S’il y a une chose qui rapproche François Mitterrand et Charles de Gaulle, c’est leur formation intellectuelle, non ?
Politiquement, ils étaient tous deux imprégnés par l’Action française. De Gaulle a lu l’AF jusqu’en 1938, même si c’était en cachette depuis sa condamnation par Rome, et, dans ses lettres à sa mère, il faisait souvent référence à Charles Maurras, que manifestement il estimait. Sa première sortie publique, dans l’entre-deux-guerres, avait consisté à donner une conférence devant le Cercle Fustel de Coulanges, qui dépendait de l’AF, et son dernier acte public, en 1970, fut d’aller voir Franco à Madrid, à qui il a dit : « Je vous félicite d’avoir fait en Espagne ce que je n’ai pas réussi à faire en France : restaurer la monarchie. » De Gaulle était un monarchiste – ou un Capétien – par toutes ses fibres. Et Mitterrand aussi ! En 1939, François Mitterrand, qui fréquente les cercles d’Action française en Charente comme à Paris, se rend à Bruxelles pour s’incliner devant celui qui fut jusqu’en 1999 le comte de Paris, le grand-père de l’actuel Jean. Quelques mois plus tard, fait prisonnier, il considère que les soldats français captifs sont « les héritiers de cent cinquante années d’erreurs », phrase qui figure dans un texte qu’il a publié en décembre 1942 dans France, revue de l’État nouveau. Après, les divergences entre les deux hommes ont été totales. La hargne de Mitterrand à l’égard de de Gaulle fut absolue et assez irrationnelle, tandis que de Gaulle ne manifesta que du mépris à l’égard de celui que les gaullistes appelaient « l’Arsouille », et cela parfois devant le général sans qu’il ne les reprenne.
Ils se connaissaient depuis quand ?
Ils s’étaient rencontrés en décembre 1943 à Alger. Mitterrand, que le général de Gaulle tenait pour un homme de Giraud, avait obtenu qu’il le reçoive. L’entretien avait tourné court. Mitterrand avait expliqué à de Gaulle qu’il lui fallait avoir plus de contacts avec la Résistance, car cela lui permettrait de mieux comprendre la France. Réplique cinglante de de Gaulle : « M. Mitterrand, pour voir dans quel état est la France, il me suffit de fermer les yeux. » De Gaulle l’avait jugé pour ce qu’il était déjà : un politicien.
L’opposition est donc plus philosophique que politique ?
L’opposition est morale. La mort dit tout des êtres. Or celle de Mitterrand est à l’exact opposé de celle de de Gaulle. Pensez que de Gaulle est mort octogénaire en 1970 sans avoir vu un médecin depuis son opération en 1964. Ça, c’est le mort d’un chrétien qui ne connaît « ni le jour ni l’heure ». Alors que Mitterrand, qui avait déjà célébré sa victoire dans un cimetière – qu’est-ce que le Panthéon, sinon un cimetière – a consulté des batteries de médecins, et même une thanatologue, lorsque sa maladie l’a envahi.
C’est une erreur de croire que Mitterrand a voulu se rattacher à l’histoire de France. Il n’a pas de bilan, sauf un bilan moral, emblématique de l’égocentrisme moderne
Dans les dernières années de son règne, l’Élysée était devenu un véritable hôpital, et, quelques jours avant sa mort, il se traînait à Louxor, devant les tombeaux des rois et reines. Qu’est-ce que cela signifie ? Que François Mitterrand ne s’intéressait à rien d’autre qu’à lui-même, qu’à la seule chose qui l’avait toujours mû : ce qui pouvait amplifier son pouvoir et son emprise sur les êtres. Il ne raccrochait sa vie de mortel à rien qui soit métaphysique, pas même la France. C’est une erreur de croire que Mitterrand a voulu se rattacher à l’histoire de France. Il n’a pas de bilan, sauf un bilan moral, emblématique de l’égocentrisme moderne.
Placez-vous ses doubles obsèques dans cette quête égocentrique ?
Évidemment ! C’était dans ses gènes. Il a fallu qu’il tente le coup de la mise en scène des « deux corps du roi », de Kantorowicz : le mortel à Jarnac, l’immortel à Notre-Dame. Mais pour que cela réussisse, il aurait fallu quelque chose qui le dépassât. Or il n’y a pas eu, il y avait trop d’insincérité chez lui. Mitterrand est un réaliste, de Gaulle un idéaliste, ils ne peuvent pas se comprendre.
Expliquez-nous ça un peu plus…
Le réalisme est une qualité mais il peut conduire à l’à-plat-ventrisme devant les rapports de force. À cela, de Gaulle oppose un réflexe idéaliste au sens essentialiste de Platon : il ne tient pas la réalité telle qu’elle est pour l’alpha et l’oméga et il pense que ce qui doit dominer, ce sont les idées. De Gaulle est un platonicien : il se fait une idée de la France éternelle. Qu’est-ce que le 18 juin ? Impossible de le comprendre pour un réaliste à la Mitterrand. Le 18 juin 1940, la réalité, c’est la mort du pays. Mais de Gaulle dit : il y a une vérité supérieure à la réalité, et elle est immuable, c’est l’éternité de la France.
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Peut-on considérer que Mitterrand incarne lui aussi un certain aspect du tempérament national ?
Oui, le pire ! Quand de Gaulle dit que l’histoire de France est celle, répétée, d’une suite de « malheurs exemplaires » et de « succès achevés », c’est le Janus français qu’il décrit. La France a besoin de choisir en permanence entre ces deux visages : ou la jouissance, ou la volonté de faire l’histoire. Les Français sont grands quand on leur demande beaucoup ; quand on ne leur demande plus que de quémander, ils tombent très bas. Mitterrand a été un des agents de cette décrépitude.
Mais comment un homme de droite, comme Mitterrand, en vient-il à basculer dans une sorte de résignation quant à la chute du pays du moment qu’il en est à la tête ?
Parce qu’à la Libération, il se rend compte que sa famille-mère, l’Action française (dans sa version non héroïque, pas celle qui a rejoint de Gaulle à Londres) est vaincue. Comme n’importe quel Rastignac, il s’est dit qu’il lui fallait se trouver un nouveau cheval. Il en a trouvé un : le « parti charnière ». Dès lors, il a tout abandonné de son univers intellectuel. Puis, à partir de 1958, il a joué la carte de l’antigaullisme, rassemblant à la Carl Schmitt tout ce qui était contre. C’est la phrase de Malraux lors de la campagne de 1965, stigmatisant en Mitterrand « le candidat de toutes les gauches, dont l’extrême droite ».
Entre Mitterrand et de Gaulle, il y a une différence de tempérament aussi ?
Vous savez comment François Mitterrand voyait sa fonction ? Il l’a confié un jour en ces termes très précis à l’un de ses visiteurs : « Un président de la République ne peut pas faire grand-chose, je ne peux que naviguer entre les gouttes ». Pathétique et effrayant.
À la différence de de Gaulle, Mitterrand semble avoir systématiquement manqué de vision.
Son parcours en zigzags découle du fait qu’il ne sait jamais quelle va être la suite des événements. La guerre ? Il entre dans la Résistance en 1943, quand les carottes sont cuites, mais, en 1942, il ne sait pas. Le retour de de Gaulle ? En 1958, il ne voit même pas qu’il va en prendre pour dix ans ! Il pense que de Gaulle est éphémère, et qu’une fois réglées les questions d’Algérie, il va se retirer.
« Un président de la République ne peut pas faire grand-chose, je ne peux que naviguer entre les gouttes ». Pathétique et effrayant
Il a fait preuve de la même absence de flair durant ses deux mandats, le summum ayant été atteint lorsqu’il s’est rendu à Berlin-Est fin décembre 1989, alors que le Mur de Berlin était tombé près de deux mois plus tôt !
La ligne « gaullo-mitterrandienne » en politique étrangère, dont parle souvent Hubert Védrine, est donc un oxymore ?
Védrine rêve. Enfin, il se rêve en grand ministre des Affaires étrangères d’un personnage qui aurait été à moitié de Gaulle, mais ce sont des fantasmagories. Il n’y a rien, dans la politique étrangère de Mitterrand, qui révèle un Sonderweg à la française, une voie à suivre. Rien qui marque la volonté gaullienne d’affirmer l’indépendance. Au contraire, c’est la dépendance absolue vis-à-vis des Américains. L’excellent journaliste Vincent Nouzille a très bien décrypté la progressive mainmise des Etats-Unis sur les élites françaises. Il affirme que, dès les années 1950, Mitterrand était un des plus assidus à l’ambassade américaine. Au pouvoir, il n’a cessé de se faire balader par les Etats-Unis. Après l’invasion du Koweït par l’Irak, le 2 août 1990, il a fait mine, avec son vieux complice et ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, de tergiverser durant des mois : ira-t-on, ira-t-on pas ? En réalité, il avait donné son accord aux Américains dès le 3 ou 4 août, parce qu’il ne pouvait pas dire non. Jean-Pierre Chevènement me l’a confié bien plus tard. La politique gaullienne est inscrite dans une permanence : la tradition capétienne. C’est la France nation contre les empires. Autant vous dire qu’il n’y a rien de gaulliste dans la politique mitterrandienne.





