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Samuel Fitoussi : l’intelligentsia au pilori

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Publié le

13 mai 2025

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Après l’ingérence woke au cinéma (Woke Fiction, Le Cherche-midi 2023), Samuel Fitoussi revient avec Pourquoi les intellectuels se trompent pour offrir un examen de conscience malgré eux à une flopée d’intellectuels qui se s’est largement compromise dans l’horreur. Entretien.
© Benjamin de Diesbach

Philosophe, universitaire, essayiste… Comment définir un intellectuel ?

Je me range à la définition de Thomas Sowell : l’intellectuel est celui dont le travail commence et finit dans la sphère des idées. Cela signifie que contrairement au boulanger ou à l’ingénieur, l’intellectuel n’est pas jugé en fonction de la validité de ses croyances via un critère de vérification empirique (le pain a-t-il bon goût, le pont s’effondre-t-il ?), mais en fonction du référentiel social : l’opinion des autres sur ses propres opinions. Les intellectuels de gauche au XXe siècle ont peut-être créé un monde autoréférentiel, où des idées catastrophiques (Mao est un philanthrope duquel nous devrions nous inspirer), mais jugées justes ou vertueuses dans leur univers social, rebondissaient et s’entretenaient, sans pouvoir être disqualifiées au contact du monde réel.

Pourquoi sont-ils souvent à l’avant-garde des ignominies ?

Je propose plusieurs pistes dans mon livre. Évoquons l’une d’entre elles, qui éclaire l’attirance de l’intelligentsia pour le totalitarisme. Les démocraties libérales ont peut-être le tort de ne pas conférer une importance suffisante à l’intellectuel. En effet, dans nos sociétés, les évolutions sont le fruit d’une somme de décisions individuelles. L’ordre n’est pas construit par le haut. « Si la plupart des intellectuels qui vivent dans les sociétés libérales haïssent ces mêmes sociétés, écrivait Jean-François Revel, c’est qu’elles les empêchent de s’approprier entièrement la direction d’autrui. » Dans les sociétés plus autoritaires en revanche, l’intellectuel théorise la société idéale, et le politicien applique ses idées. Selon l’anarchiste russe Bakounine, le but réel des intellectuels marxistes était l’instauration d’une « pédantocratie », c’est-à-dire un régime dans lequel les pédants – les théoriciens marxistes – exerceraient les responsabilités. « Les intellectuels, écrivait Roger Scruton, sont naturellement séduits par l’idée d’une société planifiée, car ils pensent qu’ils en seront les responsables. » Selon Waclav Makhaïski, si le communisme a tant plu à l’intelligentsia, c’est car il s’agissait d’un « régime basé sur l’exploitation des ouvriers par les intellectuels ». Orwell soupçonnait les intellectuels anglais d’admirer le communisme car ils y voyaient la promesse « d’une société hiérarchisée où l’intellectuel s’emparerait enfin du fouet ».

« Les intellectuels disposent du luxe de pouvoir se tromper sans subir eux-mêmes les conséquences de leurs erreurs »

Samuel Fitoussi

Parmi les raisons, vous analysez la raison sociale. Expliquez-nous ?

Le psychologue Jonathan Haidt nous demande d’imaginer deux hommes : l’un défend la vérité en toutes circonstances, même quand celle-ci est impopulaire ; l’autre parvient à conserver toujours une bonne image, quitte à adhérer à tort au consensus de son groupe social. À travers l’histoire, lequel a davantage survécu, s’est davantage reproduit ? La réponse est évidente : le second. C’est de cet homme que nous descendons. Autrement dit, l’évolution a programmé nos cerveaux pour nous orienter non pas vers la vérité, mais vers les croyances qui nous confèrent un statut social. Cela est particulièrement vrai dans les contextes où le prix de l’erreur est faible. Or les intellectuels disposent du luxe de pouvoir se tromper sans subir eux-mêmes les conséquences de leurs erreurs. Sartre a défendu Staline, Mao, Fidel Castro, Pol Pot, le Vietnam du Nord, applaudi le terrorisme aux JO de Munich, soutenu la révolution iranienne… et pourtant, il est resté toute sa vie « le maître à penser de l’intelligentsia » (Soljenitsyne), vivant une vie agréable dans les beaux quartiers de Paris.

Vous dîtes que les intellectuels ne payent que rarement les conséquences de leur erreur. Disons que les intellectuels de droite comme Maurras par exemple l’ont payé très cher. N’est-ce pas un privilège de la gauche ?

Il semble en effet régner une asymétrie dans le débat public. Lorsque la gauche se trompe (ou alimente la haine des forces de l’ordre, fraie avec l’islamisme, etc.), on considère qu’il s’agit d’une dérive regrettable, d’un dévoiement de sa nature réelle (bonne par essence) qui n’invalide en rien la pureté des intentions ou la pertinence du projet originel. En revanche, lorsque la droite se trompe, on considère qu’elle a laissé tomber le masque et laissé entrevoir son vrai visage (forcément mauvais). C’est pourquoi on pardonne plus facilement aux intellectuels de gauche leurs égarements. Or, puisque la propension à se tromper est fonction du coût social de l’erreur, on comprend pourquoi ce sont des intellectuels de gauche qui se sont trompés le plus souvent depuis 1945 !

Lire aussi : Victime de père en fils : entretien avec Pascal Bruckner

Lorsqu’on fait la liste des intellectuels que vous citez, ceux de gauche arrivent largement en tête. N’y-t-il pas une raison ontologique à ce courant de pensée ?

Oui. Tout découle, je pense, du modèle de la nature humaine sur lequel s’appuient les progressistes et les conservateurs. D’un côté, les héritiers de Burke (« Il y a, par la constitution fondamentale des choses, une infirmité radicale dans la nature humaine ») savent que la civilisation repose sur des arbitrages fragiles et nécessairement insatisfaisants. De l’autre, pour les héritiers de Rousseau (« Il n’y a pas de perversité originelle dans le cœur humain »), la politique a un but : construire la société parfaite. Par conséquent, chez les conservateurs, les plus radicaux sont considérés comme des dangers (car ils risquent, selon la formule de Aron, « de déchirer la pellicule de civilisation, lentement formée au long des siècles »), tandis que chez les seconds, les plus modérés sont considérés comme des mous qui retardent l’édification de la société idéale. C’est sans doute pourquoi, à droite, ce sont les intellectuels les plus modérés qui ostracisent ou sermonnent les plus radicaux, tandis qu’à gauche, c’est souvent l’inverse.

La radicalité est-elle un gage d’influence pour un intellectuel ? La nuance (comme en politique ou dans les médias) ne souffre-t-elle pas un a priori suspect ?

Notons d’abord que la nuance bénéficie parfois d’un a priori positif injustifié. Injustifié car certaines choses se prêtent mal à la nuance (par exemple le théorème de Pythagore, l’idée que le communisme ne fonctionne pas, ou que l’évolution de la Seine-Saint-Denis depuis 40 ans n’est pas positive). En outre, dans le débat public, certains intellectuels semblent confondre « nuance » et « milieu » et croire qu’il existe un impératif moral à se placer toujours à équidistance parfaite des positions du RN et de LFI. Pourtant, comme le formulait Revel, « l’impartialité arithmétique devient parfois partialité morale ».

Cela dit, il pourrait bien y avoir une prime à une certaine radicalité chez l’intelligentsia. J’aime beaucoup la notion de « croyances de luxe » forgée par le chercheur Rob Henderson. Selon lui, de la même manière que certains biens (montres, bijoux, etc.) sont achetés non pas pour le plaisir qu’ils procurent, mais pour le signal de richesse qu’ils envoient, certaines croyances sont adoptées car elles positionnent socialement celui qui y adhère. Lesquelles ? Celles qui nuisent davantage aux classes populaires qu’à l’élite socio-culturelle. Ricaner de la demande de sécurité exprimée par les Français, c’est signaler que soi-même, on ne souffre pas de la délinquance, que l’on est protégé par des frontières symboliques et que l’on jouit d’un certain confort de vie. Prôner l’immigration incontrôlée, c’est montrer que l’on ne connaît pas les tensions liées au multiculturalisme. Une croyance de luxe, c’est une croyance à laquelle on adhère pour montrer qu’on appartient à une classe sociale protégée des conséquences de ladite croyance.


POURQUOI LES INTELLECTUELS SE TROMPENT, SAMUEL FITOUSSI, L’Observatoire, 270 p., 22 €

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