Lucide et minutieuse, votre démarche est animée par un fond d’optimisme mesuré mais sincère. Pensez-vous que nous Français voyons les choses plus noires qu’elles ne le sont ?
Si nous répondons « non » à la question « voulons-nous encore vivre ensemble ? », les deux seules issues sont : l’île déserte ou la guerre civile. Le pessimisme est donc impossible, mais l’optimisme est improbable, tant se multiplient les signes de conflits : insécurité, lutte des clashs, séparatisme, égocentrisme, antisémitisme désinhibé, et j’en passe. D’où la démarche de ce livre : être sans concession ni déni dans le repérage des tensions montantes, mais aussi être scrupuleux dans l’identification de ce qui tient. Ce qui tient, contre vents et marées, c’est le repas de famille partagé : image du bonheur pour la majorité des Français, qui sont les champions du monde du temps passé à table. Ce qui tient, c’est l’aspiration à une vie de couple paisible et à une sexualité sans peur, à un travail où l’on a et où l’on est quelqu’un sur qui compter. C’est aussi le goût du débat et des idées. Les Allemands vont au concert, les Anglais vont au pub, les Français plébiscitent les salons du livre et les universités populaires locales. Il ne faut pas négliger ces signes positifs sans méconnaître ceux qui sont inquiétants, notamment l’atomisation de l’espace public en bulles hermétiques.
Vous vous attaquez à la question du commun à une époque rongée par l’individualisme. Comment articuler les deux pour former une « société d’individus » ?
Une société d’individus a toutes les apparences d’une contradiction dans les termes. Pourtant, ça peut très bien marcher si l’on pense les choses de manière dynamique. Dans l’idéal, une société d’individus est une société qui produit des individus qui produisent de la société. L’aller est démocratique ; le retour est républicain. Mais, parce que la démocratie s’est construite contre la société communautaire, on a privilégié le premier mouvement. Il faut désormais activer le second. C’était d’ailleurs le projet initial des droits de l’homme de 1789 : ils étaient des droits de l’homme en société garantis par un État limité ; ils tendent à devenir des droits de l’individu contre la société et contre l’État. Ce n’est pas une fatalité.
« C’est dans le désir des humains de grandir ensemble et de faire grandir autour d’eux que nous devons chercher la raison du commun »
Pierre-Henri Tavoillot
L’autorité, en crise, est-elle encore possible, et sous quelle forme ?
L’autorité est un augmentateur (augere en latin) qui fait qu’un pouvoir dure plus que la force et qu’un argument pèse plus que son poids rationnel. Son but est l’« obéissance volontaire » qui est la condition de la vie commune, car il faut bien réfréner son ego pour vivre avec les autres. Pendant l’immense partie de l’histoire de l’humanité, cette augmentation venait d’ailleurs : soit du passé, par une confiance aveugle aux ancêtres ; soit de la nature, conçue comme une harmonie indiquant à chacun sa place ; soit du divin, qui sacrait les rois et dictait des « paroles d’Évangile ». Le défi moderne est d’inventer une autorité « sur ressources propres », où l’humain parvient à s’augmenter lui-même. Cela semble délirant, mais c’est en fait très courant ; tout parent en fait l’expérience : on grandit en faisant grandir les autres. C’est une « autorité de service », c’est celle que nous cherchons à incarner aujourd’hui. La tâche n’a rien d’aisée, mais je la trouve grandiose.
« La civilisation démocratique, comble de la pacification des mœurs et de l’extension des égards, les fragilise par ailleurs », écrivez-vous. Qu’entendez-vous par là ?
La démocratie, selon Tocqueville, c’est de considérer tous les autres humains comme des alter ego et égaux. Il s’agit d’une sécularisation de l’idée chrétienne du « prochain ». Pendant l’immense partie de l’histoire de l’humanité, le prochain, c’était ma famille, mon voisin, mon clan, ma race. Au-delà, les devoirs moraux s’arrêtaient. À partir du moment où tous les humains deviennent mes prochains, l’apaisement s’impose. Mais l’égalité produit aussi un trouble dans la civilité. Dans les sociétés traditionnelles « de statuts », chacun savait se comporter selon son rang. Dans les sociétés d’égaux, puisque « je le vaux bien », je me demande pourquoi dire « après vous », à l’autre qui ne vaut pas plus que moi. Or, « après vous » est la formule même de la civilité. Par ailleurs, les vies modernes sont constamment bouleversées par des innovations qui déstabilisent les règles civiles. Celles-ci ont besoin de temps pour être établies et partagées. Voyez, par exemple, la difficile cohabitation des « nouvelles mobilités » : piétons, des vélos, des trottinettes, des autos. Autre exemple : la nouvelle civilité des relations hommes/femmes est tâtonnante, prise entre détestation du « patriarcat » et aspiration à la rencontre. Faute de cette civilité brouillée, on est souvent tenté d’en passer par la légalité, avec le risque d’un impérialisme juridique. Car le droit, qui est un frein, n’a lui-même pas de frein.
Pourquoi notre époque est-elle tentée par l’isolement et le conflit, double tendance mortifère dont vous étudiez les manifestations ?
C’est la lutte pour la reconnaissance que Hegel a décrite mieux que quiconque. Puisque nous sommes tous égaux, nous risquons d’être anonymes et insignifiants. Nous exigeons donc des autres qu’ils nous reconnaissent, mais comme chacun a la même prétention : c’est à qui sera le plus reconnu. Cela dit, par rapport à l’époque de Hegel, il y a un changement, car la meilleure manière d’être reconnu, de nos jours, consiste d’être une « victime ». D’où la course à la victimisation. Or, si on est victime, il y a forcément un coupable. « Je souffre donc quelqu’un doit être responsable », écrit Nietzsche. Voilà pour le conflit. Ensuite, si l’on gagne la lutte pour la reconnaissance, le narcissisme n’a plus de borne ; si on la perd, on s’englue dans la dépression : voilà pour la solitude, qui peut être triomphante ou déprimée.
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Comment faire ou refaire des adultes – l’un des maîtres-mots de votre démonstration auquel vous aviez déjà réfléchi dans Philosophie des âges de la vie ?
L’âge adulte a muté. Il était jadis un uniforme qu’on endossait : « père de famille, soldat, citoyen », disait-on. Il s’est féminisé – apport essentiel – et est devenu un horizon. Car si on entre toujours dans l’âge adulte par la vie sentimentale et professionnelle (« aimer et travailler », disait Freud), on a le sentiment de ne l’être jamais tout à fait. C’est pourquoi il tend à s’effacer face à une jeunesse triomphante et à une vieillesse qui ne veut plus l’être. Voyez les deux catégories des RH : junior et senior. Comme si, entre le « c’est un peu tôt » et le « c’est un peu tard », il n’y avait rien ! Remettre l’adulte au centre me semble une priorité, car c’est lui qui fait tenir les sept piliers de la convivialité que j’identifie : manger, coucher, convoler, procréer, discuter, travailler, philosopher.
Par-delà ces sept piliers, avons-nous encore une identité, une culture et un horizon communs suffisants pour former une nation en tant que telle ?
L’idée de nation comme valeur absolue et sacrée – c’est-à-dire exigeant le sacrifice – est morte (chez nous). Comment beaucoup d’autres, elle a été détrônée par le désenchantement du monde. Cela ne signifie pas disparition de l’amour de la patrie, et, on peut l’espérer, de l’esprit de défense en cas de menace ou d’épreuve. On a longtemps attendu que la clé de voûte de la société « tombe du ciel ». Or aucune clé de voûte ne vient du ciel, elle tient parce qu’il y a des piliers solides en bas. Je crois que c’est dans le désir des humains de grandir ensemble et de faire grandir autour d’eux que nous devons chercher la raison du commun. Et je crois que ce désir, quand on enlève l’écume des choses, n’a pas disparu et qu’il reste même en lui une bonne dose de « sacré ».






