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Pierre Manent : « Seul le Dieu de Jésus-Christ a condescendu à se livrer »

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Publié le

5 janvier 2023

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Dans un nouvel ouvrage lumineux, le grand Pierre Manent se plonge dans l’œuvre du géant Pascal, dont on fête en cette nouvelle année les quatre cents ans de la naissance, et fait œuvre apologétique a travers lui. Un livre qui enseigne, nourrit et libère.
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Quelle est cette « proposition chrétienne » que vous prêtez à Pascal ?

Cette proposition c’est… le christianisme ! Le christianisme n’est pas une idée, un idéal, un ensemble de « valeurs ». La proposition chrétienne, cela veut dire que Dieu se propose aux hommes, et que les hommes doivent répondre oui ou non. Vous voyez la différence. Un « idéal », une « valeur », c’est vous qui êtes à la manœuvre, vous avez, vous choisissez, vous chérissez votre idéal, ou pas. Avec la proposition chrétienne, vous n’avez pas le choix de la question mais vous avez le choix de la réponse. Vous avez le choix de la réponse mais l’obligation de répondre.

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Aujourd’hui l’Église ne sait plus très bien quoi proposer aux hommes ni comment se proposer aux hommes. Alors elle tend à se cacher dans la foule, je veux dire à « parler comme les autres », à se fondre dans cette « religion de l’autre homme » qui est devenue la religion officielle de l’Occident. Pascal peut nous aider à ressaisir le propre du christianisme. D’une part, il est étranger à nos disputes, mais d’autre part il a affronté ces deux grandes nouveautés qui définissent la modernité, à savoir l’État souverain et la science moderne, mathématique et expérimentale. Et il a lui aussi voulu répondre à un affadissement de la foi chrétienne à son époque. Étranger à nos disputes mais très averti de nos défis, il a fait un effort d’une acuité et d’une intensité uniques pour mettre devant nos yeux le « Dieu de Jésus-Christ ». Je n’ai pas dédaigné son aide.

La théorie des « trois ordres » de Pascal peut-elle être considérée comme une « menace » ou une remise en cause de l’ordre politique classique, et si oui comment s’en accommoder ?

Si on entend par « ordre classique » l’ordre grec et romain, l’ordre de la cité, l’ordre fondé sur la primauté du politique, alors en effet la théorie pascalienne des trois ordres semble une remise en cause de l’ordre classique. Mais notez bien que Pascal ne fait qu’éclairer une situation objective, à savoir la transformation imposée au monde classique par l’advenue du christianisme, et ensuite par l’irruption de la science mathématique moderne. Donc, lorsque Pascal distingue l’ordre de la chair, l’ordre de l’esprit, l’ordre de la charité, il distingue simplement l’ordre politique et social, la science moderne et le christianisme. Ce qui lui est propre, c’est de souligner à quel point ces ordres s’ignorent réciproquement : chacun a son principe et ses critères qui n’ont rien à voir avec le principe et les critères des deux autres ordres. Chacun a son « éclat » propre, ce qui signifie que celui qui vit dans l’un des ordres ne voit tout simplement pas ce qui relève des autres ordres.

« Pascal multiplie les « preuves », fondées surtout sur l’Écriture, pour établir qu’il y a des raisons de croire, de bonnes raisons »


Pierre Manent

Nous au contraire nous prétendons faire tenir ensemble la vie politique et sociale, la science moderne et la religion chrétienne dans quelque chose que nous appelons la « culture » ou la « civilisation » moderne, ou simplement la « société » moderne. Ces nuées sociologiques nous font perdre de vue le propre de chaque ordre humain, c’est-à-dire ce qui est intéressant et significatif pour chaque ordre humain. L’analyse de Pascal aiguise notre regard et déchire ces notions-valises.

Selon vous, Pascal travaille ardemment à établir des « preuves » de la vérité de Jésus-Christ et de la foi chrétienne tout en en refusant l’usage pour la foi : quel est son but ?

Cette question des preuves est pour Pascal à la fois centrale et secondaire. Évidemment secondaire, puisque « c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison », que seule la foi adhère à Dieu et que seul Dieu donne la foi. Ceci au reste tombe sous le sens : Dieu étant infiniment élevé au-dessus de la nature humaine, celle-ci ne saurait y accéder par ses propres forces. Il faut que Dieu condescende à se donner, à se livrer. Seul le Dieu de Jésus-Christ a accompli ce mouvement, et c’est tout le sens de l’Incarnation. En même temps, la raison est le propre de l’homme, la plus haute faculté de sa nature, et même si nous concevons que Dieu soit infiniment au-dessus de notre raison, nous aurions grande peine à admettre un Dieu qui semblerait contraire à notre raison. Donc, si nous devons tenir ferme que la foi se passe de preuves, nous devons également savoir et faire savoir que la foi n’est pas contraire à la raison. C’est pourquoi Pascal multiplie les « preuves », fondées surtout sur l’Écriture, pour établir qu’il y a des raisons de croire, de bonnes raisons. Ces raisons ne suffisent pas à prouver, mais elles prouvent du moins que ce n’est pas être sans raison que de croire. Personne n’a plus nettement et plus finement que Pascal décrit la manière dont le chrétien peut et doit négocier son chemin entre la raison et la foi.

« De quelque côté que nous nous tournions, les opposés nous semblent également possibles, ou également impossibles. Impossible que Dieu soit, impossible qu’il ne soit pas »


Pierre Manent

Être pyrrhonien ou géomètre semble la seule alternative pour l’homme. Et pourtant, dites-vous, Pascal établit un troisième terme : quel est-il ?

Pyrrhonien, géomètre et… chrétien ! Sur le plan simplement humain, les choses humaines prêtant à des propositions incompatibles mais également plausibles, le pyrrhonisme – c’est-à-dire le scepticisme – est la position la plus satisfaisante. De quelque côté que nous nous tournions, les opposés nous semblent également possibles, ou également impossibles. Impossible que Dieu soit, impossible qu’il ne soit pas ; impossible que l’âme soit immortelle, impossible qu’elle ne le soit pas, etc. Il y a bien une démarche de la raison qui promet la certitude, et c’est la « géométrie », nous dirions : les mathématiques, qui fournissent la seule certitude accessible à l’esprit humain. « Ce qui passe la géométrie nous surpasse ».

Mais cette certitude est vide ou vaine, car elle ne touche pas aux choses qui importent à l’homme vivant et agissant. Ainsi, ou l’impossibilité de conclure, ou une vaine capacité de démontrer. Il y a une « disproportion » entre notre être et notre connaître. Notre être « passe infiniment » notre connaître. C’est ce qu’affirme Pascal contre les prétentions illimitées de la science moderne qui postule que notre connaître est égal ou même supérieur à tout l’être. Seul le christianisme nous permet de nous rapporter adéquatement à la disproportion de notre être. Les « mystères » chrétiens viennent nous toucher jusqu’au fond de notre misère comme ils nous conduisent effectivement à l’Être tel qu’il n’en est pas de plus grand. Donc, pyrrhonien, géomètre, chrétien.

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Vous montrez notamment que Pascal s’essaie à convaincre, autrement que par la seule raison, l’incroyant : mais encore faut-il que cet incroyant soit « actif ». N’y a-t-il pas plus grande difficulté aujourd’hui que l’incroyance indifférente ?

Je ne conteste pas le fait que les sociétés modernes se sont organisées de telle manière que l’homme ne rencontre jamais que l’homme et les artifices humains, techniques ou juridiques. Nous sommes « assurés contre » les catastrophes naturelles, et les « miracles de la technique » empêchent de prendre au sérieux les rares et chétifs miracles attribués au Dieu de Jésus-Christ. L’État est notre Providence, quoi qu’il en coûte. Cependant, c’est une illusion de croire que les hommes n’ont jamais cru naturellement ou spontanément à la proposition chrétienne. Les passions humaines et la raison naturelle ont toujours fourni de puissants arguments pour refuser celle-ci. Comment croire en un Dieu qui me demande d’aimer mes ennemis ? De me faire « eunuque pour le royaume des cieux » ? De croire qu’il a ressuscité, etc. ? Il y a donc toujours eu beaucoup d’athées dans le monde dit chrétien. Et il y a encore parmi nous quelques chrétiens qui croient. Ce n’est pas à eux d’expliquer que l’homme d’aujourd’hui ne peut plus croire…

Le sujet que Pascal affronte est celui du péché originel, que seule la grâce peut vaincre. Comment faire partager cette croyance ou cette foi, à un contemporain ?

Je crois que la doctrine du péché originel répond à l’expérience que nous faisons de notre liberté. Nous sentons que nous sommes libres, responsables de nos bonnes comme de nos mauvaises actions. En même temps nous sentons que notre liberté est radicalement faillible, que notre pouvoir de bien faire est étrangement entravé, que notre agir reste mystérieusement mais incontestablement très en deçà du bien que nous voulons ou croyons faire. Bref, notre liberté a besoin d’être délivrée de ses liens. Elle a besoin du Libérateur.


Parier vaut bien une messe

Le professeur Manent entraîne son lecteur dans une promenade aux côtés d’un grand Solitaire, le géant Pascal, qui désirait d’être si petit, et nous réenseigne comment il lutta, contre l’esprit de son siècle, pour atteindre à ce qu’il nomme « la proposition chrétienne ». Ni historien, ni analyste, ni théologien, Manent est un précieux guide, qui avance pas à pas, cercle après cercle, tel Virgile, pour éclairer, plus que les tréfonds de l’homme Pascal (« le moi est haïssable »), sa pensée qui est entièrement de rejet de la raison par la raison. Pierre Manent note d’abord que depuis trois cents ans, peu a changé : « En lisant les auteurs de ce siècle, nous croyons entendre la voix d’un monde croyant, mais c’est le plus souvent la voix d’hommes qui savent la difficulté et la rareté de croire, et qui s’adressent à des hommes qui pour la plupart ne croient pas, ou qui doutent, ou qui sont indifférents. Pascal a le sentiment très vif et la conviction de vivre dans une société qui est en train de perdre la connaissance de sa religion, une société qui, dans le fond de son âme, est athée. En tout cas, c’est aux athées, et à l’athée qui est au fond de tout homme, qu’il s’adresse ».

C’est de ce terrain qu’il faut partir, et Manent, au fond, qu’il nous raconte le jansénisme, les jésuites, le pari, Port-Royal ou les probabilités ne dissimule pas que, derrière Pascal, lui-même fait œuvre apologétique à travers ce livre. Ainsi, « dans le mouvement de conversion, la personne découvre à la fois son incapacité à se délivrer de l’“esclavage du péché” par ses propres forces et le pouvoir libérateur et éclairant de la grâce divine ». C’est en cela que ce livre joue trois rôles : il enseigne, nourrit et libère. Une fois qu’on l’a refermé, on a envie de le reprendre au début, pour comprendre à nouveau. Mais « le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais ».


Pascal et la proposition chrétienne de Pierre Manent
Grasset, 432 p., 24 €

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