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Todd est un nœud de contradictions: monomaniaque pluridisciplinaire, intellectuel capable d’enchaîner brillantes analyses et parfaites inepties, personnalité à la fois accessible et imbuvable, tempérament autoritaire aux accents libertaires, esprit systémique aux intuitions fulgurantes, il fait parfois songer à ces énergumènes devenus fous à force d’avoir eu trop raison. Bref, Todd est un irrégulier qui mérite notre attention.
Deux personnes se disputent son cerveau : le chercheur formé à Cambridge et l’ancien militant français du parti communiste. Au premier, il doit son inclinaison à l’empirisme, son sens des continuités, son goût des statistiques, une certaine modération; du second, il a conservé le caractère polémique, la mauvaise foi péremptoire, l’arrogance pontifiante de qui œuvre dans le sens de l’histoire. Mais ce cerveau abrite un troisième résident: l’amateur de science-fiction. Or, c’est lui qui est à l’origine de ses plus beaux élans prospectifs. Comme tout fervent lecteur de K Dick, auquel il rend hommage dans cet essai, Todd reste fidèle à l’idée que la vérité peut être le contraire des apparences, d’où son culot spéculatif qui malmène nos routines intellectuelles. Ces trois personnes, qui vivent en dissonance, donnent régulièrement naissance à des essais profus, foutraques, traversés de passages géniaux.
En matière d’immigration ensuite, Todd s’efforce désormais au réalisme et invoque une position équilibrée entre « immigrationisme petit-bourgeois » et dénonciation du Grand remplacement. Las, le caractère inédit de l’installation sur le sol français de millions d’immigrés issus d’une autre civilisation lui échappe ; de même, ne souhaitant pas inscrire le problème de l’islam en France dans sa dimension géopolitique, il se contente d’expliquer son expansion par notre stagnation économique.
Ce dernier ouvrage, placé sous le patronage de Marx, veut pulvériser la « fausse conscience » d’une société française entrée à son insu dans une nouvelle lutte des classes. Comparé aux précédents, on observe quelques notables inflexions. Tout d’abord, Todd considère son corpus théorique, basé sur la permanence des structures familiales régionales en France, comme obsolète, la France étant devenue homogène (il ne l’était pas il y a cinq ans quand dans son ouvrage Qui est Charlie? il dénigrait les manifestants du 11 janvier mais passons). En matière d’immigration ensuite, Todd s’efforce désormais au réalisme et invoque une position équilibrée entre « immigrationisme petit-bourgeois » et dénonciation du Grand remplacement. Las, le caractère inédit de l’installation sur le sol français de millions d’immigrés issus d’une autre civilisation lui échappe ; de même, ne souhaitant pas inscrire le problème de l’islam en France dans sa dimension géopolitique, il se contente d’expliquer son expansion par notre stagnation économique. De toute façon, « n’importe quelle différence anthropologique est réductible avec le temps, par des enfants nés dans le pays, et qui en parlent la même langue », ce qui est pure pétition de principe. Au fond, cette question l’intéresse peu car Marx l’a dit: l’identité française, c’est la lutte des classes. Voilà pour le principal angle mort.
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Cet essai est néanmoins essentiel. D’abord car il nous fait mesurer la provincialisation intellectuelle de la France : Todd vivant en partie dans le monde anglo-saxon, la plupart de ses sources sontissues du Royaume-Uni ou des ÉtatsUnis, pays qui ne s’interdisent aucun débat, notamment au sujet de l’euro. C’est surtout un bel exercice de dévoilement psychologique. Les illusions de chaque classe sociale sont anéanties: « l’élite stato-financière » qui s’imagine libérale mais reste bureaucratique dans l’âme ; la petite bourgeoisie qui se croit « wineuse » car elle ne vote pas RN mais dont les salaires sont mutilés par des loyers exorbitants; les jeunes maghrébins qui imputent leurs difficultés à un « juif imaginaire »… Bien des lieux communs sont taillés en pièces: la France ne souffre pas d’ultralibéralisme mais d’un excès de dirigisme dû à l’euro; il n’y a pas accroissement des inégalités mais baisse générale du niveau de vie ; le populisme, simple conséquence de la suppression de la démocratie représentative, est « un trompe-l’œil idéologique »; la common decency n’existe pas davantage, la société de consommation et du spectacle ayant généralisé l’indécence ; enfin, si le niveau scolaire est en baisse, le pire reste à venir. Ce carnage serait réjouissant si le tableau d’ensemble n’était pas celui d’une nation en voie de sous-développement, dans laquelle l’État, devenu agent politique autonome, serait désormais tenté de sadiser son peuple pour oublier son impuissance économique. D’une certaine manière, nous vivrions, mais au ralenti, nos années Eltsine. Le salut viendrait, selon Todd, d’une « masse centrale » majoritaire et atomisée d’où sont issus les « gilets jaunes », des professeurs, en attendant le ralliement des banlieues. C’est oublier que cette « masse centrale » est rétive à toute organisation; que les enseignants furent, hélas, des décennies durant, un relais de l’antipatriotisme ; quant aux banlieues, elles sont en voie de salafisation. L’avenir est sans doute plus sombre encore que ne l’imagine Todd car nous subissons l’effondrement simultané de deux horizons utopiques: celui de l’Europe fédérale certes, mais également celui de la société multiculturelle, deux rêveries de « boomers », deux suicidaires niaiseries qui ont hypothéqué notre futur.
François Gerfault
LA LUTTE DES CLASSES EN FRANCE AU XXIE SIÈCLE Emmanuel Todd Le Seuil 384 p. – 22 €

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