« Nous ne vous oublierons pas ». Ce fut la phrase prononcée par le président Chirac en 2005, pendant la cérémonie funéraire organisée en l’honneur des 9 militaires morts en Côte d’Ivoire suite à un bombardement. Pourtant, presque 20 ans plus tard, la France les a bel et bien oubliés, eux et leurs familles, et ce n’est pas le procès fantoche qui s’est tenu il y a quelques jours qui risque de changer la donne. Si le verdict a suivi la recommandation des avocats (perpétuité pour les pilotes des avions qui ont bombardé la base française), il ne s’applique qu’à des fantômes depuis longtemps disparus, exfiltrés dans des conditions obscures. Les deux principaux accusés, deux mercenaires d’origine biélorusse, n’ont ainsi jamais été retrouvés : ils se sont tout simplement évanouis dans la nature depuis 17 ans, et ce malgré les mandats d’arrêts internationaux. En cause, une enquête menée sans conviction, dont un rapport accablant des Nations Unies a évoqué les zones d’ombre. Plus que ça, la France aurait délibérément entravé l’enquête pour défendre le secret militaire. En réalité, avec ce procès par contumace dont les familles n’attendaient plus grand-chose, c’est la Françafrique qui refait surface, et avec elle toute une cohorte d’intrigants qui ont soigneusement effacé les traces de leur intrusion dans la politique intérieure de la Côte d’Ivoire.
Une forme de guerre
Retour sur les faits : fin 2002 en Côte d’Ivoire, ancien fief de l’opulence franco-africaine, l’élection de Laurent Gbagbo passe mal, alors que le concept d’ivoirité, remis au goût du jour par le nouveau président, exclut de nombreux groupes ethniques et réveille de vieilles tensions. Le Mouvement Patriotique de Guillaume Soro occupe bientôt tout le nord du pays avec l’appui de troupes venues du Liberia, et les multiples cessez-le-feu ne sont signés que pour être immédiatement trahis. Exactions, viols de masse et actes de barbarie sont ainsi perpétrés sur tout le pourtour de la région du Worodougou et dans la vallée du Bandama. Dans ce contexte délétère, la France décide d’intervenir, bien décidée à conserver ses intérêts dans le pays.
On apprendra plus tard que c’est un ancien barbouze de Mitterrand, Robert Montoya, qui a vendu les Sukhoï à la Côte d’Ivoire et qui a engagé les deux mercenaires biélorusses, via sa société basée à Lomé au Togo
L’arrivée au pouvoir de Jacques Chirac a en effet marqué un retour aux affaires pour les « néo-gaullistes » : les heures sombres de la crise rwandaise sont loin et le gouvernement entend bien prospérer à nouveau sur le dos de la confusion ethnique. En 2003, les accords de Kléber sont obtenus grâce à l’appui tactique des forces françaises, mais le gouvernement de cohabitation s’avèrera à nouveau plus que bancal : Gbagbo se voit obligé de composer avec des ministres issus de l’opposition rebelle et accuse Paris d’avoir intrigué pour coloniser à nouveau son pays, entraînant de nombreuses manifestations anti-françaises à Abidjan.
Montoya l’Africain
Le 6 novembre 2004, deux Soukhoï Su-25 décollent de l’aéroport de Yamoussoukro, direction Bouaké, et en chemin font feu sur le lycée Descartes qui abritait les effectifs de la mission Licorne. Bilan : 38 blessés et 10 morts, parmi lesquels 9 soldats français et un ingénieur agronome d’origine américaine. Les armes utilisées – des roquettes de 57 mm de fabrication russe – sont jugées « excessivement létales » par les parties civiles – et laissent supposer de la préméditation de l’agression. Il ne s’agirait donc pas d’un coup de sang mais d’une opération soigneusement préparée, probablement diligentée par quelques généraux aux abois dans l’entourage de Gbagbo. Pourtant, on apprendra plus tard que c’est un ancien barbouze de Mitterrand, Robert Montoya, qui a vendu les Sukhoï à la Côte d’Ivoire et qui a engagé les deux mercenaires biélorusses, via sa société basée à Lomé au Togo. Un homme trouble, ce Montoya, typique de la Mitterrandie dans ce qu’elle a de plus florentine : responsable de la cellule antiterroriste de l’Élysée, il sera impliqué dans la rocambolesque affaire des « plombiers » du Conseil Supérieur de la Magistrature. Une sombre affaire d’écoute téléphonique qui le poussera à quitter la France à chercher la fortune en Afrique. Non sans avoir probablement emporté au passage quelques recommandations secrètes issues du renseignement.
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Noyauter, diviser, alimenter en armes : c’est le credo de la Françafrique depuis toujours. On peut supposer que Montoya passe les années 90-2000 à représenter les intérêts de la France de façon officieuse, c’est-à-dire en vendant des armes dans tous les pays où le gouvernement souhaitait poser ses pions. Au moment du bombardement, il est consultant pour Gbagbo, tout en employant près de 2500 « techniciens » dans sa société de protection, la très bien nommée « Darkwood ». Une forêt ténébreuse dans laquelle un « technicien » ce n’est jamais qu’une jolie périphrase pour désigner des mercenaires serbes, russes ou biélorusses, envoyés dans les conflits autour des grands lacs pour faire le ménage et juguler certaines ambitions territoriales.
Fondu au noir
Aujourd’hui, le procès s’achève sur une note amère. La thèse selon laquelle le gouvernement français aurait lui-même facilité le bombardement de la base Licorne a été balayée d’un revers de main malgré une foultitude d’éléments concordants. Le mot « complotisme », qui n’existait même pas en 2004, est désormais bien utile pour faire fi de toute barbouzerie étatique. Et pourtant, lorsque le Togo fait arrêter 8 mercenaires biélorusses seulement quelques jours après les événements de Bouaké et qu’il les tient à disposition de la France pendant 15 jours, le gouvernement Raffarin fait la sourde oreille, et les mercenaires sont relâchés. Parmi eux, Yuri Sushkin, l’un des pilotes de Sukhoï… Un laxisme étonnant de la part du ministère des affaires étrangères et de la défense, respectivement tenus par Dominique de Villepin et Michelle Alliot-Marie. Si le premier a bien comparu pendant le procès, Alliot-Marie n’a pas daigné se présenter, estimant qu’elle avait déjà tout dit à la commission d’enquête parlementaire. Un mépris insoutenable pour les familles de victimes qui exigent aujourd’hui, en vain, que la vérité soit faite sur ce conflit aux implications troubles. On est certain d’une seule chose : l’État français a cherché à se protéger en protégeant les assassins de ses propres soldats. Une jolie leçon de Realpolitik à l’ancienne.





