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Réarmement d’urgence : entretien avec Thibault Muzergues

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Publié le

10 mars 2025

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Directeur des programmes de l’International Republican Institute pour l’Europe et récemment auteur de Post-populisme, le politologue Thibault Muzergues voit dans le revirement géopolitique américain l’occasion de bâtir pour de bon une défense commune européenne.
© Facebook Armée de Terre

Entre le discours de J.D. Vance et l’entame de négociations avec la Russie, nous assistons à un grand revirement américain. Dans quelle mesure est-ce une révolution géopolitique ? Doit-on s’attendre un Yalta 2, qui redéfinit le jeu international pour les cinquante prochaines années ?

Il est clair qu’en un coup de téléphone lourd de conséquences, Donald Trump a complètement changé la donne en Europe de l’Est, remettant en selle Vladimir Poutine et coupant les Européens (y compris les Ukrainiens) au moins du premier round de négociation, qui va se jouer entre Russes et Américains. Au moins à ce niveau-là, Trump a donné à Poutine l’essentiel de ce qu’il voulait, à savoir être traité d’égal à égal par les Américains, et faire sortir l’Europe du jeu. C’est donc un grand succès diplomatique pour la Russie à court terme, mais nous ne savons pas ce qu’il en sera dans trois mois, ou même quelques semaines. L’humeur de Trump peut changer en fonction de la situation, et s’il met la pression actuellement sur les Ukrainiens, il n’est pas certain qu’il puisse tenir cette ligne pro-Russe trop longtemps. Ses conseillers le lui ont déjà dit, il ne peut pas se permettre de commencer son deuxième et dernier mandat sur un Afghanistan en Ukraine. Il est donc probable que, plutôt qu’un Yalta, on assiste à une situation à l’arménienne : dans l’antiquité, le pays était considéré comme un État-tampon entre l’empire romain et l’empire parthe puis perse, et il est probable que ce soit ce qui nous attende à l’avenir, avec un no man’s land de 1 300 km, partiellement occupé par une puissance étrangère et dont la souveraineté restera limitée, voire contestée.

La paix sera-t-elle d’être faite sur le dos des Ukrainiens et des Européens ? Que risquent les uns et les autres ?

La paix se fera très certainement sur les dos des Ukrainiens et des Européens – les premiers parce qu’ils manquent de ressources pour tenir une guerre de longue durée contre la Russie, les seconds parce qu’ils n’ont pas suffisamment soutenu l’Ukraine dans les premiers mois de la guerre, alors que tout se jouait : les Ukrainiens avaient contre-attaqué et repris une partie du territoire perdu à l’automne 2022, ils ont dû s’arrêter parce qu’ils étaient à court de munitions. Le prix à payer pour tout cela variera en fonction de ce que décideront Russes et Américains. Au mieux, on peut s’attendre à ce que l’Ukraine perde des territoires qui lui appartiennent historiquement (et riches en terres rares notamment). Elle restera également à la merci d’une attaque russe, Kyiv n’étant situé qu’à quelques centaines de kilomètres du Belarus. Côté européen, c’est une nouvelle perte de crédibilité qu’il va falloir encaisser, car nous n’avons pas réussi à nous mettre en économie de guerre pour faire face à la Russie, comme l’avait pourtant annoncé Emmanuel Macron en 2022. Aujourd’hui, malgré un PIB de la taille de l’Espagne, la Russie dépense plus pour son appareil militaire que l’ensemble de l’Union européenne. Autant dire qu’après un succès en Ukraine, Poutine ne s’arrêtera pas là. Il y a donc urgence à ré-armer l’Europe, de préférence avec une industrie de défense européenne.

« Les postpopulistes sont dans leur immense majorité des Atlantistes »

Thibault Muzergues

Toute la diplomatie de crise se trouve en dehors de l’Europe. Comment expliquer une pareille déroute diplomatique ?

Zelensky a fait ce qu’il a pu, mais l’Ukraine a toujours été à la merci d’un revirement américain, dont la possibilité se dessinait déjà à la fin de l’ère Biden. L’Ukraine apprend à ses dépens, comme la France et Israël à l’époque de la crise de Suez, qu’elle ne peut compter sur personne pour assumer sa défense – mis à part sur les Européens si ceux-ci décident, comme je le souhaite, que l’Ukraine doit faire partie de l’Union. En 1956, Paris et Tel Aviv avaient eux aussi vu les États-Unis refuser de soutenir leurs alliés, et chacun à leur manière avait décidé de construire son autonomie stratégique – une autonomie pour faire, et pas une autonomie contre telle ou telle puissance. Aujourd’hui, l’Ukraine, qui a bâti en quelques années une des armées les plus efficaces d’Europe, doit avec la France et l’UE construire cette autonomie pour pouvoir assurer la défense du continent face à toutes les menaces qui pèsent sur nous – et en premier lieu la Russie.

En convoquant une réunion sur la sécurité européenne, qui ressemble un peu à un rassemblement des perdants, Emmanuel Macron a essayé de reprendre la main. Cela peut-il être suivi d’effets ?

C’est surtout un rassemblement incomplet. Ni les Tchèques, qui accueillent le plus de réfugiés ukrainiens par tête, ni les Baltes qui sont en première ligne face à la Russie n’étaient conviés à la première phase, ce qui est un problème pour la crédibilité de notre pays. On saura gré au président de la République d’avoir rectifié le tir, mais pour peser dans la défense de l’Europe, il faut absolument que la France parvienne à bâtir des coalitions plus solides, non seulement avec les « grands » comme la Pologne, l’Espagne ou l’Allemagne, non seulement avec des pays comme l’Italie ou le Royaume-Uni (même hors UE) qui sont et resteront fortement atlantistes pour des raisons historiques et d’intérêt bien compris, mais aussi avec les plus petits pays comme les Tchèques, les Roumains ou les Baltes, d’autant plus que ceux-ci sont aujourd’hui beaucoup plus proches du souhait français de bâtir une autonomie stratégique qu’on ne le suspecte à Paris. Le Commissaire européen à la défense, Andrius Kubilius (un Lituanien), prend sa mission de construire une industrie de la défense européenne propre très au sérieux, il est donc un allié pour Paris – à partir du moment où nous acceptons de bâtir notre autonomie pour faire quelque chose, et non contre quelqu’un.

Lire aussi : Vers un nouvel ordre sécuritaire européen : entretien avec Charles Millon

Le contexte politique européen, et particulièrement la mue post-populiste que vous avez décrite dans votre dernier livre, est-il plutôt favorable ou défavorable à la mise en place d’une défense européenne ?

Les postpopulistes sont dans leur immense majorité des Atlantistes. Ils sont donc généralement méfiants vis-à-vis de l’idée d’une armée européenne qui remplacerait l’OTAN, mais pas forcément à celle d’une certaine autonomie : les Démocrates de Suède ont longtemps plaidé pour le maintien de la neutralité suédoise, à condition que celle-ci se réarme jusqu’aux dents et soit capable de se défendre seule en cas d’invasion russe dans la zone baltique. Face à la menace immédiate de l’invasion russe et à l’état de délabrement, certes relatif, de la défense suédoise, ceux-ci se sont convertis à l’adhésion à l’OTAN – également parce que la Suède, malgré sa neutralité, restait un pays occidental, mais ils restent toujours très attachés à l’idée d’avoir une marge de manœuvre propre, avec une industrie de défense compétitive sur certains secteurs et une armée de réserve nombreuse. L’idée d’une défense européenne ne les dérange donc pas forcément, à partir du moment où celle-ci est construite avec un but auquel eux aussi peuvent aspirer, et une compréhension commune des menaces. Aujourd’hui, les actions de la Russie et la pression migratoire en Méditerranée sont des menaces claires pour la très grande majorité des Européens, et c’est dans cette optique qu’il faut construire une défense commune, qui ne passe d’ailleurs pas forcément par une armée commune, mais qui commence certainement par une industrie commune où plusieurs champions peuvent être mis en compétition, y compris avec des nouveaux venus européens.

Quel est l’avenir de l’OTAN dans ces conditions ?

L’OTAN n’en est pas à sa première crise, et si les États-Unis le veulent, l’Alliance continuera probablement à exister dans les années qui viennent. Mais il faut admettre que nous sommes passés très rapidement d’un point haut de la solidarité atlantique (en 2022) à un point bas aujourd’hui, et ce que nous sommes en train de vivre va laisser des traces, et pour longtemps. À nous d’en tirer toutes les conséquences.

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