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Serge Safran : profession éditeur

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Publié le

29 novembre 2024

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Après douze ans d’édition sous son pavillon, Serge Safran rejoint l’équipe d’Héliopoles. C’est l’occasion de jeter un regard sur la situation de l’édition indépendante et l’état de la littérature. Entretien-bilan avec un artisan passionné.
© Benjamin de Diesbach

Commençons par retracer votre parcours…

Passons sur les tentatives de jeunesse, chansons non retenues pour Sheila ou Françoise Hardy, BD, drame, premier roman, etc., et des centaines de poèmes. Ayant découvert une maison d’édition à Bordeaux dont je suis originaire, je les ai envoyés par la poste. C’était le Castor Astral, qui les a acceptés. Plusieurs recueils ont paru, avec un accueil favorable. J’ai même eu un articulet dans L’Express. Le Castor avait la particularité d’être bicéphale, une antenne à Bègles, une à Pantin ; comme je faisais l’aller-retour Bordeaux-Paris, je suis devenu leur go-between. Je me suis investi dans leur revue, Jungle, et suis devenu apporteur de textes et d’auteurs. Parallèlement, je suis entré au Magazine littéraire, époque Jean-Jacques Brochier, et à Sud-Ouest-Dimanche, époque Pierre Veilletet.

Comment l’aventure « Serge Safran éditeur » a-t-elle commencé ? 

Sur un désaccord au Castor à propos d’un manuscrit, j’ai cofondé Zulma, qui existe encore. Le succès m’a permis de quitter l’Éducation nationale, dès qu’a pu se dégager pour moi un salaire – un prêté pour un rendu puisque sans le salaire du prof que j’étais devenu, la maison n’aurait pas survécu. Ensuite, sur un désaccord d’un autre ordre, j’ai quitté Zulma pour fonder Serge Safran éditeur. Mon premier titre a été un merveilleux recueil de Dominique Paravel, Nouvelles vénitiennes, vendu à plus de quatre mille exemplaires, paru en poche, réimprimé dix ans après, un « classique ». Plusieurs titres ensuite ont eu un destin similaire, même meilleur, ce qui était très encourageant pour un éditeur travaillant seul, puis avec un associé pour la gestion. Et bien sûr une armée sans cesse renouvelée de jeunes stagiaires.

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L’édition a-t-elle beaucoup changé depuis vos débuts ?

Le grand changement, c’est la perte de convivialité, d’humanité et de disponibilité. L’informatique a créé une relation virtuelle à l’autre qui a transformé la façon de vivre en général et l’édition en particulier. Quand vous tournez autour d’une table à quatre ou cinq pour assembler les pages d’une revue, c’est autre chose que d’envoyer un fichier en Pologne à quelqu’un que vous ne connaissez pas. Cela dit, il va de soi que sans l’informatique, je n’aurais pas pu faire de l’édition tout seul aussi longtemps.

Du côté de l’édition indépendante, on a le sentiment d’une floraison mais d’un environnement difficile…

C’est un euphémisme. Mon regard est pessimiste, il l’a toujours été. D’après un confrère de ma génération, qui fait un excellent travail de passion et qui, en plus d’être éditeur, est un économiste de haut vol, la petite édition indépendante est condamnée à disparaître. Je parle de celle qui publie de la littérature « exigeante ». Les maisons qui ont une production plus diversifiée ont plus de chances d’échapper au broyage, ainsi que celles qui peuvent s’appuyer sur d’autres ressources que la vente des livres dans le circuit traditionnel de la librairie, ou dont c’est une activité annexe, sans perspective de profits. Personnellement, j’ai tenu une douzaine d’années sans salaire, « grâce » au chômage, à la retraite et à diverses aides, hélas aléatoires et insuffisantes.

La surproduction est-elle en cause ?

Le problème fondamental est devenu la diffusion, lié à une production en constante augmentation. À tel point qu’échappe à la plateforme Électre toute une production qui ne passe plus dans le circuit de l’édition « normale ». Quoi qu’il en soit, un premier roman qui à mes débuts était mis en place à plus de mille exemplaires l’est aujourd’hui à moins d’une centaine. Quand on sait qu’il n’y a plus de place dans les librairies pour les accueillir ni dans la presse pour en parler… Pour ne pas rester sur une note désespérante, la création de l’EDIF, Édition indépendante en île de France, destinée à défendre la petite édition indépendante par des actions collectives, prouve qu’il y a encore des démarches possibles.

Voyez-vous quelque chose de changé dans les habitudes du public ?

Prenez le métro. Il est devenu très rare d’y voir quelqu’un lire un journal ou un livre. Quant aux amateurs, qui lisent beaucoup, ils sont confrontés à la difficulté du choix et à un problème de budget. Les livres ne sont certes pas chers, notamment en poche, car ils n’ont pas suivi l’évolution économique d’autres produits de consommation et ils ont été protégés par la Loi Lang, mais pour en lire plusieurs par semaine, on doit avoir recours aux bibliothèques, aux boîtes à livres ou aux échanges.

Quid des jeunes générations ?

Un écrivain, par ailleurs enseignant, me disait que les étudiants veulent tous écrire Madame Bovary mais qu’ils ne le lisent pas, voire qu’ils en sont incapables. La tendance, qui n’est pas que générationnelle, est que tout le monde aujourd’hui veut publier un livre sans en lire, et encore moins en acheter!

« La population vieillit, beaucoup de gens à la retraite ne trouvent pas mieux que de se lancer dans l’écriture de romans, souvent autobiographiques. Dans cette optique, l’autofiction a fait des ravages »

Serge Safran

Quelles sont vos « filières » pour les manuscrits ?

Je reçois un manuscrit par la poste chaque jour en moyenne, et plusieurs propositions accompagnées de fichiers par Internet, alors que j’avertis sur mon site que je ne peux pas les lire. Comme je l’ai dit, tout le monde écrit. Je me suis vu proposer un manuscrit dans le métro, par quelqu’un qui m’écoutait parler d’édition avec une amie. Une autre fois par une jeune femme assise à côté de moi dans le train, qui m’a vu corriger des épreuves. J’ai des recommandations de toutes parts, amis, éditeurs, auteurs. Et puis il y a les auteurs que vous avez déjà publiés, leur femme, leur fille, etc. Par ailleurs, quand on vous a repéré dans un domaine, par exemple Venise, les auteurs informés savent à qui s’adresser.

À quoi ressemble le manuscrit-type que vous recevez ?

La population vieillit, beaucoup de gens à la retraite ne trouvent pas mieux que de se lancer dans l’écriture de romans, souvent autobiographiques. Dans cette optique, l’autofiction a fait des ravages. Certes, ces gens-là ont fait des études supérieures, ils sont cultivés et savent écrire, mais bien écrire n’est pas écrire bien et ne fait pas de vous un écrivain. Il manque cette musique qui caractérise l’originalité d’un style, si difficile à trouver. Dans l’ensemble je reçois très peu de manuscrits de gens de moins de trente ans ; je ne reçois plus de textes érotiques, comme si la sexualité en littérature avait disparu, et peu de romans policiers, peut-être parce qu’il y a « des maisons pour ça ». Pourtant je ne m’interdis rien, j’ai publié Mother feeling de Michel Chevron, un thriller, ou Filles de mémoire de Jean-Hugues Larché, un érotique sélectionné par le Prix Sade.

Que vous inspire la littérature française aujourd’hui ?

Vu la surproduction, il est difficile d’avoir un regard qui pourrait l’englober toute. Par courtoisie et curiosité, je lis en priorité les livres de mes contemporains qu’on m’offre, et comme mon temps de lecture est largement pris par mon activité éditoriale… Je ne suis pas du tout attiré par les romans dont je ne connais pas l’éditeur (à différencier d’un nom de maison d’édition) ni par la liste des meilleures ventes, où s’accumulent des daubes – des livres qui vous tombent des mains, pourtant chroniqués, voire encensés. Il faut cependant lire de temps en temps de mauvais livres, pour apprécier davantage les bons.

Sous quelle forme allez-vous continuer désormais votre activité d’éditeur ?

Pour ne plus continuer en solitaire, j’ai rejoint l’équipe d’une jeune maison, Héliopoles, qui fête ses quinze ans. Avec plusieurs collections, notamment des guides et bien entendu de la littérature qui d’une certaine façon recoupe la mienne puisque nous avons déjà un auteur en commun, Thomas Morales. Je publierai à partir de janvier à quatre à cinq titres par an dans la « Collection Serge Safran ».

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