Selon un récent sondage Ifop pour le JDD, 43 % des Français situent Emmanuel Macron à droite de l’échiquier politique (32 % au centre, 16 % à gauche et 9 % ne se prononcent pas). Assurément, les ralliements successifs de personnalités de la droite française ont troublé dans l’imaginaire collectif la réalité du macronisme… et celle de la droite. Saisissant l’opportunité, la gauche répète à souhait que le président est un homme de droite, afin d’élargir son propre espace politique vers les franges progressistes de l’électorat.
Il ne faudrait pourtant pas se méprendre sur ce qu’incarne Macron. Pour le dire de la manière la plus succincte qui soit, la droite est le camp de la permanence quand la gauche est le camp du mouvement, avec tout ce que ces deux notions impliquent de rapport au temps et à l’espace, à l’individu et au cosmos. Indéniablement, Macron, fondateur d’En Marche et chantre de la start-up nation, n’est pas un homme de droite.
Contre la prudence conservatrice, le progressisme entrepreneurial
Dans son opuscule Révolution – dont le seul titre suffit à l’identifier – le Macron idéologique se révèle par les sujets qu’il omet d’aborder. Tradition et identité, mode de vie et héritage, enracinement et amour de la patrie : aucun de ces thèmes, chers à tout homme de droite, ne trouve visiblement grâce à ses yeux. Le conservatisme postule que l’individu ne fait pas sens par lui-même, puisqu’il s’inscrit, humblement et prudemment, dans une longue histoire et dans une riche culture, qui toutes deux dépassent son existence et limitent ses volontés individuelles. Par essence, le Gaulois réfractaire moqué par Macron est un conservateur : il revendique une identité propre et refuse d’abdiquer son mode de vie hérité aux injonctions du Nouveau Monde.
Par essence, le Gaulois réfractaire moqué par Macron est un conservateur : il revendique une identité propre et refuse d’abdiquer son mode de vie hérité aux injonctions du Nouveau Monde.
Alors que le tempérament de droite repose sur la prudence, Macron se fait à l’exact opposé le chantre du mouvement continu. Insaisissable, l’identité n’est d’après lui qu’une construction sans cesse renouvelée. À propos des racines chrétiennes de la France, il explique que « ce ne sont pas les racines qui nous importent, car elles peuvent bien être mortes. Ce qui importe, c’est la sève », oubliant qu’un arbre sans racines ne génère plus de sève, et bientôt s’effondre. Cette perpétuelle fuite en avant explique qu’il a nié l’existence de la culture française, et donc l’absence de mesures sur l’immigration et le communautarisme.
Usant et abusant de la caricature, il peut même avancer que « le véritable clivage aujourd’hui est entre les conservateurs passéistes qui proposent de revenir à un ordre ancien, et les progressistes réformateurs qui croient que le destin français est d’embrasser la modernité ». L’ordre ancien qu’est l’État-nation doit ainsi être dépassé pour faire place à la souveraineté européenne, oxymore dont on imagine sans peine la dangerosité.
Famille, identités, traditions, crevez !
L’ordre nouveau macronien, c’est l’individu-entrepreneur qui s’épanouit dans le monde-marché. Loin d’être de droite, Macron est sur le plan doctrinal un libéral-progressiste, ce dont il ne s’est d’ailleurs jamais caché. Il est arrivé au pouvoir pour métamorphoser la société française et la faire entrer dans la modernité globalisée du XXIe siècle. Vieillotte et ringarde, la France doit être mise en mouvement par l’élite technocratique – d’où son goût pour les réformes structurelles – afin de devenir une « start-up nation », misant sur un entrepreneuriat libre et audacieux. Le macronisme à prétention millénariste incarne le sens de l’histoire, ceux qui s’y opposent sont voués aux gémonies.
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Par la réunion du libéralisme économique et du progressisme culturel, la volonté individuelle est faite reine du nouveau monde : la société du choix doit mettre à terre toutes les rigidités, toutes les impossibilités, toutes les barrières. À bas donc les lois naturelles, la famille, les identités, les traditions, les enracinements, les frontières, c’est-à-dire tout ce que révère un homme de droite. Le projet de loi bioéthique, qui prévoit l’ouverture de la PMA aux couples de femmes, en est la meilleure illustration. Le macronisme est un anti-conservatisme : il doit faire advenir en France la « société liquide » théorisée par le sociologue Zygmunt Bauman, où les individus, dénués de repères identitaires, n’interagissent plus que par le marché.
Contre l’autorité incarnée, le jupitérisme scientiste
D’aucuns argueront que Macron a essayé de réincarner la fonction présidentielle, du moins dans les premiers temps de son mandat, ayant observé de l’intérieur la déliquescence d’une présidence normale. Ce faux-semblant, survendu par des médias acquis à sa cause, s’est bien vite écroulé, mais n’en a pas moins séduit une partie de la droite française.
Pourtant, l’autorité incarnée par la droite de gouvernement est traditionnellement bien différente de la pratique macronienne du pouvoir. Songeons aux rois de France, à Napoléon Bonaparte ou au général de Gaulle : leur autorité politique respective reposait sur un rapport personnel, charnel et intime au peuple français et à son histoire. Pour monarchiser la République, de Gaulle a personnalisé la fonction présidentielle, afin que la verticalité du pouvoir tire sa légitimité d’une relation quasi paternelle aux Français.
Entouré d’une armée de techniciens, il peut dès lors incarner une autorité présidentielle qui n’est assise que sur l’autorité de la science de gouvernement
L’incarnation macronienne du pouvoir est tout autre : pour parler comme Max Weber, elle n’est que légale-rationnelle. Légale d’abord, car elle est le résultat du seul jeu électoral, alors que Macron n’a jamais construit de relation charnelle avec les Français. Rationnelle ensuite, car sa victoire se veut une victoire du camp de la Raison. « Il y a des sachants comme des non-sachants. Et il y a une autorité qu’il faut reconstruire dans une société démocratique, celle de ceux qui savent » avait-il déclaré, en meeting d’entre-deux-tours, le 1er mai 2017. Entouré d’une armée de techniciens, il peut dès lors incarner une autorité présidentielle qui n’est assise que sur l’autorité de la science de gouvernement.
Loin de s’être fondu dans l’habit gaullien, Macron l’a largement travesti, coupant par-là davantage encore le lien entre peuple et élites. L’autorité de Jupiter n’est pas une autorité incarnée : elle est une mise au pas des Gaulois réfractaires par la science et la raison. En ce sens, le conseil scientifique qui s’est accaparé la gestion de la crise sanitaire n’est que la déclinaison médicale du postulat macronien.
En César de la bourgeoisie mondialisée
Dans une perspective marxiste, le vote macronien ressemble à un vote de classe : il est le président des catégories socioprofessionnelles supérieures, urbaines, diplômées et aisées, parfaitement intégré à l’économie globalisée. Dans The Road to Somewhere, sous-titré The Populist Revolt and the Future of Politics, l’essayiste britannique David Goodhart a distingué les somewhere – les gens de quelque part – et les anywhere – les gens de partout. À n’en pas douter, la macronie est le parti des seconds, permis politiquement par la réunion en un parti central des bourgeoisies issues de la « gauche social-démocrate, réformiste, européenne » et de la « droite européenne, libérale et sociale », ce que le Front national appelait jadis l’UMPS.
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Cette sociologie du vote macronien tranche avec l’électorat traditionnel de la droite, saisi par la célèbre formule d’André Malraux : « Le Rassemblement du peuple français, c’est le métro à 6 heures du soir. » C’est qu’historiquement, et parce qu’elle prend sa source dans le mouvement catholique social du XIXe siècle, la droite conservatrice a toujours refusé le conflit de classes, préférant une alliance verticale entre une bourgeoisie et des classes populaires réunies autour d’une certaine idée de la France. La campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy en est l’exemple le plus récent.
Biberonnée au marxisme, la gauche refuse de penser la droite autrement que comme camp des dominants économiques. Pas d’amalgames devrions-nous dire : la droite est avant tout une vision du monde, infiniment plus complexe. Du conservatisme, le philosophe conservateur britannique Roger Scruton disait qu’il défendait « une position riche d’exigences mais pauvre de promesses ». Tout l’inverse du millénarisme macronien.





