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Paul-Antoine Martin :« Chaque “grand corps” protège les siens jusqu’à étouffer des fautes pénales »

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Publié le

29 janvier 2024

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Ingénieur non-fonctionnaire, Paul-Antoine Martin a été cadre dirigeant dans des multinationales, ainsi que dans un établissement public français où il a côtoyé durant quinze ans des hauts fonctionnaires issus de « grands corps » d’État. Dans un livre chirurgical et ultra-réaliste, il montre comment le fonctionnement en caste de ces individus détruit notre pays.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Votre livre est un témoignage à partir de personnages réels. Paul Ursy, issu du Corps des ponts, est nommé à la tête d’un grand port. Son adjoint Vincent Coulanges découvre alors ce que sont les « grands corps » d’État, produisant des individus souvent arrogants sans imagination. Comment expliquez-vous cette prise du pouvoir par la médiocrité ?

Les cinq plus « grands corps » d’État (Inspection des finances, Cour des comptes, Conseil d’État, Corps des mines et Corps des ponts) ont abusé de leur position de pouvoir pour se partager tous les postes importants de la République. Ces personnes au profil identique vivent dans un entre-soi étanche à toute nouveauté, selon eux justifié par leur supériorité. Toute leur vie, ils profitent du prestige irrationnel de certains diplômes. Depuis leur position toute-puissante, ils s’accordent tout, dont l’impunité et l’auto-amnistie. Or, l’impunité tue l’intelligence, le courage, et toute grandeur d’âme. Au final, elle produit des médiocres. Et, comme les médiocres s’entourent toujours de médiocres, ils prennent ainsi le pouvoir.

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Vous rappelez que, sur vingt ans, l’activité maritime mondiale a crû de 100 %, contre seulement 0,25 % en ce qui concerne nos ports – ce qui se traduit par des manques à gagner considérables et des centaines de milliers d’emplois non créés. Comment l’administration n’a-t-elle pas été inquiétée ?

Les ports sont le cadre de mon livre car la situation du secteur portuaire français est si inquiétante qu’elle montre avec clarté la gravité du mal qui ronge notre pays. Le politique est impuissant face à l’administration. Prenons l’exemple des ports : les membres du Corps des ponts y règnent en maître. Le politique est renseigné par des personnes juges et parties qui, par corporatisme, ménageront leurs pairs dans les postes opérationnels. De graves situations peuvent ainsi être occultées, tronquées ou, pire, enjolivées, et ne jamais être traitées. Par ailleurs, le politique est éphémère, alors que le haut fonctionnaire a le temps pour lui. Enfin, les membres des « grands corps » sont des champions pour développer et entretenir leurs réseaux. Certains en font même le cœur de leur activité ! Ce n’est pas la compétence qui fait la carrière, mais le réseau car il impose les nominations au politique.

Les dirigeants du secteur public semblent ne jamais rendre de comptes, même en cas d’échec avéré. Comment se protègent- ils ?

Chaque « grand corps » protège les siens pour maintenir sa puissance et l’accroître en plaçant les siens à des postes toujours plus importants. Il va donc s’attacher à masquer les erreurs de ses membres et leur accorder l’amnistie, sans jamais de sanction. Même des politiques puissants ne parviennent pas à déloger de tels hauts fonctionnaires, y compris quand ils font de lourdes erreurs. Chaque « grand corps » protège les siens jusqu’à étouffer des fautes pénales – je l’ai vu –, faisant d’eux de très hauts fonctionnaires irresponsables à des postes de grandes responsabilités. Un détournement incroyable, faisant d’eux les agents les plus protégés de la République ! Chaque « grand corps » place aussi ses membres dans les organes de contrôle appropriés pour garantir aux siens la complaisance de l’auditeur. Enfin, ces « grands corps » sont si puissants qu’ils maîtrisent les nominations dans la haute fonction publique jusqu’à se faire représenter à tous les niveaux hiérarchiques. Aussi, les hauts fonctionnaires apporteront de préférence leur loyauté à leur protecteur, leur corps d’origine, plutôt qu’à l’État. Cette situation produit des individus à l’esprit clanique, sans imagination, peu courageux, concentrés sur les procédures et la carrière personnelle. Un incompétent peut donc faire une grande carrière puisque celle-ci ne dépend pas de sa performance. L’effondrement dans tous les secteurs gérés par l’État n’a rien d’étonnant.

Dans un livre récent, Jean-Pierre Jouyet, haut fonctionnaire s’il en est, a rejoint votre diagnostic sur la nocivité de la haute administration. Avez-vous eu des échanges avec lui ?

Je me garderai bien de tout échange avec lui car je considère qu’il joue d’une duplicité qui le disqualifie. Comment ce premier des hauts fonctionnaires peut-il écrire un livre sur la toxicité de cette haute administration, lui qui a entretenu l’entre-soi à l’ENA ? Il a promu en toute conscience ce fonctionnement délétère pour ses intérêts personnels et, maintenant à la retraite, il témoigne de cette nocivité, sans toutefois se reconnaître responsable. Ce cynisme et cette irresponsabilité sont détestables et typiques de cette caste.

Les « grands corps » ont-ils réagi à votre livre ?

Les membres du Corps des ponts, le plus concerné par mon livre, ont réagi en me diffamant, puis en me déclarant « fou ». Rien d’étonnant car ils sont incapables de la moindre remise en question. Et, lorsqu’ils sont pressés par les journalistes de réagir, ils font cette réponse méprisante : « Nous n’allons pas nous abaisser à ça ! », comme une énième démonstration de la justesse de mon analyse. En off, quelques-uns m’ont pourtant félicité.

Des gens arrogants et sans idée, il s’en trouve dans le privé. Pourquoi s’être concentré sur la haute administration publique ?

La France a pu rayonner après la dernière guerre grâce à des hauts fonctionnaires intègres et visionnaires. Ils ont bâti un avenir solide en partant d’un monde en ruine. Aujourd’hui, la situation est inversée. Le pays vit sur les acquis de cette période glorieuse (TGV, nucléaire, etc.) tout en étant incapable d’offrir un avenir à sa jeunesse. L’exemplarité au plus haut niveau de la fonction publique est un facteur déterminant pour la santé du pays. Lorsque l’exemplarité n’est plus cultivée, et remplacée par la médiocrité ou la cupidité, le pays est abandonné par son « élite » et offert aux « loups » pour le malheur de sa population.

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En 2021, le président a annoncé la fin des grands corps de l’État. Les 6 000 concernés vont peu à peu rejoindre un corps unique, celui des administrateurs de l’État. Cette réforme peut-elle arranger les choses ?

Les corps ne sont pas supprimés. Le tour de magie opéré par le pouvoir est le suivant : les corps ne seront plus accessibles dès la sortie de l’école. La raison, très juste : on ne peut devenir un administrateur d’élite qu’après avoir montré qu’on le mérite dans la pratique. La réforme est déjà appliquée pour les trois « grands corps » accessibles depuis l’ex- ENA. Quant aux deux corps techniques, ils ont refusé la réforme et l’État a accepté qu’ils réfléchissent à comment ils pourraient entrer dans la réforme. N’est-ce pas merveilleux ? Cette réforme part d’une analyse très juste. Cependant, on pressent déjà comment elle va être détournée et permettre de revenir à un système semblable à ce que la création de l’ENA visait à détruire, à savoir la cooptation et le copinage. Et puis, alors que les réseaux étaient plus ou moins circonscrits à l’intérieur du « grand corps », cette réforme va leur permettre d’élargir considérablement ces réseaux, jusqu’à la police et la justice par exemple, renforçant encore plus l’oligarchie au pouvoir. C’est potentiellement catastrophique ! Autre point incroyable : cette réforme incite au pantouflage et au rétro-pantouflage. Bref : éthique et déontologie sont mises au panier avec l’onction de la loi.


LE CLAN DES SEIGNEURS,
PAUL-ANTOINE MARTIN, Max Milo éditions, 264 p., 21,90 €

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