Un nouveau commencement : en se plaçant comme le maître d’œuvre de la restauration de Notre-Dame, Emmanuel Macron aura au moins réussi à imposer l’empreinte historique que recherchent tous les chefs d’État : celle d’un bâtisseur. Si on peut effectivement saluer le travail des artisans et des ouvriers, on peut voir dans cette Notre-Dame2.0, éclaircie, nettoyée de fond en comble, récurée dans ses moindres coins, le symbole de la Ville Nouvelle rêvée par son maire Anne Hidalgo. Une ville conçue avant tout pour ses touristes et qui se targue de protéger ses habitants fortunés dans des îlots communautaires où la mixité sociale n’a plus son mot à dire. L’idée-phare, ce sont ces ZTL, zones de trafic limité, qui ont commencé à titre expérimental dans les 1er, 2e, 3e et 4e arrondissements. Si la mairie de Paris se défend en brandissant une note de l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur) estimant que le commerce est encouragé par les flâneries, l’expérience montre plutôt l’inverse. « Nous avons clairement observé une baisse de fréquentations depuis plusieurs mois, observe un commerçant qui occupe le même magasin depuis vingt ans, au départ du boulevard Sébastopol à deux pas de l’Hôtel de Ville. Nous venions tout juste de nous remettre de l’épisode des JO, qui n’a pas eu l’effet escompté, bien au contraire, et là on a clairement vu un changement chez notre clientèle. »

Une capitale sanctuarisée
Il faut dire que la mairie fait tout pour décourager les banlieusards. À ce titre, les mesures drastiques prises pendant les JO, où il fallait montrer un QR code pour justifier sa présence dans les quartiers concernés, ont fait office de grande répétition. Si la région Île-de-France rêve de fluidités nouvelles avec son projet de Grand Paris Express, la mairie semble opter pour une sanctuarisation de ses quartiers les plus fortunés. « Paris est une petite ville, pour une capitale, ce qui a toujours causé des problèmes de circulation, analyse Pierre-Emmanuel Duprat, qui préside l’Association de défense des riverains et animation du quartier des halles (ADRAQH). Mais la mairie de Paris ne prend pas le problème par le bon côté, au contraire elle le repousse, comme pour l’invisibiliser. En invoquant toujours l’écologie, qui est le grand mantra moderne avec lequel on peut tout faire passer. C’est d’autant plus étrange que les cars et bus de tourisme soient acceptés sur la zone quand on sait la pollution qu’ils génèrent… »

L’urbanisme enclavant
« La carte Orange est le plus grand urbaniste du XXe siècle. Elle favorise à l’infini le mouvement dans la ville devenue mégalopole », disait l’architecte Antoine Grumbach, célébrant ainsi la mégalopole des années 80, instance de toutes les mobilités, où les maîtres-mots étaient encore « vitesse », « souplesse », « fluidité ». Aujourd’hui, après dix ans de mandature Hidalgo, l’urbanisme est plutôt soucieux d’écologie (on ne le blâmera pas pour ça, mais « l’écologie » citadine reste à définir), et surtout marqué par un changement radical de paradigme sociologique : une gentrification globale qui transforme peu à peu toutes les capitales du monde en espaces protégés pour la haute bourgeoisie, déclassant sans merci les ouvriers, les fonctionnaires, les petits employés désormais condamnés à hanter la grande ceinture et ses banlieues-dortoirs ramassées à l’ombre du périphérique. La gentrification porte même un nom : la « ville du quart d’heure », concept fumeux héritier des années 60, abondamment cité par Anne Hidalgo et ses séides, techniciens et zélotes d’un aménagement urbain toujours plus inclusif, mais inclusif de quoi au juste ?

En réalité, le concept a été relancé par la crise sanitaire de 2019 qui, quoi qu’en disent les sceptiques, aura bien servi de laboratoire social à ciel ouvert. Selon Marco Cemaschi, chercheur et spécialiste du développement urbain, c’est tout un « rêve de proximité » qui s’est construit pendant cette séquence, en imposant un clivage entre front office et back-office, entre les employés du tertiaire et du digital qui travaillent à domicile, et les banlieusards qui occupent des postes dans la logistique, la distribution, et se déplaçaient au service des confinés. Promouvoir les mobilités douces, et l’accessibilité à tous les commerces nécessaires pour un Parisien, c’est créer des îlots communautaires et socialement non-mixtes, parfaitement séparés les uns des autres. C’est la ville « réduite à une plateforme de services », dans laquelle le lien social est réduit à une interaction avec des travailleurs uberisés via une multitude d’applications. La « ville du quart d’heure » est à ce titre un dérivé de la Smart City, ville ultra-connectée mais aux mobilités liquéfiées dans un fantasme ubiquitaire et panoptique.
Emballages en série
L’autre facette de cette entreprise maniaque de déconstruction du paysage urbain, c’est l’éclosion d’espaces publicitaires qui veulent faire oublier leur fonction et s’inventent une légitimité artistique, voire performative, pour exister dans l’espace urbain et séduire au passage des meutes de touristes chinois ou qataris déjà conquis par cette interpolation parfaite, à la fois dans leur esprit et dans les rues, de la marque « Paris » et de la marque « luxe ». Deux brandings qui coexistent désormais parfaitement, jusqu’à créer l’illusion totale d’une ville entièrement conçue autour de produits dérivésissus des ateliers des grandes marques françaises : voire cette malle Vuitton gigantesque qui sert de cache-pot au futur immeuble de la marque. La malle Vuitton géante est devenue une attraction pour touristes et le synonyme d’une industrie du luxe triomphante qui travaille main dans la main avec les autorités, facilitée par les vendeurs d’espaces publicitaires, JC Decaux en tête. Une publicité géante pour la marque qui pourrait d’ailleurs contrevenir à la loi, selon des élus écologistes parisiens, même si la marque s’en défend – invoquant une simple « enseigne temporaire ».
Cette contamination des publicités géantes qui défigurent les façades d’églises ou de bâtiments publics, Anne Hidalgo ne semble rien faire pour l’arrêter, bien consciente qu’il s’agit d’une manne financière conséquente
Cette contamination des publicités géantes qui défigurent les façades d’églises ou de bâtiments publics, Anne Hidalgo ne semble rien faire pour l’arrêter, bien consciente qu’il s’agit d’une manne financière conséquente. « C’est le retour d’une forme de mécénat, constate Jean-Philippe Tanguy, député RN qui a déposé un amendement contre cette invasion publicitaire. La France a largement les moyens de financer la restauration de son patrimoine. » Ces dernières années, le Louvre, l’obélisque de la place de la Concorde, l’opéra Garnier ou encore l’église de la Madeleine se sont transformés en emballages de Christo, déployant des slogans aux dimensions gargantuesques : pêle-mêle, on y voit des mannequins L’Oréal, Kylian Mbappé ou encore le dernier IPhone, grand comme un immeuble. Un véritable cauchemar cyberpunk.

C’est l’art qu’on assassine
Étonnamment, une profession qu’on n’attendait pas se montre particulièrement inquiète quant à la piétonnisation. Dans le 6e, ils sont même parvenus à faire entendre leur voix auprès de la mairie – obtenant l’annulation des ZTL dans leur quartier. Il s’agit des galeristes, et notamment ceux de la rue de Seine, une artère historique qui relie le boulevard Saint-Michel au fleuve parisien et qui vit de la vente d’art depuis les années 20. Selon eux, outre les difficultés logistiques pour les livreurs que pourraient entraîner la piétonnisation mais aussi le verdissement annoncé de certains tronçons de voirie, c’est surtout une idée de technocrates qui n’a pas été réfléchie en fonction du terrain : « La preuve, affirme une galeriste qui a pignon sur rue depuis plus de trente ans, la piétonnisation a été décidée suite à une concertation citoyenne… Nous nous sommes rendu compte que parmi les votants, personne ne vivait dans le 6earrondissement. C’est complètement ubuesque. Ils nous disent que la piétonnisation va encourager les flâneurs, mais nous savons que c’est une illusion : elle privilégie surtout un gel total de la fréquentation, qui va se limiter aux habitants du quartier. »

« Ces concertations citoyennes sont un prétexte pour faire passer en force l’idéologie de la mairie de Paris, renchérit un autre galeriste, qui observe depuis des années la lente transformation de son quartier. Cela traduit aussi quelque chose de profond chez certains élus parisiens : un certain mépris pour les entreprises indépendantes et notamment pour les commerçants. On prend souvent les galeristes pour des gens coupés du réel, mais dans notre ADN, il y a tout de même la volonté de tirer vers le haut. Après tout, nous sommes tous des petits musées gratuits, ouverts à tous. Aujourd’hui, même l’art moderne devient franchisé, regardez l’invasion des Yellow Korner [de fausses-galeries d’art qui vendent des tirages photographiques à prix d’or, ndlr]. La piétonnisation et les voies de vélo ont été les premiers signes de cet affadissement des quartiers d’art. »






