Je recommande à tout jeune Français qui disposerait d’un peu d’esprit, d’un peu d’allant, et qui souhaiterait se lancer dans la carrière intellectuelle, de se castrer immédiatement, et d’observer avec une rigueur absolue la plus extrême des hypocrisies. À cette condition seule il sera admis dans la maison France, vénérable et pleine de pendules, de tableaux et d’armures, mais depuis peu massivement squattée. La règle bizarre et sadique qui y règne, et que se charge de faire respecter toute une livrée d’universitaires, de journalistes et de juges, est de ne jamais paraître remarquer l’ampleur du squat. Chacun est forcé de jouer à une gigantesque et quotidienne partie de « Taboo ». Des événements ont lieu, très manifestement causés par les squatteurs : ici une chaise Louis XIV mise en pièces, là un domestique malmené, là encore une femme serrée de trop près, si ce n’est pis. Les invités discutent gravement de la nouvelle, chacun en donne une explication très vague, ou très alambiquée, ou très secondaire, la maison n’a pas été rénovée, les escaliers sont trop étroits, c’est la faute du patriarcat, et le premier qui prononce le mot squat ou squatteur a perdu. Il est chassé à jamais de la maison.
Il ne se passe pas de semaine sans que deux ou trois journalistes étrangers ne proposent à Camus une interview
Renaud Camus fut la victime quasi-christique de ce dispositif cauchemardesque. Ce n’est pas qu’il perdit la partie par imprudence ou ignorance ; c’est qu’il sacrifia sa carrière d’écrivain et sa réputation au nom de la plus élémentaire morale. La France change de peuple, et changer les peuples est un crime. C’est le constat d’un livre, Le Grand Remplacement, publié en 2011, simple suite de discours appelant les Français à en croire leurs yeux. Le scandale fut énorme. « L’homme qui a enfreint un tabou devient tabou lui-même », écrit Freud : Camus fut dénoncé comme sacrilège, son nom fut traîné dans la boue, et chacun se fit un religieux devoir de lui cracher au visage. Qu’il fut très estimé par l’ancienne cour — élève de Barthes et d’Aragon, proche de Marguerite Duras et des cercles warholiens, publié par Fayard et P.O.L., héros de la libération gay, auteur du plus vaste journal d’écrivain vivant (trente-neuf volumes) et d’une étonnante œuvre tenant de l’avant-garde post-structuraliste (les Églogues, Vaisseaux brûlés), du moraliste (Esthétique de la solitude), du romancier (Vie du chien Horla), du sociologue (Décivilisation), du philosophe (La Dépossession), du lexicographe (le Dictionnaire des délicatesses du français contemporain) et de l’herméneute (Buena Vista Park et Du sens, son chef-d’œuvre) — aggrava son cas.
Paria en France, prophète en Amérique
Or, pendant que la France couvre Camus de procès, l’œuvre arrive entre les mains d’un professeur de littérature française de l’université du Wisconsin, spécialiste de Houellebecq, Louis Betty, et d’un traducteur-journaliste, Ethan Rundell. Ils pensent avoir affaire à des pamphlets complotistes ; ils découvrent une authentique œuvre littéraire. Ainsi paraît en 2023 Enemy of the Disaster, une anthologie des thèses politiques de l’écrivain. The Great Replacement, la traduction réalisée par l’auteur himself, paraît peu après aux Éditions du Château. Le vaste public anglo-saxon découvre alors La Seconde Carrière d’Adolf Hitler (le légitime plus-jamais-ça a accouché d’un antiracisme névrotique suicidaire), le concept d’in-nocence (plus une société se fonde sur ce principe, ne pas nuire, mieux elles sont civilisées) ou de remplacisme (le pan-économisme des sociétés industrielles a fait de l’homme une matière humaine indifférenciée et interchangeable). De longs articles de fond, impensables en France, paraissent. « Imaginez mon choc lorsque j’ai lu Le Grand Remplacement : j’ai découvert que je m’étais complètement trompé au sujet de Renaud Camus », écrit Rod Dreher, auteur à succès proche du vice-président J.-D. Vance. Pour Nathan Pinkoski, philosophe et politologue de l’université de Floride, Camus est « en passe de devenir l’un des penseurs politiques les plus importants de notre siècle ». Alistair Miller, de la Salisbury Review, ajoute : « Camus est exceptionnel, tant par la profondeur et la cohérence de son analyse que par la force et l’éloquence de sa prose. […] Camus n’a pas d’équivalent dans le monde anglophone. »
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Emballement médiatique
Mais le séisme vient involontairement de Londres, puis de New York. Camus, invité à prononcer une conférence en Angleterre par le Homeland Party, reçoit le 17 avril 2025 un email du Bureau de l’Intérieur : entrée refusée sur le territoire. Une puissante vague de protestations s’ensuit. Le Wall Street Journal, dans un retentissant article de l’historien Dominic Green, Who’s Afraid of Renaud Camus ?, qualifie l’auteur de « penseur vivant le plus important dont personne n’a encore entendu parler. Et certainement le penseur le plus incompris ». On apprend que l’entourage présidentiel américain, Peter Thiel en tête, compte parmi les lecteurs enthousiastes. Douglas Murray, le très médiatique essayiste anglais, publie dans la revue new-yorkaise The New Criterion un long compte-rendu de lecture, The Crime of Noticing (Le crime de constater) : « S’il est une dernière bizarrerie dans la carrière de Camus, c’est bien celle-ci : qu’un homme d’une telle complexité et d’une telle profondeur ait été réduit non pas à un livre ou à une phrase, mais à l’interprétation d’une phrase par des gens qui ne l’ont même pas assimilée. » Et à l’heure où j’écris ces lignes, il ne se passe pas de semaine sans que deux ou trois journalistes étrangers ne proposent à Camus une interview.
Pendant ce temps
Pendant ce temps, dans la maison France, que se passe-t-il ? Rien de nouveau. Camus poursuit son œuvre littéraire, publie Ombre que l’ombre efface, un annuaire de fragments poétiques, et travaille à Décolonisation, son prochain essai. Flammarion confie à deux journalistes-liquidateurs la besogne de fouiller la vie et la correspondance de Camus pour y trouver de quoi le faire pendre. La routine. Mais tout phénomène culturel américain se répandant tôt ou tard en Europe, sans souffrir d’exception, semble-t-il, il est raisonnable de penser que les élites françaises prétendront bientôt n’avoir jamais douté de la haute valeur de ce Camus si soudainement prisé ailleurs. La morale de l’histoire serait joliment ironique — et bien dans le goût camusien.





