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Sally Rooney : reine de l’intime

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Publié le

13 décembre 2024

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Intermezzo, quatrième livre de la jeune romancière irlandaise Sally Rooney, est sorti en fanfare. En dépit de sa gloire suspecte et de notre méfiance réflexe, qu’en est-il vraiment de l’art de « l’autrice-culte des millenials » ?
© Kalpesh Lathigra – Gallimard

Sacrée première grande voix de la dernière génération par le New York Times, ses romans sont adaptés en série à succès, les bookstagrammeuses en sont folles, son dernier né provoque des queues devant les librairies le jour de sa sortie : Sally Rooney est le dernier phénomène littéraire occidental, si bien qu’on a érigé cette autrice née en 1991 en icône des 2000, dont elle saurait retranscrire le regard filtré de néomarxisme et de féminisme scrupuleux, comme l’angoisse amoureuse en temps de déconstruction. De quoi nourrir quelques préventions à son encontre.

Sally Rooney, si elle travaille avec les outils et l’ambiance de son époque, n’a rien de caricaturalement « générationnel »

Intermezzo présente les destins amoureux parallèles de deux frères que tout oppose, dans un moment flou de leur existence, après le choc de la mort du père. D’un côté Ivan, 22 ans, vaguement autiste et prodige des échecs qui fait la rencontre de Margaret, une femme divorcée et plus âgée que lui, à l’occasion d’un atelier d’échecs. De l’autre, Peter, trentenaire séduisant et séducteur, avocat oscillant entre deux femmes, un amour de jeunesse qui est également une brillante universitaire, Sylvia, et Naomi, une jeune webcameuse droguée, paumée et irrésistible. Des couples, une fratrie, des opposés, des contrastes, des conflits peut-être assez typiques d’une époque de grande ouverture du jeu sexuel où les attractions se compliquent néanmoins de nouveaux et d’anciens obstacles (différence d’âge, de situation, de configuration des rapports) et renvoient toujours, même par d’autres canaux, au tragique d’une partie d’échecs.

Une romancière conséquente

Sally Rooney élabore ainsi une toile narrative pleine de nœuds et d’interactions, puis nous y jette avec un talent certain, notamment grâce à un style synthétique plutôt efficace. Supprimant les repères typographiques classiques (comme un McCarthy, mais sans sa distance), Rooney développe sa prose à la manière d’un nuage sensoriel où se mêlent notations, impressions, descriptions hachées, dialogues bruts, réflexions muettes, nous permettant de naviguer ainsi au plus près des émotions des protagonistes, de nous voir submerger par leurs désirs, leurs souvenirs, leurs doutes, et par chacun successivement, dans un réalisme intime qui n’est pas dépourvu de séduction. Artiste sérieuse, passionnée, attachée à produire une réelle proposition esthétique et à explorer l’âme humaine, Sally Rooney, si elle travaille avec les outils et l’ambiance de son époque, n’a rien de caricaturalement « générationnel », et les stupidités idéologiques à la mode n’altèrent pas une démarche avant tout romanesque. Ne nous laissons donc pas dégoûter par ses fans.

Les limites du subjectivisme

L’ultra-subjectivisme est un trait d’époque. Dans la pop, des jeunes femmes murmurent leur journal intime à l’oreille de millions d’auditeurs connectés depuis leur propre bulle personnelle, et dans la littérature contemporaine, l’Américaine Emma Cline nous plonge dans des sphères intimes et brûlantes en dilatant le temps, par une approche plus radicale et plus percutante que celle de Sally Rooney, laquelle n’en rejoue pas moins de manière redoutable cette primauté de l’intime.

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Mûries dans une ère féminine, liquide, subjective, les autrices du XXIe siècle s’opposent en cela au romanciers-mondes du XXe siècle, leur fracas, leur objectivisme délirant et totalisant, leur impérialisme formel, leur virilité hystérique. Ce revers sera sans doute fertile, mais il comporte aussi ses limites, voire ses écueils. Par exemple, dans Intermezzo, une complaisance pour l’atermoiement psychologique qui donne parfois l’impression au lecteur de se noyer. À force d’immersion psy, on manque d’oxygène ; à force de nœuds relationnels, on cherche du tranchant ; à force de langage-écho, on regrette la puissance des phrases vraiment forgées. La plongée n’en est pas moins passionnante.


INTERMEZZO, Sally Rooney, Gallimard, 464 p., 22 €

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