Il s’appelle Yves Hélory de Kermartin et il est avocat, mais en dépit de ce sommaire qui, sur LinkedIn, correspondrait sans doute à un spécialiste en fusacs, partner dans un cabinet parisien, trentenaire aux cheveux mi-longs et légèrement ventripotent, notre saint du mois est tout l’inverse. Né vers 1250 au manoir de Kermartin, au sein d’une famille de chevaliers, Yves est originaire de Minihy-Tréguier, dans les Côtes-d’Armor actuelles. Les Bretons le savent : le 22, c’est la Bretagne de la Bretagne. Tout y est plus breton qu’ailleurs : le granit, les couchers de soleil foudroyants, le taux d’humidité, les fêtes catholiques, les cimetières austères et les noms qui valent cher au Scrabble. Les songes mystiques – très bretons, très celtes même – y sont également fort répandus, au point que la mère du jeune homme, une certaine Azo, a appris en rêve que son fils serait un saint.
À la fin de l’adolescence, Yves part pour Paris, avec son précepteur, afin d’étudier le droit à la Sorbonne, puis à Orléans. Loin de se complaire dans les orgies d’école de commerce et de jouer au Molky en buvant des IPA, Yves de Kermartin se fait remarquer, dès cette époque, pour sa charité envers les pauvres et sa vie ascétique. Il n’aurait décidément rien eu à faire sur aucun réseau social. Revenu sur ses terres, il est touché par la grâce en écoutant une lecture des Sentences, un best-seller moraliste du Moyen Âge, et prend la décision d’entrer dans les ordres. Son éloquence est d’autant plus évidente qu’il ne paie pas de mine et s’habille avec une modestie proche de la pauvreté. Son argent, hérité à la mort de ses parents, il s’en est servi pour recueillir et élever des orphelins.
Lire aussi : Partout, les saints : les Carmélites de Compiègne
Célèbre pour ses dons oratoires autant que pour sa vie plus qu’ascétique, Yves ne manque pas d’humour non plus. Une anecdote célèbre le résume bien : un aubergiste et un mendiant viennent lui demander justice. L’aubergiste accuse le mendiant de se nourrir des bonnes odeurs de la cuisine, en posant son pain au-dessus de la cheminée fumante. Saint Yves rend sa sentence : le mendiant est condamné à vider sa bourse… et à faire tinter la monnaie aux oreilles de l’aubergiste. Le prix de la fumée, c’est le bruit de l’argent. Avis à ceux qui emploient des cabinets de conseil.
Retiré de sa charge en 1298, pour se consacrer à la prière, Yves meurt en 1303 et sa dépouille, objet de vénération pour le peuple, est immédiatement portée à la cathédrale Saint-Tugdual de Tréguier. Patron des avocats, des juges et des gens de justice en général, Yves incarne toutes les qualités qu’il leur faut : mépris du profit personnel, attention aux plus modestes, humour face aux requêtes absurdes, impartialité totale. Programme ambitieux…





