Donald Trump n’a jamais fait mystère de sa vision du monde. Il y a d’abord Dieu, tout en haut. Ce n’est pas anodin, car, en tant que croyant, Trump estime qu’il ne peut pas tout se permettre. Il laisse aux démocrates ou aux néo-conservateurs de Dick Cheney et George W. Bush la mise en place de conditions aboutissant à des massacres de masse. Trump s’est ainsi violemment opposé à l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan. De même, il a régulièrement dit vouloir la paix en Ukraine pour mettre fin à la tuerie.
Après Dieu, viennent les États-Unis. Donald Trump ne se sent pas concerné par le bonheur de la planète. Ses objectifs sont simples : accroître la puissance, l’influence et la richesse de son pays. Il mesure son action politique à l’aune de ce triptyque. Mais la guerre doit aussi cesser car elle a commencé à déstabiliser la région. La Turquie, qui joue sur tous les tableaux, se bâtit une stature de puissance régionale, recevant des armements russes et américains, et ayant provoqué un coup d’État en Syrie. Sous son égide, l’Azerbaïdjan martyrise l’Arménie, malgré la volonté russe, provoquant un deuxième point chaud. Vu de Washington, il est temps de pacifier la région, surtout s’il est possible de retirer quelque chose des 174 milliards de dollars déboursés au profit de l’Ukraine.
Un plan juteux sans Zelensky
Le président a donc proposé un plan à Kiev. En échange de la paix et de la protection des USA, l’Ukraine paiera un tribut de 500 milliards de dollars. Pour cela, l’Ukraine et les États-Unis créeront un fonds, détenu à parts égales, pour exploiter les ressources ukrainiennes, dont le pétrole, le gaz, les terres rares, les ports et « autres infrastructures (comme convenu) ». Les Américains disposeront d’un droit de veto pour l’attribution d’une licence d’exploitation à un tiers, et d’un premier refus pour l’export de minerais. Le tout sera régi par le droit de New York. Face à cette vassalisation éhontée, le président ukrainien a regimbé. En bon impérialiste, Trump cherche depuis à se débarrasser de Zelensky. Rien de mieux pour cela que de convoquer des élections présidentielles, qui auraient dû avoir lieu depuis mars 2024.
En échange de la paix et de la protection des USA, l’Ukraine paiera un tribut de 500 milliards de dollars
Pour obtenir la paix dont il a besoin afin de piller tranquillement les ressources ukrainiennes, Trump est prêt à accorder aux Russes ce qu’ils demandent depuis le début et à se fâcher avec les Européens. Poutine exige que l’Ukraine reste en dehors de l’OTAN ? Qu’il en soit fait ainsi. Et cela évitera que la Russie ait une frontière longue de 1 500 km avec un pays otanien. Poutine exige de conserver les terrains conquis, dont la Crimée ? Qu’importe. Qui pourrait imaginer que les Russes abandonnent Sébastopol et sa base navale ? Pas Trump. Reste que cette politique valide l’annexion des provinces d’un État souverain par un État agresseur. En droit international, c’est baroque. Pour faire passer la pilule, le président américain est prêt à faire reposer la faute de la guerre sur l’Ukraine. Et puisqu’il est légitime de punir le fauteur de guerre, on peut prendre ses terres à Kiev et le contraindre à 500 milliards de dollars de tribut. Pour éviter que les Européens bloquent tout, il suffit de négocier en duo avec les Russes, en Arabie Saoudite, sans eux.
Trump veut que l’Europe double son budget de dépenses…
L’Europe tente de résister à cette brutalité. À eux tous, l’UE et les pays européens ont déboursé environ 162 milliards de dollars pour l’Ukraine, dont 4,3 pour la seule France. Cela représente 93 % du montant apporté par les USA à Kiev. Les Américains auraient des raisons de féliciter l’UE pour cet effort financier similaire au leur. Mais, sur ce point aussi, Donald Trump a ouvert un deuxième front.
Cela fait des décennies que Washington demande aux pays d’Europe d’augmenter leur effort de défense. Lors de son premier mandat, Donald Trump voulait que les Européens de l’OTAN portent leurs budgets de défense à 2 % de leur PIB, soit une augmentation totale de plus de 110 milliards de dollars. Cela a pris des années, mais ils l’ont fait, comme l’a remarqué l’organisation en 2024 : 23 de ses 32 pays membres dépensent au moins 2 % de leur PIB dans leur défense. Le total de leur budget combiné s’élève à 430 milliards de dollars, contre 126 pour la Russie, 214 pour la Chine et 877 pour les États-Unis.
Mais ce n’est plus suffisant : Donald Trump veut que l’effort des Européens soit désormais porté à 5 % de leur PIB. Cela signifierait pour eux dépenser 544 milliards de plus tous les ans. Pour 2024, le budget des armées françaises a atteint 50,5 milliards d’euros et 2 % du PIB. Si Paris obéissait à Trump, il faudrait consacrer 126 milliards aux armées.
…dans les poches de l’Oncle Sam
Mais cela ne veut pas dire pour autant que le président américain souhaite que les armées européennes grossissent, bien au contraire. L’objectif est surtout que les milliards dépensés en plus tombent dans les poches de l’Oncle Sam en général, et de ses industriels de la défense en particulier. Développer des armements modernes coûte cher. Le dernier programme d’avion de chasse américain de cinquième génération, celui du F-35, qui a subi nombre de retards et surcoûts, coûtera plus de 2 000 milliards de dollars sur sa durée de vie. Le prix d’une heure de vol dépasse 42 000 $, deux fois et demie celui d’un Rafale. Un porte-avions américain coûte 13 milliards pièce. C’est 30 % plus cher que leur homologue français, et les États-Unis en veulent dix. Et ainsi de suite. La tentation est donc grande d’enrôler les Européens et de les faire cotiser. Le meilleur exemple pour l’Amérique est la Pologne.
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Varsovie dépense déjà 4,7 % de son PIB pour sa défense. Les systèmes les plus modernes sont tous américains : avions de chasse F-35, lance-roquettes en partenariat avec Lockheed-Martin, défense anti-aérienne avec Northrop-Grumman, etc. La Pologne n’achète peu ou pas grand-chose auprès de l’industrie européenne d’armement. Alors qu’elle est en train de devenir la première puissance militaire terrestre en Europe, elle paie son tribut à Oncle Sam via ses achats d’armement pour bénéficier de sa protection. Donald Trump veut que les autres lui emboîtent le pas. Face à lui, trois types de pays se distinguent. Dans le premier groupe se trouvent les États sans capacité industrielle d’armement de premier plan, comme les pays baltes, le Danemark ou l’Autriche. Ces derniers achètent majoritairement aux États-Unis sans se poser de questions. Dans le deuxième groupe, on compte les pays avec des capacités parcellaires, comme la Hollande, l’Espagne et l’Italie. Malins, ils s’allient avec des firmes américaines pour produire ensemble et achètent en Europe si Washington ne se fâche pas trop. L’Espagne a vendu à l’Australie des frégates dotées d’un système de combat américain. L’Italie a acheté un chantier naval aux États-Unis où elle produit des frégates pour la marine étatsunienne. Le troisième groupe est constitué de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni. Dotés d’un capital industriel et d’une volonté de demeurer souverains dans certains domaines, ces pays jonglent entre le financement de leurs propres programmes, l’achat aux États-Unis de ce qu’ils ne peuvent produire eux-mêmes et des tentatives jusqu’ici infructueuses de mettre en commun leurs ressources.
En attendant, il faut se rappeler que la dernière fois que les budgets militaires français ont dépassé 4,5 % du PIB, c’était entre 1950 et 1964. Cela coïncidait avec les guerres d’Indochine et d’Algérie. Le budget des armées s’est maintenu entre 4 et 4,5 % pendant toute la période gaullienne. Si la pression américaine obtient un renforcement sensible des capacités militaires et d’armement français, nous n’aurons pas tout perdu.





