Skip to content

Gisèle Pélicot : l’héroïne que la France mérite

Par

Publié le

9 mai 2025

Partage

La victime des viols de Mazan est devenue une icône féministe pour avoir refusé le huis clos au procès de son mari et de ses 49 bourreaux. Une icônification qui résume bien à quel point notre Occident en quête d’esprit doit se tourner aujourd’hui vers les victimes pour réalimenter son imaginaire héroïque.
© Capture d'écran BFM TV

Certains la veulent pour le Prix Nobel de la paix. Une pétition réunit déjà 177 000 signataires. Gisèle Pélicot n’a pas attendu cette grotesque pétition pour être bombardée héroïne des temps modernes. Nouvelle icône en vogue pour les tabloïds, retenue par la BBC dans son classement des 100 femmes les plus influentes de l’année, aux côtés de l’actrice américaine Sharon Stone ou de Nadia Murad, cette jeune Yazidie qui lutte pour « mettre fin à l’emploi des violences sexuelles en tant qu’armes de guerre », elle était même en couverture de Paris Match, posant à son corps défendant, pourrait-on dire, avec son nouveau compagnon, « Jean-Loup » avec qui elle tente de se « reconstruire ». Si l’avocat de Mme Pélicot s’est empressé de dénoncer ces photos volées, rien ne semble pouvoir arrêter la machine médiatique qu’elle a même contribué à lancer : elle a déjà vendu les droits de son histoire à HBO, qui ne manquera pas d’en tirer un feuilleton tout aussi édifiant que racoleur. Quant au livre évidemment, il est déjà écrit et constituera pour son éditeur Flammarion une des valeurs monétaires sûres de la prochaine rentrée littéraire. En refusant le huis clos, c’est la France et bientôt le monde tout entier qui pourra approcher l’enfer de Mazan et poser ses jumelles dans la chambre des époux. Rien n’échappe au monde-spectacle, et surtout pas les alcôves les plus extrêmes de la perversion masculine… Au milieu de tout ça, Gisèle Pélicot ressemble déjà à une marque : sa frange soigneusement coupée, ses lunettes noires, son visage de Shar-Peï font déjà l’objet de pochoirs et de fresques sur tous les murs de France et de Navarre – en d’autres temps, on l’aurait bientôt vue au dos des paquets de céréales…

L’héroïne de quoi ?

Une héroïne, vraiment ? Mais de qui ? Quelle adolescente pourra se réclamer de Gisèle Pélicot pour réaliser ses rêves ? Madame Pélicot n’est pas un exemple de quoi que ce soit, mais le témoin muet de l’abîme sans fond qui habite le cœur de certains hommes. L’héroïsme, par définition, est la capacité à aller chercher hors de soi ce qui peut réhabiliter une sorte de cohésion collective. Dans le monde antique, les héros n’avaient pour autre but que de rétablir la balance cosmique, en sacrifiant au passage ce qu’ils avaient de plus cher – souvent leur vie. On cherche encore quelle balance cette pauvre Gisèle Pélicot pourrait avoir rétablie, quel ordre collectif elle pourrait avoir contribué à amender. La peur a changé de camp, oui, la soumission chimique est devenue un sujet de conversation, certainement, et après ? Quel sera le legs de Gisèle Pélicot lorsque son film sera dans les tréfonds de Netflix et que son livre sera bradé dans les solderies ? Les petites filles continueront-elles à rêver d’elle, si jamais ce fut le cas ? Gisèle Pélicot n’est pas une héroïne, ce n’est qu’un de ces tampons-encreurs supplémentaires que la société affiche sur certains cas extrêmes pour les rendre « consommables, » c’est-à-dire, d’une certaine façon, pour les faire disparaître. Le mouvement #MeToo porte malheureusement en lui sa propre tautologie : oui, la domination et la perversion masculine sont sans limite ; oui, il faut légiférer, mais les faits divers extrêmes comme les viols de Mazan ne doivent pas maquiller la nature même de cette domination et limiter le combat des femmes à quelques événements publicitaires soigneusement entretenus par les médias.

Glissement sémantique

La victimolâtrie semble être à son comble, propulsée par cet entre-soi de la néo-féministe – cette fameuse « sororité » qui voudrait finalement essentialiser toutes les femmes à l’aune de leur capacité à être des victimes des hommes. Étrange glissement sémantique, comme toujours avec ces nouvelles écoles de pensées qui voudraient d’abord saborder les piliers de la réalité et de l’évidence, en commençant par le langage. Gisèle Pélicot était une malheureuse victime, elle est devenue ensuite une martyre, symbole de la condition féminine, et maintenant une véritable héroïne dont on se réclame. Mais où se situe, exactement, son héroïsme ? Dans le fait qu’elle ait choisi de se passer du huis clos pour le procès, qui rappelons-le l’a opposée à son mari, coupable de l’avoir soumise chimiquement dans le but de la violer et de la faire violer ? C’est sans doute courageux – mais de là à en faire une icône du féminisme héroïque, au même titre que Jeanne d’Arc, Marie Curie ou Alexandra David-Neel, il y a un pas que nous refusons de franchir… mais que franchissent aimablement les médias officiels, voire le Times qui vient de sacrer cette pauvre femme « française la plus influente de l’année » aux côtés de… Léon Marchand. Un petit nageur et une femme abusée. C’est donc tout ce que la France a eu à offrir au monde en 2024 ? Apparemment, oui.

Lire aussi : Victime de père en fils : entretien avec Pascal Bruckner

On n’attend pas grand-chose d’autre finalement de pays européens qui ont troqué leur souveraineté contre un traité à tiroirs : des victimes et des sportifs. Comme si l’héroïsme ne pouvait plus, au fond, qu’être abrité par la chair – suppliciée ou magnifiée. Troublant décalque d’une vieille rengaine chrétienne – celle de la douleur couronnée – qu’on tente de réactiver mais en l’absence de tout Dieu. Dans un monde sécularisé, les corps souffrants conservent une sacralité exacerbée, mais dénuée de toute verticalité et de toute transcendance : les corps héroïques ne sont donc que par des tragédies intimes ou des performances sportives, comme condamnées à répéter sans cesse les mêmes hyperbolies de l’existence. Corps ouverts/corps fermés, tout participant d’un même délire collectif, celui de la Victime élevé au rang d’hyperconscience collective. Une hyperconscience dénuée de Dieu, qui se contente donc de bégayer à l’infini ses messages de préventions et ses injonctions morales…

Rien à voir avec le statut du héros : si le héros dérange, c’est justement parce que son héroïsme fait appel à une force extérieure à lui, extérieure à l’espèce humaine, c’est parce qu’il ne la puise pas dans son corps, mais ailleurs. Or, notre modernité récuse par avance tout recours à l’invisible, au contraire, dans le sillage de la psychanalyse et de l’existentialisme, l’individu et le corps sont devenus une sorte de constante incompressible, une somme de plis en dehors desquels il nous est désormais interdit de vouloir chercher autre chose. L’homme réduit à la somme de ses organes et de ses émotions ne peut être un héros, tout au plus un performer, c’est pourquoi le sport crée autant de héros mécaniques et remplaçables, tous tragiquement dénués de vécu et d’expérience personnelle : footballeurs, pilotes de Formule 1, skippers lancés à fond sur des catamarans et qui ne semblent même pas avoir le temps de prêter l’œil aux étoiles qui les toisent. Tous des machines pensantes, parfaits automates programmés pour accomplir des performances, mais incapables d’en tirer une quelconque expérience du réel qui soit un peu collective, édifiante. L’héroïsme publicitaire de ces hommes-sandwiches n’est finalement pas lointain de celui de nos victimes modernes, à commencer par les femmes abusées, qui n’ont d’autre chose à porter que leur souffrance individuelle, conçue comme un repère, comme une frontière plus ou moins mobile à l’intérieur d’un paysage moral tragiquement réduit à son existence foncière.


Tu seras un square, ma fille

Drôle d’idée que d’offrir une place ou un jardin à une victime. Et pourtant, des plaques ne cessent de fleurir un peu partout. À croire qu’ils se sont fait passer le mot. Le dernier en date est le square Philippine, en hommage à la jeune étudiante victime d’un violeur OQTF. À défaut de te protéger, on te refile un bout de terrain, symboliquement. Pour se rappeler, pour rendre hommage ou pour se faire pardonner. Non seulement, tu n’as rien demandé mais en plus on te transforme en aire de jeux. Sacré lot de consolation. Dans quelques semaines, la ville de Paris inaugurera un « jardin mémoriel » en hommage aux victimes du Bataclan. Eh oui, ça ne s’invente pas. Mais rassurez-vous, « les grandes orientations du programme ont été définies en concertation avec les associations de victimes ». Pourquoi donc un jardin ? Parce que c’est « lieu de vie qui fait vivre », nous explique la Mairie de Paris. « Un lieu qui rassemble et permet de se recueillir, et où la nature est très présente pour évoquer le cycle de vie. » Les rafales de kalashnikov comme mort naturelle, fallait oser. L’aménagement paysager représentera les lieux des attentats, et permettra « le cheminement et le recueillement au sein de ce jardin ». Les noms des victimes décédées apparaîtront sur des stèles symbolisant chaque lieu touché. Manquerait plus qu’Elton John accompagne l’hommage pour que le cycle soit complet. AW

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest