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Pascal Marchand : « Les Occidentaux ont poussé la Russie dans les bras de la Chine »

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Publié le

15 janvier 2020

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Pascal Marchand, professeur émérite de géographie à l’université de Lyon II et auteur de nombreux ouvrages sur la Russie, publie un nouvel atlas de la Russie, succès ininterrompu des éditions Autrement. C’est l’occasion de revenir avec lui sur les années Poutine et l’avenir géopolitique du pays. Vingt ans après son arrivée au Kremlin, la Russie penche nettement vers l’Asie.

 

 

 

La politique étrangère de la Russie consiste traditionnellement à défendre son espace eurasiatique et à pousser ou repousser ses rivaux dans toutes les directions à la fois, ouest, est et sud. Est-ce que Poutine s’inscrit dans ce schéma ?

 

Traditionnellement, la Russie balance entre l’est et l’ouest, mais selon moi elle n’a aujourd’hui d’autre choix que de rompre avec l’Europe et se tourner vers la Chine.

Les Chinois sont entrés dans le programme russe d’élaboration des futures bases lunaires et martiennes. La Russie devrait participer à la mission chinoise sur la Lune en 2023. Chine et Russie ont chacun leurs points forts et peuvent s’épauler mutuellement pour optimiser leurs projets.

Vous pensez que la Russie puisse se contenter d’un rôle subordonné de Pékin ?

 

Au contraire, la Russie sera gagnante sur toute la ligne. Et la Chine aussi : c’est une association qui va permettre un développement des deux économies. Elle repose cependant sur une donnée, la confiance. Et donc que la Russie ne signe plus un seul accord d’importance avec l’Europe pour ne pas inquiéter le partenaire chinois. Je lis tous les jours la presse économique russe et, grâce aux sanctions occidentales, je constate que le partenariat économique sino-russe est en plein essor. Les nouveaux avions civils russes (MS 21 et SJ 100) ont été conçus avec une avionique occidentale. Les Américains interdisant leur vente à l’Iran, la Russie a décidé de mettre au point une avionique autonome. Elle arrivera à point nommé pour le quadriréacteur que Russes et Chinois vont construire en commun à partir de 2025. L’objectif est de remplacer Airbus et Boeing en Asie. Les Chinois sont entrés dans le programme russe d’élaboration des futures bases lunaires et martiennes. La Russie devrait participer à la mission chinoise sur la Lune en 2023. Chine et Russie ont chacun leurs points forts et peuvent s’épauler mutuellement pour optimiser leurs projets.

 

Lire aussi : Trente ans après, la Russie éternelle incomprise

 

Le poids économique de la Chine n’est pas comparable avec celui de la Russie. Cette relation exclusive avec la Chine dont vous parlez n’est-elle pas un signe d’allégeance et de vassalité ?

 

La population russe et son économie vivent très majoritairement en Europe, la Russie est faible en Asie. Grave erreur d’analyse ! Pour les Russes, l’immigration massive a de toute façon mis un terme au modèle de l’Europe de l’ouest, laquelle n’existe plus à leurs yeux. Les nombreuses personnes que je rencontre en Russie me posent toutes la même question : que s’est-il passé en Europe ? Un vieux concept slavophile né au XIXe renaît : « La Russie n’est pas en retard, elle est en avance ». L’Occident se perd et quand il sera définitivement perdu, il se tournera vers la Russie qui « garde la vieille maison ».

 

Mais nous-mêmes, Européens et Russes, sommes pris en étau à l’ouest par les Américains et à l’est par les Chinois. Et nous subissons tous deux une énorme pression migratoire venue du sud.

 

Dans la conclusion de mon atlas, je rappelle que la vieille proposition russe de la maison commune avec l’Europe a été reprise par Poutine, lorsqu’il expliquait vouloir une grande zone de libre-échange européenne sans quoi nous serions obligés de nous rallier soit à la Chine soit aux États-Unis. C’est ce à quoi nous sommes en train d’assister. Mais la ligne de fracture entre l’Europe et le couple russo-chinois est en train de déplacer vers l’ouest. Vous avez vu les projets chinois à Trieste et Gênes. Ils avancent comme au jeu de go. Et l’Europe de l’est peut basculer elle aussi de ce côté.

Les Chinois contribuent par exemple à financer le « Bielkomour », voie ferrée à l’ouest de l’Oural qui va relier le Transsibérien à la mer de Barents, qui est maintenant presque libre de glaces. Elle offrira un accès direct à l’Atlantique au Kazakhstan.

Les Russes tentent de développer des axes complémentaires et alternatifs aux fameuses routes de la soie, en direction de l’Iran et de l’Inde : ne seraient-ils pas en train d’essayer de se ménager des portes de sortie à l’enveloppement économique de la Chine dans une forme de stratégie indo-pacifique très à la mode en Occident ?

 

Ils développent des axes complémentaires aux routes de la soie chinoises, le « corridor nord-sud » vers l’Iran et l’Inde, mais aussi les routes ferroviaires Japon/Corée-Europe pour les conteneurs, pour s’insérer dans le système commercial mondial. Les projets peuvent coïncider. Les Chinois contribuent par exemple à financer le « Bielkomour », voie ferrée à l’ouest de l’Oural qui va relier le Transsibérien à la mer de Barents, qui est maintenant presque libre de glaces. Elle offrira un accès direct à l’Atlantique au Kazakhstan. Avant l’énoncé du projet de routes de la soie par Xi Jinping en 2013, il y avait des réticences en Russie. Medvedev avait déclaré qu’il ne servait à rien « d’habiter à côté d’une autoroute à huit voies », donc que le transit à travers la Russie n’avait pas d’utilité pour le pays.

 

Medvedev craignait l’effet tunnel qu’on peut retrouver en France avec le TGV dans les campagnes françaises, avec quelques arrêts mineurs. La Chine traite avec l’ensemble du monde commercial, elle n’est pas dans une relation exclusive avec la Russie.

 

Aujourd’hui, les villes de l’ouest de la Russie et de l’Oural ouvrent les unes après les autres des liaisons directes avec les villes chinoises. Avant cela, les conteneurs chinois passaient par Shanghaï, St-Pétersbourg et partaient en train vers les villes russes. Le flux est maintenant de plus en plus direct et en retour la Russie exporte de plus en plus vers l’est : son commerce avec la Chine est devenu excédentaire pour la première fois en 2019 et les livraisons de gaz russe à la Chine n’avaient pas encore commencé. Sur la « nouvelle route de la soie », la Chine construit par ailleurs en Biélorussie une usine de montage d’automobiles qui vise le marché d’Europe centrale.

 

Lire aussi : Andrei Nazarov : « La France est devenue le deuxième pays investissant le plus en Russie »

 

Emmanuel Macron, dans son entretien au magazine britannique The Economist, a tenté de ressusciter l’idée de maison commune européenne.

 

Selon moi, il est peu probable que le Kremlin, quel que soit son hôte, lâche la proie d’une alliance fructueuse avec la Chine, pour l’ombre de beaux discours susceptibles de fluctuer au gré de l’hôte temporaire de l’Élysée. La Russie peut accepter des investissements de Danone, Renault ou LVMH. Elle courrait un risque à impliquer dans un projet stratégique une technologie venant d’un pays européen qui pratique l’embargo. Emmanuel Macron peut discourir autant qu’il veut, c’est la réalité. Il n’est de toute façon pas écouté en Europe.

 

Entre la Russie et la Chine se trouve l’ancien espace de l’URSS en Asie centrale où règne une instabilité politique latente avec des dictateurs en fin de vie. Comment les Chinois et les Américains peuvent-ils profiter de ce vide ?

 

Pékin et Moscou ont des intérêts communs en Asie centrale. Les investissements chinois y régulent la situation sociale, ce qui est bienvenu pour Moscou qui craint pour la stabilité de cette région. Ses liens militaires avec les pouvoirs locaux sécurisent les investissements, y compris chinois. Les pays d’Asie centrale cherchent quant à eux à maintenir la balance entre Pékin et Moscou.

La Russie n’a rien à attendre de la Maison Blanche. Son hôte actuel n’a pas de projet géopolitique pour le monde. C’est un homme d’affaires qui veut du rendement à court terme. C’est de la discussion au Colt 45 ou du poker menteur.

Nixon disait pourtant à Kissinger, dès les années 70, que ce qu’il entreprenait avec la Chine, les États-Unis auraient sans doute à le faire avec la Russie trente ans plus tard. Les Russes sont-ils conscients de cette possibilité stratégique ? Peuvent-ils se contenter d’être un mercenaire ou un simple sous-traitant de Pékin ?

 

Les Américains avaient promis, verbalement, à Gorbatchev de ne pas pousser l’OTAN vers l’est. Ils ont depuis fait entrer tous les pays d’Europe dans l’alliance, en maintenant la Russie en dehors. La Russie n’a rien à attendre de la Maison Blanche. Son hôte actuel n’a pas de projet géopolitique pour le monde. C’est un homme d’affaires qui veut du rendement à court terme. C’est de la discussion au Colt 45 ou du poker menteur.

Pour Poutine, l’Europe n’est qu’un vassal des États-Unis. Mais la France avait une position un peu à part.

 

Vous avez raison de parler à l’imparfait. Pour la Russie, l’alliance soit avec la France, soit avec l’Allemagne était traditionnellement recherchée en Europe. En 2003, il y a même eu une sorte de triple alliance Paris, Berlin, Moscou. Mais depuis 2014 et la guerre en Ukraine, celle-ci est caduque. France et Allemagne sont alignées sur Washington.

En Asie orientale, après la Chine, les relations commerciales prennent leur essor avec le Japon et surtout la Corée du sud : la Russie a signé un gros contrat de transfert de technologie pour la construction en Russie de méthaniers brise-glace.

Il y a tout de même des nuances : regardez le format Normandie qui a débouché sur les accords de Minsk. La Crimée n’est plus vraiment un sujet pour la France par exemple.

 

Cette modeste avancée reste incertaine alors que la Chine est solide. Elle entraîne la Mongolie et l’Asie centrale derrière elle et n’enchaîne pas les leçons de morale. On commence aussi à se poser des questions sur la fiabilité occidentale. Hongrie, Bulgarie et Serbie ne sont pas sur la même ligne que la Pologne ou la Roumanie.

 

La Russie enchaîne les revers dans les Balkans : le Monténégro est entré dans l’OTAN et la Macédoine du Nord devrait faire son entrée en 2020.

 

Certes mais cela pèse peu finalement par rapport aux gains engrangés au Proche-Orient et côté asiatique. En Asie orientale, après la Chine, les relations commerciales prennent leur essor avec le Japon et surtout la Corée du sud : la Russie a signé un gros contrat de transfert de technologie pour la construction en Russie de méthaniers brise-glace.

 

Lire aussi : Caroline Galactéros : « Isoler la Russie pour complaire à notre Grand allié était un calcul stupide »

 

Sur le volet économique la complémentarité Chine-Russie est indéniable mais sur les questions stratégiques, est-ce aussi évident ?

 

Alliés, ils peuvent l’un et l’autre économiser la surveillance de 5 000 kilomètres de frontières communes. La Russie pouvant alors se concentrer sur sa défense à l’ouest et la Chine sur le front maritime est.

 

On dit souvent que la Sibérie serait une proie possible pour les migrants chinois. N’est-ce pas un cliché géopolitique ?

 

On voit peu de migrants chinois en Russie. Ils préfèrent s’installer en Europe, en Afrique ou en Amérique plutôt qu’en Sibérie. Pékin préfère que ce soit la Russie qui assume les frais de gestion administrative d’un espace aussi rude. Les ressources qu’on y exploite n’ont de toute façon guère d’autre débouché que la Chine. Les investisseurs chinois sont même les seuls à pouvoir acquérir plus de 50 % d’un gisement.

Mais aujourd’hui les Chinois n’arrivent pas montés sur des chevaux de conquérants, ils ne s’ingèrent pas dans la politique intérieure russe, ils n’ont pas l’ambition de convertir les Russes à une quelconque religion ou à changer les mœurs russes.

Total a toujours de bonnes relations avec la Russie.

 

En Sibérie occidentale, le groupe est partie prenante sur les sites de Yamal et bientôt Arctic2. Mais avec les sanctions américaines, les Chinois ont pris la main. Total est à 15 % quand les Chinois sont montés à 30 % depuis 2015.

 

Les Russes ne sont-ils pas marqués par les grandes invasions asiatiques ?

 

Bien sûr, le péril jaune reste dans les mentalités. Dans le film Alexandre Nevski d’Eisenstein, l’envoyé tatar est habillé en mandarin. Mais aujourd’hui les Chinois n’arrivent pas montés sur des chevaux de conquérants, ils ne s’ingèrent pas dans la politique intérieure russe, ils n’ont pas l’ambition de convertir les Russes à une quelconque religion ou à changer les mœurs russes. Ce qui contraste avec l’arrogance européenne.

 

Propos recueillis par Hadrien Desuin

 

 

ATLAS GÉOPOLITIQUE DE LA RUSSIE -Pascal Marchand Autrement 96 p. – 19,90 €

L’occident redécouvre la puissance russe après plusieurs années d’éclipse stratégique. Ce retour saute aux yeux au Moyen-Orient (Libye, Syrie, Israël, Iran), mais c’est bien vers l’Asie que Moscou recouvre son potentiel économique. Car c’est là que la croissance y est la plus forte et les réticences diplomatiques les plus faibles. La formidable collection « Atlas » des éditions Autrement permet d’y voir encore plus clair avec cette 4e édition, très profondément mise à jour, cinq ans après la précédente. Comment comprendre en effet la géopolitique sans de jolies cartes qui valent toujours mieux que des centaines de pages ? C’est ainsi que le lecteur pourra comprendre en un regard la politique gazière de la Russie mais aussi ses rapports conflictuels en mer Noire ou Baltique ou encore ses nouvelles possibilités arctiques. Un atlas indispensable pour réévaluer la puissance russe après vingt ans de règne de Poutine.

Hadrien Desuin

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