Quand quelque part à travers l’hiver je croise Romaric Sangars, notre rédacteur en chef culture, et qu’il me parle d’Alain Kan (« Ce devrait être un sujet tout à fait pour toi »), je crois n’avoir jamais entendu ce nom de ma vie. C’est la nuit, je rentre chez moi. Une trentaine de minutes me sépare de mon appartement : c’est la durée de l’album Et Gary Cooper s’éloigna dans le désert d’Alain Kan. L’album que j’ai choisi, au hasard – du moins je le pensais – tandis que je déambulais dans la station Châtelet. Sur des instrumentaux qui mêlent l’exubérance glam à un certain groove vicieux, je découvre cet Alain Kan.
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Provoquant, exubérant, euphorique comme un type qui entrerait dans un saloon défoncé, maquillé et pailleté pour hurler sa haine et sa folie à la gueule des clients éberlués. Dix titres durant, une sorte de diva glam rock déchue essaye d’opérer la symbiose entre un Nino Ferrer drogué et un Lou Reed frenchy. Sans tout à fait comprendre ce que je viens d’écouter, me voilà désormais un peu plus familier d’Alain Kan.
Du jeune minet au quadra punk
Alain Kan, Alain Kan… Cela me revient. C’est Simon Liberati qui m’en avait parlé, chez lui, à Longpont. Il me disait l’écouter en boucle avec Laure Chevasse : « La première personne que j’ai vue se shooter ». C’était à la fin des années 70. Laure Chevasse jouait à l’époque du saxophone dans Gazoline, un groupe punk mené par… Alain Kan. Peu de temps après, cette Laure Chevasse est morte ; Alain Kan, lui, a continué à survivre au moins jusqu’à 1990. Ce fut une époque où l’on faisait du rock comme Jacques Rigaut, dans les années 1920, faisait de la littérature : vite, intoxiqué, jusqu’à une mort violente et précoce. Alain Kan fut malgré tout un feu follet qui brûla plus longtemps que bien d’autres. Entre sa naissance, sous le signe de la Vierge, le 14 septembre 1944, et sa disparition le 14 avril 1990, Alain Michel Zisa aura été, tour à tour, un minet façon Adamo ; une starlette de cabaret ; un extravagant qui, l’un des premiers, importa le glam-rock en France ; un punk de quarante ans plus provocant et autodestructeur que beaucoup de ses cadets.
C’était à la fin des années 70. Laure Chevasse jouait à l’époque du saxophone dans Gazoline, un groupe punk mené par… Alain Kan.
Un livre incendie
Il fut aussi l’auteur d’un livre étrange, lumineux et boiteux, comme il l’était. Sa sœur Véronique, qui fut l’épouse du chanteur Christophe (avec lequel Alain Kan a plusieurs fois travaillé) gardait depuis longtemps une copie d’un manuscrit photocopié, aujourd’hui édité chez Séguier sous le titre L’Enfant Veuf. Ce récit trouvera sa place entre les textes d’Alain Pacadis, ceux d’Yves Adrien, et le très bon roman de Guillaume Serp. Ce décadentisme électrique témoigne d’une vie à la fois romantique et nihiliste, désespérée parce que trop pleine d’idéal, et d’un modernisme à rebours qui ne cesse d’avancer en regardant dans le rétroviseur. Par des chapitres courts et désinvoltes, Alain Kan, qui s’embarrasse moins d’une intrigue que d’un ton illuminé pour décrire une atmosphère poisseuse et un mode de vie foudroyant, nous promène dans la face noire et sauvage d’un Paris interlope, dangereux et méphitique, à la façon d’un apprenti écrivain qui aurait usé et abusé de substances autant que des mascarades de Jean Lorrain et des trouvailles de William Burroughs. En 1990, quelque part au milieu du printemps, Alain Kan est devenu invisible.
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On le vit une dernière fois dans cette station Chatelet, celle-là même où je le découvris. Il voulait « déchirer les nuages, déchirer le masque luisant de l’ennui, arracher les murs de cet appartement trop plein de souvenirs charmants, casser les objets de porcelaine, détruire les miroirs moqueurs, briser tous mes disques, brûler toutes les photos, ouvrir le gaz et allumer une cigarette. » Cet Enfant veuf, c’est un peu son incendie dans la nuit de son souvenir.

L’ENFANT VEUF,
ALAIN KAN, Séguier, 201 p., 21€





