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Reportage – Varsovie : des hommes et des douilles

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Publié le

21 juin 2018

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l est notoire que depuis les attentats, de plus en plus de Français investissent les stands de tir, se tournent vers le survivalisme, et pratiquent des sports de combat. Certains décident de franchir un pas supplémentaire en apprenant directement à se battre. Notamment avec cette entreprise française qui propose des formations… en Pologne.
Reportage Varsovie © Gregory Leroy

A Varsovie, il fait jour à 5 heures. Malgré le décalage de 1 500 kilomètres, la Pologne est fixée sur le fuseau horaire de la France. Le soleil brille depuis quatre heures lorsqu’une douzaine de Français se retrouvent devant un hôtel du centre-ville. Quelques minutes après, on les embarque dans un van et une berline. Direction : un entrepôt de la périphérie est de Varsovie, propriété de l’entreprise Hussard, une startup en « formation tactique » fondée en 2015 par Grégory Leroy. Ressortissant français qui peut se permettre de vivre sans travailler, il s’est installé en Pologne en 2012 : c’est ici qu’il a trouvé la meilleure synthèse entre qualité de vie, coût de la vie, fiscalité et sécurité. La communication de sa boîte est exclusivement digitale et minimaliste.

C’est par le bouche-à-oreille que tous ces stagiaires sont rassemblés ici, dans ce lieu improbable, attirés par des vidéos très percutantes qui synthétisent l’esprit des stages : l’Europe de l’Ouest ferait face à des défis immenses et la confiance de ses citoyens dans la capacité de l’État à les protéger serait de plus en plus faible. C’est là que l’offre de Hussard intervient : pour un forfait de 350 €, auquel il faut ajouter le prix du transport depuis la France et l’hôtel, Hussard propose deux jours pleins d’entraînement et de cours militaires. Des activités impossibles à réaliser en France, où la législation est beaucoup trop contraignante : aucun stand de tir n’est prêt à accueillir du tir dynamique, encore moins s’il comporte une dimension tactique.

Des formateurs aguerris

Pour l’heure, la formation commence. Au programme de la matinée : le CQB, Close Quarter Battle, soit « combat en milieu clos ». L’instructeur est un Polonais, membre d’une unité d’élite de la police. Il a connu le feu mais ne s’épanche pas sur le sujet. Pas difficile à deviner : la Pologne a déployé des forces spéciales en Syrie et en Irak deux mois après l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, des troupes sous commandement de USSOCOM en Jordanie. Il a probablement accompli le même travail que le bataillon de police militaire russe déployé à Alep pour assurer la sécurité des civils dans les zones urbaines récemment libérées.

© Gregory Leroy

Pendant la pause, nous discutons de manière informelle : « Je ne pense pas que l’UE aille dans la bonne direction politiquement ». Il le dit avec un regard sombre : pour un Polonais, un Français blanc est un mort en sursis. Tous les cours dispensés par des instructeurs étrangers seront en anglais. L’instructeur français qui assure habituellement les cours de CQB et médecine de guerre est retenu à Toulouse par la grève des transports. Une occasion pour les stagiaires de pester contre un certain état d’esprit qui règne en France et qui semble ici faire l’unanimité contre lui.

« Pour un Polonais, un Français blanc est un mort en sursis » Un formateur

Le cours commence : « C’est un peu délicat de parler tactique, parce que chaque unité a ses propres trucs et ne les partage pas, mais je vais vous enseigner les bases ». Pendant deux heures, phases théoriques alternent avec ateliers pratiques. Après avoir expliqué comment investir une pièce en sécurité via un schéma sur un tableau Véléda, des répliques en plastique sont distribuées aux stagiaires qui vont mettre en œuvre leurs nouvelles connaissances. Le passage au réel est beaucoup plus compliqué que prévu et les erreurs s’enchaînent. Des erreurs potentiellement fatales en situation de combat:  « Ne croisez jamais les pieds! » crie l’instructeur à un stagiaire qui essaie de progresser latéralement et s’est déséquilibré.

Balles réelles

L’après-midi, place au tir. Les armes factices sont remplacées par de vraies armes. En l’occurrence des Glock, pistolets automatiques autrichiens en 9 mm réputés pour leur fiabilité exceptionnelle. « À votre avis, en situation de combat on vise quelle partie du corps ? » interroge l’instructeur. « Deux coups dans la poitrine et un dans la tête », rétorque un stagiaire manifestement au fait. « Faux ! C’est une tactique utilisée dans la police pour les forcenés. Mais contre un ennemi militaire ou terroriste, il faut viser les reins. Pour trois raisons: primo, c’est une zone relativement grande, contrairement à la tête; secundo, il y a aucune chance pour qu’il y ait une protection balistique à cet endroit; et tertio, il y a une grande quantité de vaisseaux sanguins concentrés dans cette zone, donc vous augmentez vos chances de neutraliser l’adversaire ». En parlant de neutraliser, lors de l’exposé sur la sécurité, on apprend qu’un tireur est mort dans une mare de sang dans le stand où nous nous trouvons, après avoir essayé de se gratter le crâne avec le canon de son arme. Ambiance.

© Gregory Leroy

Pendant une heure s’enchaînent les exercices de « drill » pour développer la mémoire musculaire : avec des chargeurs vides, les stagiaires répètent des dizaines de fois le geste de sortir leur arme du holster, l’y remettre, la recharger, etc. Il est impossible de se rendre vraiment compte du bruit que produit une arme à feu. Contrairement aux sons du cinéma, un coup de feu est sec, bref, et incroyablement puissant. Malgré les casques de protection auditive, difficile de ne pas sursauter. À proximité du tireur, le bruit secoue la cage thoracique. Pendant qu’un groupe s’exerce au pistolet, l’autre fait connaissance avec la Kalachnikov.

Le fusil d’assaut culte est d’une simplicité d’utilisation qui relève du génie. Le démonter est un jeu d’enfant. En revanche, maîtriser son recul et grouper ses impacts est plus compliqué. En France, utiliser une cible à forme humaine est absolument interdit. Ici, une barbe est ajoutée au feutre sur la silhouette de papier… La journée terminée, quelques stagiaires louent un stand et quelques armes pour se détendre. L’occasion de s’amuser à vider des chargeurs en automatique, chose rigoureusement interdite en France. Uzi, ppsh 41 avec son chargeur camembert : les étuis brûlants tintent en retombant comme pluie sur le béton. Un jeune élève officier polonais adhérent au club propose d’essayer son mini Glock 43. Dehors, le jour s’est couché.

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Les profils des stagiaires sont variés. L’un d’entre eux est relativement fortuné, et participe au stage Rolex submariner au poignet. Il vit dans le XVIIe arrondissement et est préoccupé par la violence de certaines manifestations sur les Champs-Élysées. Il y a un artisan, un développeur web, un avocat, un ingénieur réseau, un analyste financier et même un retraité. Celui-ci, belge, est poussé à acquérir des compétences tactiques par sa femme turque qui prédit un avenir sombre à l’Europe.

Un retraité belge est poussé à acquérir des compétences tactiques par sa femme turque qui prédit un avenir sombre à l’Europe

Le lendemain, cours de médecine de guerre. L’instructeur est un ancien SAS anglais qui s’est battu en Afghanistan. Il explique comment poser un garrot tourniquet, faire une transfusion d’urgence, utiliser un pansement compressif, en conjuguant le verbe « fuck ! » à toutes les phrases ce qui accroît indéniablement l’impression d’immersion: « Fuck it up ! Fuck it down ! Fuck this like that! ». L’après-midi, les stagiaires s’exercent à un parcours de tir. Des obstacles figurant des murs ont été placés devant les cibles. Il faut charger toutes ses armes (toujours l’arme de poing d’abord), puis progresser en alternant les tirs au Glock et au HK MP5. La journée se termine par une séance homérique au fusil à pompe. Les deux cibles sont déchiquetées par la grenaille.

© Gregory Leroy

Le soir, le groupe se retrouve dans Varsovie à quelques centaines de mètres de l’ancien ghetto. Lors du dîner, Grégory Leroy évoque les perspectives de développement de son entreprise. Il compte dédier des appartements à son activité pour se passer de l’hôtel et proposer une offre clefs en main. Le marché des formations est en pleine explosion et la Pologne encourage ce secteur avec enthousiasme. Les partenariats sont prometteurs et rencontrer des acteurs compétents est facile. Y at-il du cynisme à s’engouffrer dans ce marché particulier fonctionnant sur la peur? « Parfois il vaut mieux avoir peur je pense ». C’est dit pudiquement.

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