Dans le jour morne de cette rentrée littéraire médiocre et convenue, Nuits offre une superbe éclaircie. Suite de souvenirs éparpillés autour de la nuit, de l’alcool, de la perte de soi, du désir vrillant et de l’amour raté, le roman, déjà, évite le petit récit linéaire de reconstruction de soi. C’est tout le contraire, ici on plonge : un homme convoque les morceaux en désordre de sa vie à la dérive, hanté par l’attraction du vide, de sa propre perte, après l’échec d’un amour qui aurait pu le sauver. Les fragments alternent d’une ville à l’autre, de l’Afrique à l’Europe et de l’enfance à l’âge adulte, mais tous magnétisés par le mystère nocturne et ce qu’il implique : désespoir, aveux, pulsions, tendresse, misère, impasses sinistres et grâces paradoxales. En somme, tout ce qui constitue la matière littéraire brute : l’ensemble de ce qui est caché derrière les costumes repassés du jour et qui dévore les êtres de l’intérieur. Ainsi ne trouve-t-on pas, dans Nuits, le récit narcissique avançant la nuque raide dans sa blouse idéologique, mais une fresque fragmentée où défile une faune d’ivrognes mythiques, d’égarés émouvants et de filles perdues, une toile qui baigne, plutôt que dans la morale victimaire, dans la grande miséricorde des bannis dessillés.
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Une exploration fiévreuse
Contrairement à la plupart des comptes-rendus plaintifs à la mode, le roman de Pierre Deram ne fait pas dans l’illustration (des théories néo-marxistes), mais dans l’exploration. Il explore le désir, la dérive et l’échec à travers l’introspection d’un homme brisé. Enfant maladivement timide sabotant toute occasion amoureuse, jeune militaire en Afrique cultivant une fraternité d’exil et l’habitude des prostituées, amant sincère et idéaliste cassant son couple parce que trop tenté par la pente où il a pris le goût de se perdre, errant avide de l’inconnu, voyeur suprême en quête d’images sidérantes et vertigineuses, le narrateur de Nuits cherche à voir en lui et autour de lui ce qui luit au fond du gouffre ; c’est pour cela qu’il s’y abandonne. Et c’est ainsi qu’il nous surprend. Puisqu’au lieu de ranger des anecdotes dans l’argumentaire d’un procès conclu à l’avance (comme ses sales petits camarades de rentrée), Deram nous entraîne au fil de mystères souvent sordides pour y soutenir des flashs imprévus.
Le trouble et le style
Deram sait traiter le frisson et la pulsion érotiques dont il explore tant l’origine que la déviance – l’amour vrai comme une crête furtive, au milieu. Et cela aussi, c’est une qualité rare, d’autant plus à une époque qui peut tout montrer, tout expérimenter, tout consigner, mais qui, entre le consentement particulier et la licence générale, ne sait plus exposer le trouble. Le trouble est récurrent dans Nuits et sous des formes inédites, comme dans cette scène avec une concertiste rencontrée par hasard, qui couche facilement mais n’a jamais vraiment aimé et qui se voit chauffée à blanc par le récit que le narrateur lui fait de son amour passé, ou cette descente dans un sauna libertin qui prend des allures dantesques. Les fragments de Nuits aboutissent ainsi soit à une mélancolie teintée de pitié soit à de grands morceaux baroques qui font songer à du Malaparte en mode mineur, joué dans les coulisses de la petite histoire, et éblouissent le lecteur ravi de constater que finalement, la littérature bouge encore.






