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Peter Thiel : le mage de la Maison-Blanche

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Publié le

19 mai 2026

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Depuis plusieurs années, le milliardaire Peter Thiel, géant de la tech et proche des cercles néoréactionnaires, promeut des thèses théologico-politiques pour le moins hétérodoxes : nous assisterions à l’avènement de l’Antéchrist, sous la forme d’un État mondial unique qui transformera la planète en prison.
© Tobias Hase / Alamy

En mars dernier, sa descente dans la Ville éternelle, pour donner une série de conférences sur l’Antéchrist, a hérissé plus d’une soutane. Quelques mois plus tôt, sur invitation de la philosophe Chantal Delsol, il avait donné une semblable conférence à l’Académie des sciences morales et politiques, celle-ci étant un condensé de plusieurs interventions déjà données à San Francisco. À chaque fois, la même savante discrétion : réunion confidentielle, téléphones interdits, communication à peu près inexistante. Une stratégie marketing parfaitement rodée pour nimber de mystère des thèses un peu baroques et attiser un peu plus la curiosité : mais qui est donc le mage Peter Thiel ?

De PayPal à la Maison-Blanche

Devenu l’une des figures les plus en vue de la Silicon Valley, Peter Thiel s’est fait un nom, et un début de fortune, grâce à la co-création puis la vente de Paypal au début des années 2000. Premier investisseur dans Facebook, il a surtout confondé, en 2004, Palantir Technologies (« palantir » étant, dans le Seigneur des Anneaux, ces pierres de vision qui permettent de voir des événements lointains), une entreprise spécialisée dans l’analyse de « big data » dont les logiciels sont utilisés par des agences gouvernementales et des services de renseignement (CIA, FBI, NSA, US Air Force et Marines, etc.). À travers ses fonds d’investissement, il finance par ailleurs des entreprises technologiques de pointe, en particulier dans l’intelligence artificielle et les biotechnologies – c’est par ce biais qu’il est entré en relation avec Curtis Yarvin, duquel il a financé le projet Tlon/Urbit en faveur d’un internet décentralisé.

Lire aussi : Gourou trumpiste ou vrai prophète ? Entretien exclusif avec Curtis Yarvin

Il faut dire que sur le plan intellectuel et politique, Thiel est franc-tireur de la Silicon Valley, où il fait valoir des positions libertariennes et conservatrices qui n’y sont pas monnaie courante. Jeune étudiant en philosophie à Stanford, il a été marqué par les cours de René Girard et n’oubliera jamais ses thèses sur le désir mimétique et le bouc émissaire. Une formule de 2009, dans The Education of a Libertarian, a du reste marqué les esprits : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » En cause : le poids de l’État, la justice sociale et l’élargissement du droit de vote qui étoufferaient les libertés. Plutôt que par la politique, la voie vers plus de liberté passerait désormais par des innovations radicales, et ces innovations radicales par des monopoles commerciaux plutôt que le régime concurrentiel (c’est la thèse de Zero to One). En ce sens, Thiel finança par exemple The Seasteading Institute, avec pour objectif de créer des villes flottantes en haute mer en forme de paradis libertariens indépendants de tout État. Lors des présidentielles de 2016, l’investisseur prenait publiquement position, et finançait, Donald Trump, ce qui ne sera plus le cas aussi directement en 2020 et 2024. Au même moment, il employait, puis parrainait, finançait et soutenait un jeune talent appelé à un grand avenir : J.D. Vance, bientôt sénateur, maintenant vice-président.

Antéchrist vs katechon

Il aurait pu s’en tenir à cette vie déjà bien remplie, mais Thiel décidait d’entamer parallèlement une carrière d’intellectuel, développant une lecture théologico-politique très personnelle de la modernité tardive. « Dans ma vie privée, je suis chrétien orthodoxe modéré et un humble libéral classique, avec une seule déviation apparemment mineure par rapport à l’orthodoxie libérale classique : je m’inquiète de l’Antéchrist. » Dans la Bible et notamment chez saint Jean, l’Antéchrist désigne une force ou des personnes qui nient le Christ et trompent les croyants, en une période de crise spirituelle qui annoncent les temps derniers. Pour Thiel, il est « un roi maléfique, un tyran ou un anti-Messie qui apparaît à la fin des temps ». Seulement, ce roi maléfique ne serait pas un individu (tel Bill Gates, Joe Biden ou Greta Thunberg), mais plutôt le projet de gouvernement mondial et technocratique porté par les élites progressistes et universalistes, qui voudraient imposer la paix au prix des libertés.

Thiel soutient à bon droit que le progrès scientifique et technologique s’est drastiquement ralenti depuis les années 1970, ce qu’il résume en une formule fameuse : « Nous voulions des voitures volantes, on nous a donné des réseaux sociaux avec des messages de 140 caractères. » Du reste, les nouvelles technologies ne suscitent plus d’enthousiasme (l’IA est très critiquée), et le futur que nous imaginons nous effraie (d’où la vogue des dystopies). Bref, le progrès a subi un terrible coup d’arrêt, et la peur des apocalypses de toute sorte (démographique, nucléaire, environnementale, etc.) est désormais répandue.

Or, cette stagnation technologique et cette angoisse apocalyptique seraient pour lui la signature de l’Antéchrist. S’appuyant sur Matthieu 24:6, Thiel est convaincu que celui-ci « arrive au pouvoir en parlant constamment de l’apocalypse, en répandant des rumeurs de guerres et en vous effrayant pour que vous lui donniez le contrôle sur la science et sur la technologie ». Élève de Leo Strauss, Thiel considère que nous vivons un « moment straussien » : il faudrait lire les déclarations des élites non au premier degré, mais en cherchant à comprendre le sous-texte qui contient leurs intentions réelles. Derrière les belles promesses, il y a un projet d’asservissement – de la part de quelqu’un qui a fondé l’une des principales entreprise de renseignement, l’argument laisse songeur… L’Antéchrist, ce serait donc cet État mondial unique qui promet, par le contrôle technologique, de faire advenir le paradis sur Terre. Preuve en est, les deux grands romans sur l’Antéchrist – Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion de Vladimir Soloviev et Le Maître de la terre de Robert Hugh Benson – prophétisaient tous deux son avènement à la tête d’un gouvernement mondial.

Heureusement, pour faire barrage à l’Antéchrist, il reste le katechon – cette force qui « retient » l’avènement de « l’homme de l’iniquité » (saint Paul, 2 Th 2:6-7). Dans la veine de Carl Schmitt, qui a développé des thèses similaires dans Le Nomos de la Terre, Thiel appelle donc de ses vœux un pouvoir politique katéchonique, dont la tâche serait, par une action salutaire, de retarder l’arrivée de la fin des temps (eschaton). On le voit, Antéchrist et katechon sont pris dans des rapports mimétiques de puissance. Et dans ce cadre, les États-Unis se trouvent à un carrefour de l’histoire, puisqu’ils sont à la fois « le candidat naturel pour incarner le katechon et l’Antéchrist, le point zéro de l’État mondial unique et le point zéro de la résistance à l’État mondial unique ». Du choix des Américains dépend donc l’avenir du monde. Rien que ça.

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