La polémique de cette rentrée a trait au fait que Kevin Lambert a fait relire son roman par des « lecteurs en sensibilité ». Quel est votre avis sur la question ?
Un écrivain est assez grand je pense pour savoir ce qui est à même de choquer ou pas dans son texte. S’il doit faire appel à des professionnels pour ça, il devrait s’inquiéter, ou renoncer à écrire. C’est un premier point. Mais le fait est que nous sommes dans un monde où toutes sortes de catégories de gens ont développé une terrible susceptibilité et se déclarent choqués par n’importe quoi. Des étudiants désormais refusent d’étudier des textes classiques parce que les pauvres sont choqués par ci ou ça. Qu’ils renoncent alors aux études littéraires. La littérature n’est pas faite pour conforter, mais pour nous ébranler dans nos certitudes et notre confort intellectuel. Par ailleurs, que va faire un « sensitivity reader » lorsqu’un homme du XIXe siècle, personnage de roman, parle de « nègre » par exemple ? Vraisemblablement supprimer le terme qui choque. Mais pourtant tout le monde employait ce terme à l’époque. De même que presque tous les auteurs de l’époque étaient misogynes. Éradiquer le mal, les préjugés, les cruautés du passé, c’est faire comme s’ils n’avaient jamais existé. Or c’est en connaissant le mal qu’on le combat, pas en l’effaçant.
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Les milieux intellectuels français tentent de résister depuis une dizaine d’années à cette grande offensive de la gauche racialiste américaine. Résistent-ils mieux qu’ailleurs, pas suffisamment, ou tout est-il déjà perdu selon vous ?
Rien n’est perdu. Dans les années 70 il fallait subir le terrorisme intellectuel d’une extrême gauche marxiste. Le maoïsme est passé aux poubelles de l’histoire, le wokisme l’y rejoindra. Il permet à quelques incultes et à quelques doctrinaires de se faire passer pour des intellectuels, et d’exercer leur petit pouvoir de nuisance. Ce sont les nouveaux gardes rouges. Ils font du mal, mais ça ne durera pas. Il faut faire la part, dans ce mouvement, du ressentiment des médiocres, qui cherchent toujours à se venger de leur médiocrité. C’est ce qui s’est passé pour exclure Bastien Vivès du festival d’Angoulême, attaqué par d’obscurs dessinateurs ou scénaristes, défendu par la plupart des grands auteurs de BD. Et puis leur bêtise idéologique ou leur mauvaise foi est sans limite. Ils accusaient dans leur texte la pédophilie d’être un produit d’extrême droite, alors que c’est l’extrême gauche et Libération qui la promouvaient ! Par ailleurs cela ne concerne que quelques journalistes, étudiants, sociologues, cela égratigne à peine le peuple français. C’est même l’inverse. Ce que je crains, c’est le retour de bâton : cette extrême gauche se rend tellement odieuse, elle est tellement stupide qu’elle est le plus sûr allié de l’extrême droite. Une bonne grosse bêtise de Sandrine Rousseau, c’est 50 000 voix pour l’extrême droite.
Vos chroniques ne cessent de révéler cette inversion contemporaine, n’est-elle pas devenue « systémique » comme disent les déconstructeurs : aujourd’hui, la censure, l’ignorance, la tyrannie, la défense de l’obscurantisme, tout cela vient majoritairement des progressistes autoproclamés et du milieu culturel lui-même ?
En effet. C’est un renversement majeur, qui fera date dans l’histoire des idées. On lira dans les livres d’histoire, d’ici cinquante ans, qu’au début du XXIe siècle, la censure, qui avait toujours été du côté de la droite, de la réaction, de l’ordre moral, est devenue l’apanage d’une gauche moralisante. Désormais, ceux qui censurent, ce sont les « intellectuels de gauche ». De même que la gauche française, qui s’est construite historiquement sur la lutte contre l’obscurantisme religieux, le défend désormais bec et ongles, lorsqu’il s’agit de l’Islam. Enfin, autre changement majeur, la censure ne vient absolument plus de l’état, ou des autorités religieuses, elle est entièrement le fait de journalistes, d’associations, d’éditeurs. Il y a une censure en aval, ou des groupes font pression, notamment sur les réseaux sociaux, pour interdire un film, une conférence, un livre, une exposition, harceler un cinéaste ou un auteur, pression qui réussit le plus souvent par la lâcheté des présidents d’universités ou des responsables de tout genre, sous le facile prétexte de l’ « apaisement ». Mais il y a surtout une censure en amont, terriblement efficace car invisible. On supprime un article, on efface un auteur, ou on demande à un écrivain d’édulcorer son texte. Pire encore, l’auteur intériorise les interdits, et se censure lui-même. Bref, l’ordre moral est de retour, c’est une nouvelle pudibonderie victorienne qui désormais s’insinue dans les universités, les salles de rédaction, les maisons d’édition. Et par un merveilleux renversement orwellien, si vous vous élevez contre cela, c’est vous qui êtes « réac » ! Cet adjectif représente d’ailleurs à peu près tout l’arsenal d’arguments dont dispose cette gauche moralisante.
On lira dans les livres d’histoire, d’ici cinquante ans, qu’au début du XXIe siècle, la censure, qui avait toujours été du côté de la droite, de la réaction, de l’ordre moral, est devenue l’apanage d’une gauche moralisante.
Pierre Jourde
Que pensez-vous de la fureur bourdieusienne qui sévit depuis quelques années, d’Annie Ernaux à Édouard Louis en passant par François Bégaudeau ? Ne contribue-t-elle pas à ruiner ce qu’il reste d’exigence et de légitimité académique en dévalorisant le mérite et en condamnant les personnes à leur assignation sociale ?
Ernaux et Louis se sont dits « assignés » à leur place par la société. Tellement assignés que l’une a le prix Nobel et l’autre donne des conférences aux Etats-Unis. Faire toute une carrière littéraire sur le misérabilisme, en ne parlant que de ses parents épiciers, ou de ses amants plus jeunes, cela fait tout de même une œuvre très étroite. Mais de gauche. Le Nobel est un prix idéologique. Pour le peuple, je sais de quoi je parle, ma mère a commencé comme vendeuse de supermarché, et mon père comme chauffeur de maître. Je suis devenu prof de fac. Je ne vais pas en faire douze volumes ! Il se trouve que l’ascension sociale était possible. Les réformes de l’éducation l’ont complètement saccagée, à partir de l’idée que l’élève devait construire lui-même ses savoirs. C’était donner un avantage décisif à ceux qui ont déjà la culture chez eux. Et c’était une idée « progressiste », rétrograde dans la réalité, comme tout ce que la gauche nous propose désormais.
La posture rebelle devenue obligatoire chez les artistes s’assimile selon vous à un piège régressif. Pouvez- vous nous résumer pourquoi ?
Le moralisme ambiant a infléchi cette rebellitude obligatoire. Mais le discours dominant reste le même. Sur des prospectus présentant une mise en scène, sur des cartels expliquant une œuvre graphique, dans des articles, l’artiste doit nécessairement « questionner » quelque chose, « interroger », ou « déranger ». C’est désormais le langage académique. Même un écrivain subventionné, couvert de résidences, d’aides à la création, se veut un rebelle, alors qu’il est soutenu par les pouvoirs publics ou les institutions régionales. Cela signifie qu’il n’a pas conscience de sa situation réelle dans le champ culturel, et qu’il perpétue un mythe romantique ; c’est l’enfant gâté qui veut être Van Gogh ou Verlaine, mais avec dessous! Quel crédit accorder à la valeur de vérité d’une œuvre qui n’a même pas conscience de sa situation réelle ? Et le fin du fin de la rebellitude, c’est paraît-il l’autofiction, parce que l’individu, dans sa nudité, « dérange ». Alors que c’est à l’inverse ce que demande l’industrie médiatique. De sorte que le fin du fin du moderne, c’est l’anecdote à la papa, la tranche de vie, tout ce qui était à juste titre détesté par les modernes dans les années 60. Oui, c’est une vraie régression.
Que pensez-vous du Tract Gallimard publié par un groupe de linguistes « attéré•e•s », au printemps dernier, Le français va très bien, merci, qui faisait en somme le procès de l’Académie française, de certains écrivains alarmistes et du sens commun pour prétendre que tout allait pour le mieux dans la meilleure des langues ?
On nous a déjà fait le coup du«tout va bien », à la soviétique. Souvenez-vous : quand on alarmait sur ce qui se passait à l’école, on nous expliquait que le niveau ne baissait pas, c’était une illusion. D’accord. Que des étudiants en lettres ne sachent pas faire une phrase ou conjuguer un verbe, ce n’est pas vrai. Que les opérations mathématiques de base ne soient plus maîtrisées au lycée, ce n’est pas vrai. Que les journaux regorgent de fautes d’orthographe et de français, ce n’est pas vrai. Que notre niveau éducatif soit désormais au niveau de l’Albanie, ce n’est pas vrai. Que les professeurs de français recrutés à la va-vite pour boucher les trous soient incultes, ce n’est pas vrai. Et puis de toute façon, la langue, l’orthographe, tout ça, c’est bourgeois, hein.
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Quel danger menace le plus la littérature contemporaine, selon vous ?
L’inculture des jeunes écrivains. Une amie qui présidait une table ronde a demandé à quatre jeunes écrivains quelles étaient leurs grandes influences littéraires. Trois ont répondu Harry Potter, une quatrième Zola, elle avait dû le lire en première. Et la pauvreté de leur langue. Cela pour l’offre. Du côté de la demande… Eh bien la fin de la demande. La mort du dernier lecteur.
Quels sont les écrivains actuels dont vous conseillerez la lecture et pourquoi ?
Carole Martinez, des romans somptueux, ambitieux, des portraits de femmes comme on en voit rarement. Éric Chevillard, parce que c’est un pur génie, un mélange d’humour et de quête métaphysique, d’une absolue originalité. Valère Novarina, le mélange réussi de Claudel et Rabelais, de la Bible et de Fernandel.

ON ACHÈVE BIEN LA CULTURE, PIERRE JOURDE, Léo Scheer, 240 p., 22 €





