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Pape François, son quart d’heure woltonien ?

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Publié le

11 octobre 2017

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PapeFrancois-L'Incorrect

 

[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]L[/qodef_dropcaps]e Pape s’est livré au sociologue français Dominique Wolton dans un livre d’entretiens. Dire que l’intervieweur n’était pas à la hauteur du siège de Pierre est une litote. Décryptage.

 

Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? Bien que Le Figaro parle d’un « livre où le pape dit tout » et que l’abbé de Tanoüarn y ait trouvé « le pape fabuleux », telle est la question qui assaille le lecteur du volume d’entretiens entre le pape et Dominique Wolton. On pourrait presque dire « du livre de Wolton » tant ces pages tournent autour de « l’intellectuel » français (comme il se nomme lui-même) ou plutôt de sa « pensée ». Il apparaît qu’un des buts (conscient ou inconscient ?) de cet ouvrage est de faire comprendre au lecteur que le pape François est woltonien (voire woltoniste) : « Tout ce que vous dites, je l’écris depuis vingt ans, trente ans. Mais moi, on ne m’entend pas », s’exclame le directeur de recherche au CNRS. Et de lui suggérer à plusieurs reprises des sujets d’encycliques. D’ailleurs lorsque le pape dit à son interlocuteur au terme des entretiens :« Vous êtes le seul auteur, parce que vous avez tout fait… », est-ce vraiment de l’humour comme le croit Wolton ?

Notre intellectuel français étant spécialiste de la communication, il est certes normal qu’il pose des questions dans ce domaine. Mais le thème est à ce point omniprésent que le titre aurait dû être non pas Politique et société (Éditions de l’Observatoire) mais Communication et rencontre ou Rencontre et dialogue. On pourrait m’objecter que ce livre est performatif, qu’il est la réalisation pratique de son propre contenu théorique. Il répondrait ainsi en acte aux questions suivantes : comment communiquer ? Comment se rencontrer ? Comment écouter ? Qu’est-ce que dialoguer lorsqu’un pasteur rencontre un intellectuel laïque ? Comment s’y prendre avec la diversité culturelle à l’heure de la mondialisation ?

Ce livre serait donc à lire comme un cas pratique à imiter, une invitation faite à tous de dialoguer pour construire un monde fraternel. D’où probablement le fait que les échanges soient publiés manifestement à l’état brut : nombreuses redites, erreurs factuelles non corrigées à la relecture, questions en forme de longs exposés de Wolton auxquels parfois le pape répond que… c’est une bonne question et qu’il devra y réfléchir. Tout cela est sympathique et convivial mais finalement le lecteur reste sur sa faim. Et puis Dominique Wolton (avec Jean Louis Missika) n’avait-il pas jadis mené un livre d’entretiens (Le Choix de Dieu, Éditions de Fallois, 1987) avec le cardinal Lustiger qui avait une toute autre profondeur ?

Fournir un supplément d’âme à la mondialisation libérale ?

Cet ouvrage peut donc être lu (si tant est qu’on veuille le lire) comme un symptôme de « la pensée faible ». La communication à l’heure où la question de la vérité est mise entre parenthèses, la logique et la langue maltraitées, l’analyse critique altérée. Les mots, moyens non négligeables de communication, y sont très rarement définis et analysés. Par exemple qu’est-ce communiquer ? « Marcher, être toujours en chemin. » Mais le chemin est-il finalisé et si oui, par quoi ? Par la rencontre ? Mais quel est le contenu de cette rencontre ? La foi chrétienne met elle l’homme face à son destin ultime : la vie éternelle ou la damnation ? Cette dernière question ne sentirait-elle pas le « prosélytisme » et « l’idéologie » ? Elle ne procède certes pas d’une « dynamique inclusive ».

Ainsi le pape critique-t-il la notion bien établie dans la tradition théologique de « guerre juste », valide de facto l’union civile entre personnes de même sexe sans voir que cela implique de reconnaître une forme de conjugalité entre deux hommes ou entre deux femmes, amenant inéluctablement à légitimer le mariage homosexuel, etc. Bref, il produit un discours qui le plus souvent n’a pour fonction que de fournir un supplément d’âme à la mondialisation libérale. Les thèmes des migrants et du multiculturalisme sont bien sûr omniprésents.

Les propos allusifs du pape ne sont pas toujours questionnés par son interlocuteur, même si parfois celui-ci essaie de tenir la ligne de la conversation et de creuser un sujet sans beaucoup de succès. Ainsi, lorsque le pape affirme que c’est une communiste qui lui « a appris à penser la réalité politique », on aimerait en savoir plus. Quel a été son apport ? Comment a-t-il exercé son discernement et a-t-il élaboré sa propre pensée du politique ? Comment a-t-il vécu la dictature des généraux ? Quels rapports entretient-il avec le péronisme ? Ou encore lorsque le Saint-Père affirme : « Faire des ponts et non pas des murs, parce que les murs tombent », on aimerait que Wolton lui objectât qu’il peut arriver que les ponts tombent aussi ; et que Jésus a dit qu’il était la porte et que l’on imagine mal une porte sans murs, etc.

Jadis le grand vaticaniste Vittorio Messori avait eu l’audace taquine de proposer à saint Jean-Paul II que le pape fasse silence pendant un an qu’il arrête de produire tant et tant de textes, ne serait-ce que pour prendre le temps de les lire et de les méditer. Et Dieu sait si ces textes avaient une autre consistance spirituelle et intellectuelle que ceux du pape François ! Certes le pape actuel privilégie une parole non magistérielle, « pastorale », plus en phase avec notre époque soi-disant rétive aux hiérarchies et à l’autorité. Mais ce faisant, il prend le risque d’une banalisation de sa parole, noyée dans le bruit assourdissant du nihilisme contemporain. Comment communiquer dans ce contexte de nivellement de la parole ? Reconnaissons qu’un des points intéressants de ces échanges est précisément l’éloge que fait le pape des gestes, du sens du toucher et du silence dans la communication. De la présence silencieuse qui nourrit la relation.

Ainsi la communication dont le monde a le plus besoin, même s’il ne le sait pas, se nomme la prière : l’oraison et la liturgie. On aurait aimé que le pape nous en dise plus sur ce sujet au lieu de se moquer de la rigidité des prêtres qui disent la messe de manière traditionnelle. Car le silence du pasteur sur l’essentiel contribue à l’apostasie silencieuse de certains et à l’asphyxie spirituelle de tous.

 

POLITIQUE ET SOCIÉTÉ
Pape François Dominique Wolton
Éditions de l’Observatoire
418 p. — 21 €

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