Skip to content

Reportage : Odessa, nid d’espions

Par

Publié le

10 juin 2022

Partage

Alors que la guerre se poursuit à l’est après la chute de Marioupol, la capitale méridionale d’Odessa peine à prendre la mesure du conflit qui déchire le pays. Un terrain de jeu idéal pour les Américains et les Russes. Plongée exclusive dans un nid d’espions.
odessa

Entre deux alertes de la défense antiaérienne, un communiqué du conseil municipal n’est pas passé inaperçu aux tables des cafés : s’agit-il du débarquement des nageurs de combat russes ? Du largage des dauphins chasseurs de mines dans l’avant-port ? De l’enlèvement de militaires ukrainiens au marché central par des clandestins du GRU, le redoutable service de renseignements militaires et d’action russe, avant l’assaut de la ville ? Pas du tout. Cette fois, le coup à une portée plus symbolique : les Russkis auraient gaspillé un missile pour détruire un…cabinet d’aisance sur une plage de l’oblast d’Odessa !

Plutôt flegmatiques devant la menace que la guerre de Poutine fait peser sur l’avenir de « la Perle de la mer noire », les retraités du centre d’Odessa, cité portuaire, balnéaire et cosmopolite d’un million d’habitants au sud de l’Ukraine, adorent sourire du pire. À Shevchenko park ou à Preobrazhens’kyy, les bancs des allées ombragées et fleuries sont pris d’assaut à l’heure où la ville est écrasée par une chaleur accablante, et les vieux s’y pressent comme à l’église le jour de Pâques pour tourner le chef du Kremlin en ridicule. Sous une guirlande de glycine qui embaume, des joueurs d’échecs de Soborna square se détournent un instant de leur partie pour commenter l’affaire des toilettes de plage. L’un d’eux brandit son pion, l’affublant du sobriquet « Poutinat » ou « Poutine la petite », sous le nez des fidèles de la cathédrale de la Transfiguration, qui se dresse au bout de l’allée. « Ici, on rencontre les meilleurs joueurs de l’oblast, me confie un habitué qui vient de s’offrir une nouvelle victoire contre un champion moldave dans un blitz endiablé. On joue aux dames, au back gammon, aux cartes et aux dominos. Nous avons tous des amis qui ont grandi en Russie ; j’en connais qui soutiennent les séparatistes du Donbass mais on évite de commenter les opérations militaires en cours. Quand les sirènes retentissent, on fait comme si de rien n’était, mais la guerre a compliqué les choses ».

Des panneaux rouges à tête de mort plantés dans le sable tentent vainement de dissuader les estivants de faire trempette sous peine de croiser une mine

Un humour grinçant et détaché, pétri de culture yiddish et de fatalisme tout oriental ; au XIXe siècle, il était encore ponctué d’accents grecs et italiens et de cette belle langue française qu’on parlait dans les cercles littéraires pour encenser Pouchkine, en manchette du Journal d’Odessa.

Pas de manichéisme

Sur cette terre d’exil qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, oubliée de l’Europe des Lumières qu’elle rêvait d’incarner, et depuis peu courtisée par une Alliance militaire qui la dépasse, l’auto-dérision aide à conjurer les peurs, après l’explosion meurtrière d’un missile dans la banlieue et les dernières frappes qui ont retenti, sourdes et lointaines, ce matin même. Missile balistique russe ou tir d’artillerie ukrainienne ? Nul ne sait. Et ce n’est pas l’application que tout le monde a téléchargée qui saura nous renseigner. « Elle annonce une attaque, déclenche une sonnerie, m’explique son voisin qui vient machinalement de la consulter, et c’est tout ; plutôt anxiogène et pas trop utile pour la localiser ». En rencontrant un Odesséen qui subit la guerre depuis trois mois, on s’attend à l’entendre ferrailler sans nuance sur l’expansionnisme rouge et à faire le procès de la dénazification qui ensanglante le pays et a jeté six millions de civils sur les routes. C’est oublier un peu vite que cette vision manichéenne de la guerre opère surtout dans la partie centrale et occidentale de l’Ukraine, sous influence polonaise et catholique et nourrie de l’irrédentisme cosaque.

© Claude Corse pour L’Incorrect

Adversaires devant l’échiquier, les stratèges du parc s’accordent pour dire que comme la Crimée ou le bassin du Donbass, Odessa a toujours été à l’écart de ce foyer ethno-culturel ukrainien ; d’ailleurs, l’histoire slave d’Orient est marquée depuis le XIIe siècle par l’empreinte russe, dit l’un, affrmant qu’à l’époque, la principauté de Moscou avait nettoyé ces régions des hordes mongoles qui déferlaient sur les steppes euro-asiatiques. L’autre lève la tête de l’échiquier et acquiesce. Une partie d’échecs XXL en somme. 

Nourri de ces considérations géopolitiques et ethnographiques, le pousse-bois aux mains laiteuses réajuste ses lunettes, avale une gorgée de thé noir et repose son thermos élimé, jetant un œil sévère sur le dernier coup de son adversaire qui menace son cavalier. Visiblement fier de son attaque, celui-ci invoque la Novorossia citée par Vladimir Poutine dès 2014, qui rappelle le projet impérial de « la nouvelle Russie » de 1764, sur les terres prises aux Ottomans. « Ces régions n’ont pas été russifiées comme on l’entend souvent aujourd’hui, elles sont authentiquement russes depuis leur conquête militaire ».

Alors que la rue bruisse de rumeurs sur un possible assaut des forces conventionnelles russes par le nord du côté de Mikolaïv, où un missile a déchiré accidentellement la façade d’un hôtel en visant un bâtiment administratif, Odessa la méridionale ouvre ses célèbres plages aux Ukrainiens des environs. Inutile de pousser jusqu’à Arcadia pour découvrir l’activité préférée des locaux, en amoureux ou en famille : prendre le frais sur la promenade qui borde la mer en suivant le boulevard français. Des panneaux rouges à tête de mort plantés dans le sable tentent vainement de dissuader les estivants de faire trempette sous peine de croiser une mine.

Lire aussi : Thierry Mariani : « Détruire nos nations ne sauvera pas l’Ukraine »

Des soldats pas trop motivés se fendent d’un rappel à l’ordre à un jeune couple qui se prend à rire en rejoignant le chemin. À deux pas de là, un baigneur démarre un crawl olympique sous le regard amusé d’une jolie fille qui le paie d’un large sourire en suçant une glace. Dimanche ordinaire à Odessa. « Après le covid, la guerre, maugrée un marin de passage. On a juste envie de prendre du bon temps à la plage. Entre nous, personne ne croit que nos services de sécurité ont miné ces plages pour empêcher le débarquement des russes. Elles seront plus utiles au-delà de la ligne de brise-lames qui affleurent au large ». Alors à quoi bon en couvrir les plages ? « Ces panneaux sont surtout là pour dire aux gens : « Ne vous croyez pas en vacances ; l’Ukraine est en guerre. Restez mobilisés » ».

Garder le sourire

D’habitude, l’horizon est couvert de silhouettes de cargos et de porte-containers géants. Depuis la mise en place du blocus maritime, pas un pétrolier en vue. À quelques encablures, au port d’Odessa, le temps semble suspendu. Un navire marchand de Monrovia somnole à quai. Un bâtiment de la marine ukrainienne qu’on dirait abandonné pointe son étrave au pied d’une rangée de silos. Pleins paraît-il, prêts à être embarqués.

« Au début de la guerre, on voyait passer des croiseurs russes, se souvient un soldat en patrouille près de la promenade qui domine le port pour interdire aux passants de prendre des photos de cette zone militaire. [On a envie de lui rappeler que les satellites et des drones israéliens lisent la marque des caleçons russes. Mais passons…] Depuis que nous avons coulé le Moskva, ajoute fièrement le fantassin préposé au panorama classifié, ils restent au large ». Un dessin désormais célèbre montre un soldat ukrainien faisant un doigt d’honneur au bateau russe qui passe en arrière-plan. Garder le sourire, malgré tout. 

Kiev mène la guerre de l’information dans des spots télévisés officiels mettant en scène la valeureuse armée nationale au soin des canons d’artillerie qui pulvérisent des convois de blindés russes

Instructeurs américains ?

On le sait depuis le premier jour : Kiev mène aussi la guerre de l’information dans des spots télévisés officiels mettant en scène la valeureuse armée nationale au son des canons d’artillerie qui pulvérisent des convois de blindés russes et au pas de fantassins venus sauver les martyrs civils de Kharkiv et d’ailleurs. Une communication audiovisuelle très aboutie, construite façon news avec des extraits d’images de terrain, autour de quelques symboles forts : la nation, le courage et l’unité autour de celui qui l’incarne devant les plus grandes instances du monde. Si les rapports de forces dans la guerre font débat, la performance du président Zélensky, elle, fait l’unanimité. Alors que les chaînes russes sont bannies du paysage audiovisuel ukrainien, il restera celui qui a pris le destin du pays à bras le corps, d’abord en treillis et finalement en T shirt.

Les révélations du Wall Street Journal sur la formation de 10 000 militaires ukrainiens au combat urbain ou à la tactique sur le terrain depuis 2014 par des forces de l’OTAN pourraient-elle faire basculer une partie de l’opinion à Odessa, qu’on sait plutôt réservée sur la guerre ? Rien n’est moins sûr : l’Ukraine défend officiellement la paix. Personne n’est dupe. Depuis quelques semaines, la Perle de la Mer noire semble très convoitée par des délégations de visiteurs occidentaux d’un genre particulier. « On reçoit de plus en plus de militaires américains, constate le directeur d’un bar branché du centre-ville. Ils sont très sympas et généreux ». Que viennent-ils faire à Odessa ? « Ceux que je connais viennent installer du matériel informatique et former des techniciens ukrainiens, poursuit notre clubber. Ils attendent encore du renfort et de nouvelles livraisons. C’est bon pour le commerce ».

© Claude Corse pour L’Incorrect

La perspective de l’ouverture d’un deuxième front à l’Ouest a effectivement conduit les états-majors alliés à accélérer le pas pour fournir l’Ukraine en hommes et en équipements de pointe, notamment dit-on, des systèmes d’écoute et de contre-mesures déployés avec l’aide d’ingénieurs israéliens. Selon nos sources, des instructeurs polonais, lituaniens et suédois complètent le dispositif sur place pour la formation des troupes conventionnelles au sol.

 Objectif supposé des alliés de l’Otan : aider l’Ukraine à faire sauter le blocus maritime des sept ports d’Odessa qui paralyse le commerce international et fait peser une grave menace sur le cours des matières premières et l’économie des pays pauvres. Le 21 mai, le président ukrainien avait alerté : « La Russie a bloqué presque tous les ports et toutes, pour ainsi dire, les possibilités maritimes d’exporter des denrées alimentaires – nos céréales, notre orge, notre tournesol, etc. » Il semble qu’il ait été entendu, cette fois encore. 

Proche du pouvoir, un industriel qui distribue des équipements électroniques confirme l’imminence d’un nouveau théâtre de guerre sur la façade méridionale ; n’étant pas autorisé à s’adresser un journaliste non accrédité par l’autorité militaire, il tient à garder l’anonymat : « On a déjà connu la crise à la ‘n de l’URSS ; la mairie d’Odessa fait de son mieux pour aider les entreprises à exporter et pour sauver l’activité économique du pays. 80% des exportations de céréales transitent par Odessa, dont les ports assurent plus des deux tiers de l’activité commerciale du pays en parts de marché. Cette fois, nous avons détourné nos livraisons par la route vers la Roumanie mais la guerre du blé qui s’annonce force les États-Unis à faire sauter le blocus russe coûte que coûte. On va inéluctablement vers une nouvelle phase du conflit qui va ajouter une composante maritime à la guerre terrestre ».

Lire aussi : Pologne : l’Église au-devant de la mobilisation pour l’Ukraine

Perspective d’autant plus sombre que la production ukrainienne 2022 s’annonce catastrophique sous l’effet des trois mois de guerre qui ont anéanti une bonne partie du pays. Cette fois, si le conflit s’installe au large des côtes d’Odessa, la guerre électronique va prendre une place prépondérante pour anticiper les manœuvres russes de brouillage des communications et intercepter leurs missiles de croisières tirés à longue distance. C’est du moins le pari du fils d’une vieille famille juive d’Odessa qui vend des so2wares et de l’intelligence artificielle. Installé à Tel Aviv, il repart par le vol de l’après-midi pour boucler un nouvel audit (il n’en dira pas plus) de traitements de données. 

Et pendant ce temps-là, les plages se sont vidées, les guitaristes de Katerynyns’ka Street ont replié leurs pupitres, les joueurs d’échecs roulé leurs tapis de jeu. À 22 heures, le couvre-feu abandonnera la ville aux patrouilles armées jusqu’à l’aube et Odessa retombera dans ce silence de mort que le chant des oiseaux ne trompe plus, surtout quand les bombes réveillent les sirènes. Et la hantise de l’exode.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest