Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), Pierre Manent est un spécialiste reconnu de philosophie politique. Son essai La loi naturelle et les droits de l’homme, publié en mars 2018, réhabilite magistralement la nécessité pour nos sociétés de s’enraciner dans une loi commune qui transcende les droits individuels. Partie 1/2.
Les droits de l’homme contre la loi naturelle
Y a-t-il continuité ou rupture radicale entre le système de la loi naturelle et celui des droits de l’homme ?
Il y a une certaine continuité, malgré une rupture évidente. Dans les deux cas, il s’agit de trouver des principes universels pour guider l’action et la vie commune, qui soient fondés sur la nature et non sur la coutume. La recherche d’une loi naturelle comme l’appel aux droits de l’homme sont deux démarches qui visent à découvrir des principes universels permettant de surmonter la diversité des coutumes. L’Occident, sous des formes diverses, a toujours recherché un principe d’universalité.
Dans la conception traditionnelle, à partir d’une certaine date, le concept de nature est apparu incapable de porter un principe universel car les Européens ont pensé que la référence à la nature était une référence indirecte à la coutume. L’idée de nature, sur la base de laquelle on voulait organiser la société, n’était, pour eux, qu’une universalisation d’une coutume particulière. La notion de nature a, depuis lors, cessé d’être l’horizon universel pour devenir une référence inutilisable parce qu’en fait, sous le nom de nature, c’est l’opinion particulière d’une société qui est formulée.
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Entre la période dans laquelle la loi naturelle avait une validité première et celle des droits de l’homme où la notion de nature est sans crédit aucun, il y a une période intermédiaire, celle du droit naturel moderne. La philosophie des droits de l’homme est, en effet, inséparable de la notion d’état de nature, où l’on essaie de saisir les êtres humains avant toute organisation particulière de la vie collective lorsqu’ils sont mus par ce qui est le plus basiquement inscrit en eux, à savoir la conservation dans l’être et la possession des ressources élémentaires pour vivre. Il y a donc un noyau de référence à la nature dans la philosophie des droits de l’homme mais celui- ci a progressivement été rendu invisible puis abandonné.
Selon que nous regardons ailleurs ou ici, que nous considérons notre culture ou les autres, nous ne portons pas le même regard sur l’injonction à s’assimiler. On tolère chez les autres ce qu’on ne veut pas chez soi. D’où vient ce paradoxe ?
C’est une question qui m’a beaucoup intéressé car c’est un grand enjeu social et politique pour nos sociétés. À un premier niveau, nous nous contredisons nous-même en autorisant les autres à suivre des mœurs que nous nous interdisons nous-mêmes. Les plus avancés dans la tolérance des mœurs étrangères sont aussi les plus revendicatifs pour réformer les mœurs européennes. Cette contradiction s’origine dans une différence de point de vue, selon que l’on a une position active dans la société ou que l’on en est spectateur.
Il y a un lien très étroit entre la tolérance illimitée d’un côté et l’intolérance également illimitée de l’autre.
Dans le second cas de figure, élaboré en Occident à partir du XVIè siècle, on regarde le monde sous l’angle de la diversité inépuisable des us et coutumes entre lesquelles il serait impossible de pouvoir choisir rationnellement. Toute la conscience de soi de l’homme occidental par rapport au monde extérieur est orientée sur cette idée. L’attitude juste, c’est l’ouverture d’esprit et la tolérance. Dans ce contexte, il n’y a pas de moyen de préférer rationnellement une culture à une autre, d’autant qu’une hiérarchisation introduirait un élément d’inégalité entre les êtres humains que l’on doit impérativement regarder comme égaux. Dans cette position de spectateur innocent ou savant, on fait donc l’expérience de la diversité de cultures égales.
Le point de vue change lorsqu’on est un citoyen actif au sein de la société. Alors, le postulat que toutes les cultures sont également raisonnables et humaines n’est d’aucun secours pour en choisir une. Et la diversité illimitée des règles ne peut être pas la règle de la société dans laquelle on vit. Comment résoudre ce dilemme ? En refusant d’organiser la société sur la base de règles particulières contraignantes et autoritaires. La même démarche qui nous fait considérer comme d’égale valeur les cultures que l’on regarde d’un point de vue extérieur comme touriste ou ethnologue, nous conduit à démanteler, à l’intérieur, tout ce qui signale la particularité d’une culture. D’une certaine façon, c’est la même logique qui conduit à accepter tout de l’extérieur et à vouloir tout effacer des règles à l’intérieur. Il y a un lien très étroit entre la tolérance illimitée d’un côté et l’intolérance également illimitée de l’autre. Puisque le monde est plein d’une diversité illimitée de cultures entre lesquelles il est impossible de choisir, il faut, à l’intérieur, le vider de toute règle qui lui soit propre pour en faire un monde sans règles particulières. D’où l’horizon de la philosophie collective en Europe, cette universalité par laquelle l’Europe se vide de tout contenu propre pour pouvoir s’ouvrir de façon illimitée à la diversité de l’humanité.

Il y a tout de même un paradoxe : d’un côté, on ne veut pas hiérarchiser les cultures, de l’autre, on veut exporter au monde notre modèle de démocratie, y compris par la guerre, comme en Irak.
Ce mode de pensée peut, en effet, conduire à des situations très différentes. On peut très bien baigner dans un quiétisme complet et accueillir chez nous la diversité du monde en refusant toute assimilation. C’est la posture d’une certaine gauche qui a sa cohérence. Il y a aussi la posture de l’administration Bush qui a ce caractère archaïque de penser véritablement les droits de l’homme comme un droit naturel, qui offrait des critères universels que nous pouvions imposer à d’autres hommes dans le monde. Mais ce n’est plus la conscience de soi des Européens.
La tendance profonde des Européens, à travers les différences politiques, réside dans l’acceptation la plus large possible de la diversité des coutumes humaines à l’extérieur et à l’intérieur. Beaucoup ont le sentiment d’être à la pointe de la lucidité théorique – la découverte de la diversité des cultures –, et à la pointe des vertus pratiques de l’humanité active, parce que le geste de l’ouverture à la diversité est d’autant plus méritoire que l’autre est différent de moi… Dans ce mouvement, celui que l’on éprouve comme son semblable par excellence est celui qui est le plus différent.
On voit bien la cohérence profonde de ces postures qui conduisent à des contradictions dans les appréciations concrètes mais ont un noyau jusqu’à un certain point cohérent. Toutefois, le principal problème de cette philosophie générale, c’est qu’elle ne permet absolument pas de fonder des règles de la vie commune.





