Qu’avez-vous pensé du discours de J.D. Vance à Munich, et de son appel à une plus grande autonomie européenne en matière de défense ? S’agit-il d’une rupture avec la position américaine traditionnelle ?
Le discours de J.D.Vance a été « décoiffant » à bien des égards et s’il a pu me surprendre, c’est plus sur la forme que sur le fonds. Ce discours a l’effronterie de la jeunesse, jeunesse de celui qui le prononce, mais aussi celle du nouveau monde s’adressant à l’ancien monde.
Pour tout dire, j’ai même trouvé quelque chose de revigorant dans ses propos : ils devraient nous réveiller. Lorsque le Vice-président Vance plaide pour une défense européenne, il ne fait que reprendre avec des mots à lui une réflexion ancienne. Il y a maintenant 30 ans, alors ministre de la Défense, j’ai été amené avec l’assentiment du président Jacques Chirac à entreprendre avec William Perry, mon homologue américain, un travail de réflexion pour mettre en place… le pilier européen de l’OTAN ! Pendant un an, j’ai rencontré tous les ministres de la défense concernés et tous – à l’exception de deux – m’avaient donné leur accord pour commencer à définir une politique de la défense coordonnée au niveau européen.
C’était il y a trente ans : certains se disent trahis par les USA aujourd’hui. Cela bouscule simplement une torpeur dans laquelle une partie de l’Europe était rentrée ces dernières années. Et je le dis d’autant plus sereinement et simplement que la France est la moins concernée par ce discours, puisqu’à la date de ce jour seule notre armée est capable de mener une guerre.
L’idée d’une défense européenne est revenue sur la table : y êtes-vous favorable ?
Mettons-nous bien d’accord sur que l’on entend par défense européenne. Si organiser une défense européenne aboutit à une intégration totale de nos capacités de défense comme celle d’une nation, je n’y crois pas et n’en veux pas. Par contre, je crois qu’au travers de l’Europe des Nations, il est possible de parvenir à une véritable harmonisation de ces capacités de défense.
« Avant une intégration des armées, il faut que chaque pays se lance dans une politique propre de programmation militaire »
Charles Millon
Oui, je suis favorable à ce que les nations européennes se coordonnent pour analyser les défis et les menaces, pour harmoniser les politiques d’armement et favoriser les rapprochements entre les entreprises, pour mettre en œuvre une politique de formation et d’entraînement de leurs armées. Mais il ne peut être question de transfert de souveraineté et de construction d’une armée européenne au sens proprement militaire du terme.
D’ailleurs, avant de réfléchir à une intégration des armées, il faut que chaque pays se lance dans une politique propre de programmation militaire qui leur permette de reconstituer des capacités de défense importantes. C’est ce que fait la Pologne, qui est un exemple en la matière, et ce que commencent à faire les pays nordiques et baltiques. Viendra ensuite le temps d’une coordination de ces armées.
À quoi pourrait ressembler cette coordination de défense à l’échelle européenne ? Dans cette perspective, quelle part revient à la souveraineté et à la coopération ?
Plutôt qu’un système intégré et centralisé, je suis favorable à une coordination des défenses nationales. Il convient donc de conclure des accords de coopération entre tous les pays européens qui le souhaitent sans bien évidemment renoncer aux souverainetés nationales. Cette coopération doit être pensée opération par opération : on décide ce que l’on fait ensemble pour pouvoir lancer des programmes d’armement, mettre en place des exercices réguliers, pour coordonner nos armées, etc.
Organiser cela implique de définir la manière dont ce dispositif européen sera mis en œuvre. Le fait-on au sein de l’alliance atlantique ? Mettons-nous en place une institution de coordination ? Rien n’est prévu à cet effet dans les traités européens.
Un exemple montre que cette coordination européenne est possible et efficace : c’est l’opération menée en 1995 en Bosnie lorsque j’étais ministre de la Défense. Les Serbes avaient pris des soldats français de la FORPRONU en otages. La France s’est alors concertée avec la Grande-Bretagne et les Pays-Bas pour mettre sur pied une force de réaction rapide. Les USA soutenaient l’opération mais ne sont pas intervenus puisque nous n’avions inscrit l’opération ni dans le cadre de l’ONU ni dans cadre de l’OTAN. Cette force a été mise en place très rapidement et grâce à la réussite de cette opération le cours des choses a été renversé en Bosnie.
Certains pays européens préfèrent jusqu’à maintenant acheter du matériel américain. Est-il possible de voir naître une industrie de défense proprement européenne, avec une préférence communautaire ?
Si on prend la décision d’aller vers une coordination de la défense européenne, il faudra de toute façon penser une harmonisation des armements. Il est indispensable d’avoir des systèmes d’armements similaires et compatibles pour combattre ensemble. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie et même l’Allemagne sont déjà familiers avec ce type d’accords. Nous avons déjà mené des approches communes dans nombre de secteurs. En tous les cas, que Dieu nous préserve d’un système complètement bureaucratique que mettrait en place la Commission européenne telle qu’elle prévaut en ce moment.
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Cette synergie européenne suppose un accord sur la politique à mener. Quelles en seraient les grandes lignes stratégiques, dans un contexte international néo-impérial ?
L’objectif de cette défense européenne devrait être double : d’une part, la lutte contre le terrorisme djihadiste ; d’autre part, la défense de nos frontières nationales. Un traité devra définir les modalités d’intervention pour garantir la sécurité de chaque pays.
Quelle place la France est-elle appelée à occuper dans cette architecture de défense ?
La France peut être l’un des leaders de cette organisation, mais pour être leader au sens propre du terme, il faut être capable de mener la réflexion, de faire des propositions, d’amener les pays à se coordonner. Il faut être modeste et enthousiaste. De plus pour remplir ce rôle, il faut être en position politique forte… Peut-être que de la période trouble dans laquelle nous sommes rentrés, nous allons tirer un bien. L’Amérique n’a peut-être pas tort de nous réveiller.
Quels investissements doit-on faire en la matière ?
Il n’y aura pas de politique européenne coordonnée sans un investissement conséquent. Il faut augmenter de manière significative les budgets de défense, à commencer par celui de l’armement. Il va falloir réviser l’organisation des armées, et notamment avoir une politique de réserve beaucoup plus dynamique pour pouvoir faire face à des événements extraordinaires.





