Les toutes jeunes éditions Lif rééditent deux classiques de René Guénon (1886-1951), avec une préface inédite du fin connaisseur de son œuvre qu’est Rémi Soulié. Ce faisant, elles nous offrent l’opportunité de (re)découvrir la pensée de cet intellectuel inclassable, qui se consacra à la méditation de l’esprit traditionnel métaphysique et donc aussi à la critique du monde moderne qui est en est l’exacte négation. Plutôt que de l’homme, à la vie riche et énigmatique, parlons des idées qu’il expose dans ces deux livres.
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Le monde moderne est en crise, ou plutôt il est lui-même la crise, le temps de la fin. Il est ce que la tradition hindoue et sa pensée cyclique appellent « l’âge sombre », Kali-Yuga, au cours duquel les vérités se voilent, les hommes s’oublient et le désordre s’installe, en attendant une nouvelle aurore qui ouvrira un nouveau cycle historique. C’est du point de vue « traditionnel » de la sagesse métaphysique intemporelle que Guénon se situe pour autopsier le monde moderne. Or, précisément, ce qui le caractérise d’abord, c’est son rejet de l’esprit traditionnel, intellectuel, sacré, métaphysique – notions toutes synonymes pour Guénon. Depuis la Grèce classique, dans laquelle la modernité plonge ses racines, la philosophie profane et trop humaine s’est substituée à la sagesse pérenne, et l’« humanisme » nous a coupés du divin. Cette « profanation » est radicalisée dans les temps modernes, et ses maux en sont les conséquences. Dans un style extrêmement sobre, dénué d’intention polémique, Guénon pointe du doigt les désastres du moment. Le « pragmatisme », d’abord, consacre la primauté de l’action sur la contemplation ; le « matérialisme » nous tourne vers les choses quantifiables et mesurables, il est le « règne de la quantité », plutôt que de l’intellectualité et de la spiritualité. Les sciences profanes ne visent plus à connaître l’être, mais à dominer la matière, elles se dispersent dans la multiplicité insignifiante des faits, sans cohérence ni principe. Au plan social et politique, le mal se nomme « égalitarisme », « individualisme » et « démocratie », il nivelle les conditions et détruit hiérarchies et autorités. Nous vivons la grande subversion des valeurs traditionnelles : « C’est l’inférieur qui juge le supérieur, l’ignorance qui impose des bornes à la sagesse, l’erreur qui prend le pas sur la vérité, l’humain qui se substitue au divin, la terre qui l’emporte sur le ciel. » Le monde moderne est désordre et chaos.
Est-il au milieu de cette nuit quelques lueurs d’espoir ? Où trouver encore vivant l’esprit traditionnel, duquel seul peut venir quelque restauration ? D’abord, en Orient, pense Guénon, où il s’est maintenu. Encore faut-il ne pas penser que la « défense de l’Occident » suppose de combattre l’Orient, comme le propose Henri Massis, que Guénon réfute vigoureusement. Ce n’est pas l’Orient qui menace l’Occident, mais le contraire. L’alliance avec l’Orient est nécessaire pour renouer avec la sagesse pérenne – et on comprend par là l’installation de Guénon en Égypte et son initiation au soufisme. Mais Guénon affirme aussi que subsistent dans le catholicisme des restes de la tradition, quoiqu’à l’état latent, et même si nombre de fidèles modernisés l’ignorent. On touche ici à une thèse guénonienne importante autant que discutable : la tradition est une et la même, en deçà de ses revêtements extérieurs particuliers. Quoi qu’il en soit, Guénon clôt La Crise du monde moderne par l’affirmation résolument optimiste d’une invincibilité de la Vérité : « Le désordre, l’erreur et l’obscurité ne peuvent l’emporter qu’en apparence et d’une façon toute momentanée, tous les déséquilibres partiels et transitoires doivent nécessairement concourir au grand équilibre total, et rien ne saurait prévaloir finalement contre la puissance de la vérité. » La lucidité sur la catastrophe de l’époque n’empêche pas l’espérance de temps meilleurs, qui renaîtront du chaos, en vertu de l’ordre profond des choses.





