbonne, l’arnarque que l’on connait tous, en fait : c’est grandeur et décadence. J’ai connu de grands flics retrouvés anéantis du jour au lendemain pour avoir fait leur travail. Si 36 Quai des Orfèvres a cartonné, c’est parce que j’ai montré des flics qui n’étaient plus flamboyants mais des êtres ordinaires qui faisaient des choses extraordinaires et que ce métier précipitait dans les ténèbres. Et d’ailleurs, si j’ai quitté la police, c’est aussi parce que je commençais à vriller dans la violence, que je me suis retrouvé face à une part de moi-même qui n’était pas moi. Je déteste la violence, même si je la filme beaucoup parce qu’elle est inhérente au travail du policier. Mais ce sont des scènes que je déteste filmer. Je préfère une scène à deux dans un bureau ou une scène à table, au resto, entre un homme et une femme. Les scènes d’action me terrifient parce que j’ai toujours peur qu’il y ait un accident. Et puis c’est lourd, c’est chiant, c’est fastidieux. Mais comme j’ai peur, aujourd’hui, avec tout ce qui se passe autour des acteurs ou des personnalités publiques. Vous n’êtes pas à l’abri de voir un matin défiler le ruban : « Plainte contre Olivier Marchal. » On a tous peur de ça parce qu’on est tous vulnérables, parce qu’on est des gens un peu connus. J’en parlais avec Gérard Lanvin, on a eu une vie, on s’est bien comporté, mais on n’est jamais à l’abri d’une personne malveillante qui va vous faire payer le fait de briller un peu plus que les autres.
Vous expliquez le succès de 36 par le fait de filmer une police différente de celle d’avant. Quel regard portez-vous sur l’évolution du métier, justement, depuis votre départ ?
J’ai connu la bascule. Quand je suis entré en 1980, on était fier d’être flic. Avec les années Mitterrand, on a commencé à nous montrer du doigt. Ils nous ont enlevé la fierté de ce métier. On s’est senti un peu les soldats abandonnés d’un pouvoir totalement sourd et aveugle à tout ce qui se passait. On le paye aujourd’hui. On vit sur les cendres de ce qu’ont installé le gouvernement Mitterrand et tous ceux qui ont suivi. J’ai vu l’avant et l’après. J’ai vécu les refus d’obtempérer. Je me suis fait tabasser par un mec qui est passé en comparution immédiate pour prendre trois mois avec sursis…
« Aujourd’hui, flic, vous êtes juste de la merde. On les applaudit au Bataclan et puis trois semaines après on leur crache à la gueule. »
De la fierté, nous sommes passés à la honte de dire qu’on est flic. C’est encore le cas aujourd’hui. J’ai des copains au RAID et à la BRI qui sont même obligés de mentir à leurs propres enfants. Ils disent qu’ils sont profs de gym ou coachs sportifs pour ne pas être emmerdés. Aujourd’hui, flic, vous êtes juste de la merde. On les applaudit au Bataclan et puis trois semaines après on leur crache à la gueule. Et je ne parle pas d’un certain homme politique qui en fait un fonds de commerce. Mais si mes films marchent, c’est peut-être aussi parce que le public veut voir des flics comme je les présente : un peu borderline. Pour bien faire ce métier, il faut accepter un peu de se salir les mains. Il n’y a que comme ça qu’on y arrive.
Depuis Bronx, votre sujet est le narcotrafic, avec chaque fois une montée en puissance dans l’horreur : scène de torture dans Overdose, un sicaire de quinze ans dans Pax : Comment lutter face aux barbares sans perdre son âme ?
On fait au mieux… Je suis très copain avec les huit premiers de la BRI qui sont entrés au Bataclan derrière le bouclier. Quand vous allez dans leur bureau, vous avez le bouclier sous verre dans le hall. Il a vingt-sept impacts de kalachnikov. Je ne sais pas si vous voyez ce que ça fait, mais c’est quasiment la taille d’une galette des rois ! Et quand ils vous disent qu’ils ont failli entrer sans, parce que le bouclier tardait à arriver et qu’ils entendaient les détonations, les cris, les hurlements… Ils seraient morts.
Et dans ce hall, vous avez aussi un petit mot des otages qu’ils ont sauvés. Vous ne pouvez qu’avoir les larmes aux yeux en les lisant. Ces types sont marqués à vie. Ils s’en sortent grâce à ça. Ces témoignages, ces vies qu’ils ont sauvées. Alors, quand je vois les attaques, les critiques, bref… Avec Gérard Lanvin, nous les avons soutenus publiquement. Ce qui nous a valu une volée de bois vert sur les réseaux sociaux, mes enfants ont reçu des menaces, moi, des menaces de mort de la part de ces grands héros des temps modernes : BruceWillis33 ou Shark44, tous ces grands courageux qui signent d’un pseudo derrière leur putain d’écran.
Vous étiez une fois de plus un peu en dissonance dans votre métier…
Oui, un chanteur-acteur connu m’a même traité de « connard de facho ». Je suis tout sauf un facho. Je suis juste un républicain, un démocrate, qui est pour un certain respect de la loi. Je vais vous faire une confidence : j’habite à Marseille où je me sens bien plus en sécurité qu’à Paris. À l’exception de quelques quartiers et des trafics, vous n’avez pas, à Marseille, le côté anxiogène des rues de Paris. Mais pour revenir aux flics, je ne sais pas comment ils s’en sortent sinon parce qu’ils sont fiers d’avoir sauvé des vies. Quand vous avez connu le Bataclan, vous êtes gonflé pour le reste de votre vie. Vous vivez sur un souvenir, douloureux, évidemment, puisqu’ils ont assisté à des choses abominables qu’on ne peut pas raconter, mais aussi quand des otages reviennent vous voir pour vous remercier, la fierté vous permet de continuer.
Depuis Bronx, vous n’êtes plus dans les salles obscures mais sur les plateformes. Pourquoi ce choix ?
Bronx devait sortir au cinéma, mais le Covid est tombé. Netflix a proposé de le racheter pour le diffuser sur leur plateforme pendant le confinement. À l’époque, on ignorait combien de temps la France resterait confinée. Ils m’ont également proposé des sommes importantes et j’ai donc dit oui. Bronx a été un carton et ils m’ont proposé de faire une série avec Marseille en personnage principal, c’est devenu Pax Massilia. Les plateformes ont de l’argent et proposent une diffusion mondiale, ce qui n’est pas le cas quand vous sortez en salle. Mes films cartonnent aux Etats-Unis, en Afrique, dans les pays de l’Est. Bastion 36, par exemple, a fait 15 ou 16 millions de vues. En salles, dans le meilleur des cas, ils auraient fait 800 000 entrées. Le film de genre ne marche plus et regardez les chiffres catastrophiques du cinéma français cette année…
Il y a eu Bac Nord, quand même, qui était un immense succès et qui est sorti au cinéma.
Oui, mais Bac Nord, ça a été un peu l’effet 36 : un film polémique qui est sorti au bon moment ; comme Novembre d’ailleurs. Mais ce sont des exceptions. Et puis il y a des objets rares, comme La Nuit du 12, un petit film intimiste très réussi.
Mais pour vous, le cinéphile, ce n’est pas un regret de ne plus être sur le grand écran ? Les salles obscures ne vous manquent pas ?
Non, très franchement, non. Parce que, d’abord, les plateformes vous permettent quand même de pouvoir proposer des castings avec des têtes nouvelles, ce qu’ils n’ont toujours pas compris au cinéma. C’est pour ça aussi que les gens n’y vont plus : vous voyez un acteur et tous les deux mois, il y a un film qui sort avec lui ! À l’époque, on attendait un film avec Delon, on attendait un film avec Gabin, on attendait un film avec Ventura, avec Montand, avec Romy Schneider, on attendait des films ! Aujourd’hui, on les voit partout ! Donc il n’y a plus de surprise. Quant à moi, je n’ai plus envie de vivre le stress de la sortie du mercredi. Les plateformes me traitent bien, ils respectent mon travail et ont des budgets. On travaille dans un certain confort. Mais si demain j’ai l’occasion de refaire un film en salle, je le ferai avec plaisir. Par exemple, je me dis que mon film sur la guerre de 14-18 mériterait la salle. En France, c’est soit la salle, soit la plateforme. Dans d’autres pays, les films peuvent sortir en salle au moins une semaine, on lui donne sa chance, et ensuite il est diffusé sur une plateforme. C’est un bon système.
« Le cinéma français aujourd’hui ne m’inspire pas vraiment. Honnêtement, personne ne me donne envie de mettre 15 euros dans une place pour aller le voir. »
C’est Alain Corneau et Police Python 357 qui vous a donné envie d’entrer dans la police. On sent chez Marchal-cinéaste une grande influence américaine (Michael Mann, Denis Villeneuve…). Le cinéma français n’inspire plus ?
Je suis inspiré par les grands cinéastes français : Melville, Sautet, Enrico, Verneuil évidemment, sans oublier Lelouch, sur qui on tire à boulets rouges mais qui a quand même fait des grands films. Mais c’est vrai que j’ai aussi grandi avec le cinéma de Leone, de Cimino, de Lumet – que j’ai eu la chance de rencontrer au Festival de Deauville. J’adore Sean Penn, comme acteur évidemment, mais que je considère aussi comme un immense réalisateur. Oui, le cinéma français aujourd’hui ne m’inspire pas vraiment. Honnêtement, personne ne me donne envie de mettre 15 euros dans une place pour aller le voir.
Si les différences Paris-Province ont toujours existé, on dirait qu’elles se sont amplifiées et qu’il y a une « archipélisation » plus importante : le Parisien et le provincial ne vont plus voir le même film, et les films qui cartonnent ont une faible couverture presse. Vous-même, d’ailleurs, vous n’avez pas été épargné par la critique. Comment l’expliquer ?
Écoutez, j’ai un copain réalisateur qui, dès qu’il sort un film, me dit : je pars à l’étranger, ça m’évite de m’en prendre plein la tronche et de lire tout ce qu’on dit sur moi. Le public s’est désolidarisé de son cinéma en France, à cause, notamment, de certains médias, de petits bobos, de petits marquis qui sont des donneurs de leçons et qui sont totalement imperméables. Moi, je sais que je passe pour le beauf de service mais ce n’est pas grave, j’ai mon public. On peut démonter mes films, il n’y a pas de problème. Je ne me prends pas pour un génie, mais après, quand je lis à l’époque les critiques qu’il y avait sur Sergio Leone ou sur Claude Sautet, ça me rassure. Encore une fois, je ne me prends pour un génie, loin de là, mais je fais un cinéma sincère. C’est ça qui touche les gens et qui explique pourquoi le public me suit depuis si longtemps. Pour la sortie de MR73, un critique des Inrocks a écrit que la seule bonne nouvelle du film, c’est qu’Olivier Marchal ne se balade plus dans les rues de Paris avec son arme de service. C’est une attaque personnelle, il n’y a pas d’analyse, il n’y a pas de critique de cinéma là-dedans. Libé ne s’en est pas privé non plus. C’est toujours les mêmes, de toute façon : Les Inrocks, Libé, Télérama, le petit trio de donneurs de leçons qui circulent entre le boulevard Saint-Germain, le Fouquet’s et la Maison du Caviar. Ils sont tellement loin de la vérité des gens, de la tendresse des gens, de l’amour du cinéma qu’ont les gens. J’adore cette phrase de Flaubert :« On fait de la critique quand on ne peut pas faire de l’art, de même qu’on se met mouchard quand on ne peut pas être soldat. » Voilà ce que je pense d’eux. Et en plus ils nous imposent d’aller voir des films chiants.
Par exemple ?
Je suis allé au Festival de Cannes et j’ai assisté à la projection dans la grande salle d’un film d’auteur. Bon, j’aime bien ce cinéaste mais ce n’était pas son meilleur, le film était à mourir d’ennui, il faisait chaud, tout le monde dormait. Mais vraiment. Le film s’arrête, les lumières s’allument et là : vingt-cinq minutes de standing ovation. Les gens debout applaudissaient, même ceux qui avaient dormi tout le film à côté de moi. J’ai donc compris. Je pense même que certains écrivent sur des films qu’ils n’ont pas vus, juste parce que ça fait bien. En revanche, lorsqu’il s’agit de tirer sur Marchal, là on y va. Une journaliste a même inventé des dialogues dans un de mes films pour m’assassiner. Mais pour revenir à votre question, en province, il y a moins de choix culturels qu’à Paris, on va donc plus facilement au cinéma. J’ai monté un festival de théâtre à la Teste. Il dure huit jours, pendant les vacances de la Toussaint. Six mille personnes sont venues. J’avais invité Gérard Lanvin, François Berléand, François-Xavier Demaison, Huster, Boujenah… bref, mes potes. C’était plein à craquer tous les soirs. Si vous donnez de la qualité, les gens ne jugent pas, ils sont contents et bienveillants. À Paris, les gens sont davantage blasés. Pour que ça marche, il faut réussir à créer l’évènement.
Et pour le cinéma, c’est pareil ?
On a enlevé la classe au cinéma. Regardez les César, une cérémonie qui est devenue lamentable, avec l’autre qui se met à poil avec des tampons sur les oreilles. Moi, je me rappelle de Jean Gabin et ses lunettes fumées, de Lino Ventura en smoking ou de l’élégance de Simone Signoret. On ne sait plus ce qu’est la classe. Mais partout, pas qu’au cinéma, d’ailleurs. Je vous livre un scoop : je rêve de faire un polar dans les années cinquante qui s’appellerait Paname, une sorte de Touchez pas au grisbi, un film avec des DS, les Panhard, les costards, le jazz, le Saint-Germain et le Pigalle de l’époque. Je rêve de le faire ça en noir et blanc, mais avec la technique et la façon qu’on a de filmer l’action aujourd’hui. Un film moderne dans sa mise en scène, mais avec un cadre d’époque. Si j’arrive à le faire, ce sera mon dernier film.





