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Plages de l’inquiétude

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Publié le

28 juillet 2026

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Les plages au cinéma sont rarement des symboles du farniente ou de la tranquillité, elles ont plutôt tendance à convoquer toutes les névroses possibles du post-moderne. Petit tour d’horizon des plages de l’inquiétude.
© James Bond 007 contre Dr. No

L’été brûle par les deux bouts. La chaleur est suffoquante. Heureusement, vous venez de repérer une petite crique. Une bande de plage, tout au plus, que semblent éviter étrangement les touristes comme les locaux. Vous étendez votre serviette, vous prenez le soleil, pas trop, vous scrutez les miroitements dociles de l’océan, mais quelque chose ne va pas. C’est comme un dérèglement de l’horizon, comme un tressautement dans le paysage, comme si le ciel n’était qu’un écran mal réglé. Au loin, vous percevez des rumeurs d’enfants et de jeux de plage, sauf que c’est une bande-son : il n’y a pas d’enfant, juste cette mer d’huile qui s’étend de part et d’autre de l’univers. Pas de doute, vous êtes bien sur une plage de l’inquiétude.


Espace vacant

Que vous soyez un garçon ou une fille, vous vous en souvenez forcément. C’est un souvenir cuisant : celui des premières expositions de votre corps malingre à la cruauté du soleil – mais aussi à celle du regard des autres. Votre corps chétif, trop blanc, trop glabre, apparaît sur cette plage dans toute sa transitoire fragilité. La plage, c’est le retour à un état primaire, voire enfantin. Dans La Plage (Danny Boyle, 2000) film générationnel s’il en est, l’éden terrestre promis ne devient pas tant un enfer qu’une sorte de laboratoire social à ciel ouvert. Dans Sonatine (Takeshi Kitano, 1993) des yakuzas désœuvrés investissent une plage d’Okinawa pour jouer au frisbee et à la marelle. Un retour à l’enfance qui leur fait peu à peu oublier leurs crimes. Il faut dire qu’habiter une plage, c’est oublier son corps, son statut social, comme en attestent toutes les robinsonades plus ou moins tragiques du cinéma : de l’expérience d’ingénierie sociale ratée (Sa Majesté des Mouches, Peter Brook, 1963) au récent Send help de Sam Raimi, dans lequel l’entraînement d’une salariée déclassée tourne au jeu de massacre – comme si les plages renvoyaient systématiquement l’être humain à une simple mécanique. La plage, c’est d’abord le point d’orgue d’une civilisation finissante – voir le final de La Planète des Singes (Franklin Schaffner, 1968) qu’on ne déflorera pas, pour les cancres à qui le film aurait encore échappé. La plage au cinéma, c’est toujours un espace vacant impossible à habiter.

Créatures incréées

En retour, pour combler ce vide, le cinéma de genre aura tôt fait de peupler les plages de créatures pulmonaires qui vous renverront illico presto à votre propre condition larvaire. Ursula Andress, dans James Bond contre Docteur No (Terence Young, 1962) n’est, à ce titre, pas qu’une James Bond Girl. Son apparition, lente et ritualisée, la fait ressembler davantage à Aphrodite surgissant de l’écume. Avec ses cheveux plaqués en arrière, sa ceinture blanche qui la dénude plus qu’elle ne l’habille, et ce poignard forcément phallique qui en fait une vestale redoutable, Ursula Andress est une créature mythologique et la plage de sable fin, un tableau de maître où se rejoue une genèse inversée. De quoi troubler même Sean Connery, qui lèvera en réaction son fameux sourcil face à cet éclat de soleil noir tombé dans une nacelle de sable fin. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » affirmait La Rochefoucauld. Pourtant, sur les plages de cinéma, on les scrute de concert. Dans L’Étranger (Luchino Visconti, 1967), la plage et le soleil plongent le héros dans un délire meurtrier, qui fera du corps du jeune Algérien le totem à abattre pour conjurer le désir homosexuel. La plage c’est ici et maintenant : le lieu du sacrifice premier, le retour à un cosmos païen, le lieu d’un sacrifice nécessaire pour tenter de rebâtir un semblant de civilisation. La plage est un lieu de passage, de contre-initiation.

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L’avant et l’après-amity island

La plage d’Amity Island, où le chef Brody découvre peu à peu l’existence d’un requin mangeur d’hommes (Les Dents de la Mer, Steven Spielberg, 1977) peut être considérée non seulement comme la matrice du Nouvel Hollywood, mais comme le creuset d’une nouvelle instance du regard – ou comment un « simple » travelling compensé changera à jamais l’histoire du cinéma. Un regard qu’il faut désormais compléter, affûter, élargir, non pour le rendre capable de résoudre une énigme, comme chez Alfred Hitchcock (puisque, sur une plage, il n’y a strictement rien à résoudre), mais pour nous rendre capables d’habiter un espace inhabitable. La plage est ce royaume de l’hors-champ qu’il convient d’habiter à nouveau, sous peine de voir ressurgir les monstres du passé. Après Les Dents de la Mer, c’est tout le régime scopique du cinéma d’horreur et du cinéma fantastique qui sera dévolu à cette gageure : habiter un espace impossible.

Plages truquées


 Comme une manière de filer la métaphore, tout un pan du cinéma hollywoodien « néo-noir » utilisera l’image de la plage comme le symbole d’une impossibilité à s’incarner soi-même. On passe d’une plage « inhabitable » comme symbole d’une civilisation déchue à une plage inhabitable comme angle mort de la psyché. Dans un enfer urbain (Dark City, Alex Proyas, 1998) ou dans le purgatoire d’une psyché névrosée (Chute Libre, Joel Schumacher, 1993) la plage est entrevue comme un espace impossible, qui s’éloigne à mesure qu’on tente de s’en approcher, sorte de paradis de papier glacé qui n’existe pas au-delà des plis de l’inconscient mais auquel on revient toujours, comme un fétiche. L’occurrence la plus terminale de cette plage intérieure qui échappe sans cesse au regard, c’est le plan final de Barton Fink (Joel et Ethan Coen, 1991) : la plage et la femme qui regarde l’horizon, similaire en tout point à un tableau entrevu par le héros tout au long du film, rappellent à ce dernier que rien n’a existé en dehors de son imagination malmenée. La boucle est bouclée, pour ce petit dramaturge juif qui se casse les dents sur la machine hollywoodienne, et plus encore, sur cette impossibilité presque structurelle à faire advenir quoi que ce soit sur les plages du Pacifique, comme si Hollywood, au fond, n’était qu’un royaume de sable impossible à situer.

Le dernier rivage

Mais vous, vous avez survécu. Vous avez refondé une civilisation. Vous avez bravé votre plage intérieure, dompté les chimères qui la hantent – qu’elles appartiennent au passé mythique des naïades ou aux temps immémoriaux des créatures chtoniennes. La plage ultime, le dernier rivage inhabitable, c’est bien sûr celui des étoiles. Les films de science-fiction, à leur manière, sont tous des films de plages impossibles. Il y a Dune (1984) bien sûr – enfin Arrakis, la planète des Sables, dans laquelle David Lynch lui-même s’est enlisé mais qui lui a tout de même permis de réaliser quelques-uns des plans les plus mystiques de son cinéma : le dormeur doit se réveiller. Il y a Solaris (Andreï Tarkovski, 1972) planète-océan, cette fois, un océan intelligent qui crée une plage factice de toutes pièces à partir de l’inconscient des personnages – exactement comme le feront les entités extra-terrestres de Contact (Robert Zemeckis, 1997). Dans le chaos des atomes, dans le vide spatial, le seul espace habitable par l’homme ne peut être qu’un espace truqué où règne cette ultime inquiétude : celle de ne même pas appartenir au monde. Dans la psyché occidentale, l’empreinte laissée par le départ de Dieu prend toujours la forme d’une grève abandonnée où les possibles pullulent et où l’homme s’estompe.

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