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Victime de père en fils : entretien avec Pascal Bruckner

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Publié le

5 mai 2025

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Dans son dernier essai « Je souffre donc je suis. Portrait de la victime en héros » (Grasset, 2024), le philosophe Pascal Bruckner analyse l’avènement de l’idéologie victimaire en Occident. Une société où la victime remplace le héros est-elle destinée à mourir ?
© JF Paga – Grasset

D’où vient notre attrait pour la victime ?

Le victimisme est un dérivé du christianisme et du judaïsme. Le souci pour la victime vient de la Passion de Jésus-Christ, le Fils de Dieu crucifié comme un esclave sur la croix, et qui dans son martyr témoigne pour tous les faibles, opprimés et affligés. Les premiers sur terre sont les derniers au ciel, et inversement. C’est la subversion apportée par cette figure unique dans l’histoire humaine : pour la première fois, les forts n’ont pas raison contre les faibles, c’est une révolution fondamentale. Le culte de la victime vient donc du christianisme lequel, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, dépérit peut-être comme pratique mais triomphe comme mentalité et continue à irriguer la société française dans toutes ses parties, y compris chez les athées ou à l’extrême gauche. En somme, la victimisation est une illustration de cette phrase de Chesterton : « Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. »

De quand datez-vous le remplacement du héros par la victime ?

En France, c’est l’après-guerre qui a marqué ce basculement. À la Libération, de Gaulle et les communistes décident d’insister sur l’héroïsme de la Résistance, même si ce mouvement a été très minoritaire durant la guerre. Il fallait rendre confiance à un pays qui ne s’était jamais remis de la défaite, même aujourd’hui d’ailleurs. On insistera donc sur l’héroïsme des maquisards, et on minimisera les camps de concentration et le retour des déportés survivants dans leurs foyers.

« On veut absolument passer pour un paria, sans quoi notre vie est sans valeur »

Pascal Bruckner

À partir des années 70, une autre histoire s’écrit avec un bouleversement des mentalités. De nombreux films montrent l’horreur des camps de concentration et l’abomination de cette mise à mort mécanique de populations entières. Des livres et documentaires mettent au premier plan la figure de la victime, avec plusieurs conséquences. La première, c’est que chacun va tenter d’aligner sa souffrance particulière sur le martyr des Juifs et des Tziganes déportés. La métaphore du « survivant » va imprégner tous les discours, y compris dans le néo-féminisme contemporain. Beaucoup de femmes se vivent comme des survivantes, comme si elles avaient traversé les épreuves d’Auschwitz ou de Buchenwald. La seconde conséquence, c’est l’attrait incroyable pour le mot « génocide ». Il devient tout à coup une sorte de drapeau dans lequel tout le monde veut s’envelopper. On voit à travers la guerre entre Israéliens et Palestiniens, quoi qu’on en pense par ailleurs, à quel point la captation du mot « génocide » est un enjeu symbolique fondamental. Les partisans du Hamas veulent absolument s’approprier le prestige monstrueux du terme génocide pour détrôner les Juifs et nazifier Israël.

À partir de ces éléments, le statut de victime va devenir plus désirable que celui de héros. La meilleure preuve vient de François Hollande qui, en novembre 2015, souhaite attribuer la Légion d’honneur aux victimes du Bataclan. Et le comble de la confusion sera atteint par un projet de plaque commémorative de la mairie de Paris en faveur d’Arnaud Beltrame, qui aurait été « victime de son héroïsme ». C’est la confusion totale des valeurs, parce qu’un héros qui a choisi librement de sacrifier sa vie pour les autres n’est pas une victime passive. Ainsi en est-on arrivé à la désirabilité du statut de martyre qui caractérise notre époque : on veut absolument passer pour un paria, sans quoi notre vie est sans valeur.

Est-ce donc une particularité occidentale ?

Oui, mais comme l’Occident hante le reste du monde, c’est devenu une stratégie pour les despotes et autres groupes criminels. Tout le monde se drape dans la défroque du martyr dès qu’il veut obtenir un avantage. Poutine se présente comme un combattant antinazi et explique que son pays est la cible de l’agression ukrainienne. Erdogan parle de la destruction de l’Empire ottoman par la malignité des puissances occidentales. Et les groupes terroristes – Daesh, les Frères musulmans et Al-Qaïda – usent de la rhétorique victimaire en dénonçant la soi-disant « islamophobie », arme sémantique de pur chantage utilisée par tout le monde, y compris le recteur de la mosquée de Paris, pour permettre à l’islam d’échapper aux critiques légitimes.

Lire aussi : Éditorial d’Arthur de Watrigant : Tu seras une victime, mon fils

La rhétorique victimaire est transpartisane, elle touche la droite comme la gauche, elle est utilisée par tous les despotes. Celui qui en use et abuse avec le plus de facilité, c’est encore Donald Trump. Tout son argument de campagne a été de dire au peuple américain : « Vous êtes malheureux collectivement à cause de l’avidité et de la cupidité du reste du monde. » En ce sens, contrairement au préjugé, Trump n’est pas anti-woke : il est hyper-woke. Là où le wokisme victimise des minorités sur des générations, lui victimise le peuple américain tout entier. Il a volé à son ennemi sa rhétorique victimaire, et il a transformé le peuple américain, qui est quand même le pays le plus riche du monde, en une sorte de paria des nations dont l’Europe, la Chine, l’Afrique ou l’Asie suceraient le sang. Mais nos politiques en France ne sont pas en reste et ce n’est pas sans perplexité qu’on entend Marine le Pen se comparer à Martin Luther King après sa condamnation…

L’islam politique a gardé une culture de l’héroïsme par le martyr, certes très dévoyé, mais il n’hésite pas comme vous le dites à user du langage victimaire pour s’imposer. C’est comme s’il avait compris qu’il s’agit du seul langage compris par l’Occident…

Oui, les islamistes savent parfaitement quel langage tenir pour nous culpabiliser et nous interdire de les réfuter ou de les combattre. Le chantage s’est un peu atténué depuis 2015, mais il reste toute une partie de la gauche, et même du centre, qui considère par exemple que l’Algérie, en raison de notre passé colonial, doit être traitée avec des égards. Ce régime est une dictature militaro-islamiste qui opprime son peuple, mais nous continuons à faire comme si elle était victime de nos actions passées. Boualem Sansal fait les frais de cette prise d’otage.

Autre exemple récent : l’affaire Gisèle Pelicot. Quel regard portez-vous sur le culte martyrolâtre dont elle fait l’objet ?

Pour l’affaire Pelicot, comme pour l’affaire Le Scouarnec, il faut d’abord rendre hommage aux gendarmes qui, alertés à chaque fois par un incident – dans le cas de Dominique Pelicot, un voyeur qui regardait les femmes enfiler des sous-vêtements dans les cabines d’essayage – ont remonté le fil pour découvrir toute l’affaire.

« Gisèle Pelicot veut que toute la lumière reste sur son cas et refuse que sa fille existe en dehors d’elle »

Pascal Bruckner

Il y a un côté monstrueux dans l’affaire Pelicot qu’il ne faut pas négliger : c’est l’abattage de masse systématisé. Et vouloir, comme l’ont fait quelques faibles d’esprit, incriminer le genre masculin tout entier ne fait pas avancer la réflexion dans ce domaine. Pardon de rappeler cette évidence : tous les hommes ne sont pas des violeurs ni des pervers narcissiques. Mais ce qui m’intrigue dans cette histoire, c’est la rivalité mère-fille. Au fond, Gisèle Pelicot veut que toute la lumière reste sur son cas et refuse que sa fille existe en dehors d’elle. Elles se sont donc fâchées. Dans cette histoire atroce, on voit les ravages de la concurrence victimaire. « C’est moi qui ai souffert, ce n’est pas toi, tu n’as pas le droit à l’attention des médias. » Je trouve cela un peu triste : si la mère a traversé des épreuves terribles mais sans jamais prendre conscience de ce qu’elle endurait vraiment, cela ne justifie pas que la fille, peut-être violée par son père lequel est soupçonné aussi d’avoir commis des meurtres, soit marginalisée. Gisèle Pelicot est devenue l’incarnation simultanée du héros et du martyr – rappelons qu’il y a eu une pétition pour lui décerner le Prix Nobel de la paix – alors qu’en réalité le dévoilement du scandale est dû au courage et à l’intelligence des gendarmes.

Diriez-vous que le wokisme est l’acmé, ou la queue de comète, de ce nouveau régime victimolâtre ?

Le wokisme n’est qu’un aspect de l’idéologie victimaire. La première grande idéologie laïque fondée sur le refus de la souffrance, c’est le marxisme. La classe ouvrière, grâce à la révolution communiste, est par excellence la grande classe christique qui doit permettre d’en finir avec l’exploitation et créer une société quasi parfaite d’où la détresse aura été bannie. Mais le wokisme a repris le schéma marxiste, en fondant en nature les catégories d’oppresseurs et d’opprimés, sans aucun espoir de rédemption. Dans le marxisme, il y avait un avenir à travers le chaos fondateur de la Révolution. Dans le wokisme, il n’y en a pas : il est un nihilisme total. La lutte entre les dominants et le reste de l’humanité est une lutte sans fin.

Mais le wokisme n’est pas la queue de comète de la victimisation, puisque le populisme en est une autre. Trump est pris dans la même rhétorique, avec cet apitoiement sur le sort tragique du peuple américain. Si le souci des faibles est l’honneur de la civilisation occidentale, l’appropriation de la parole victimaire par les nantis me paraît une tendance lourde. Voyez comment notre dernier prix Nobel, Annie Ernaux, femme de grand talent mais aussi grande bourgeoise, millionnaire, continue à se vivre comme transfuge de classe, alors qu’elle appartenait à la petite bourgeoisie. C’est une stratégie classique à laquelle tout le monde a recours dès qu’il a un souci. Même les plus riches d’entre les riches veulent passer pour des damnés de la terre. Aujourd’hui, la souffrance fait vendre beaucoup plus que le sexe. C’est un genre à part entière. Moi qui suis juré au Goncourt, je peux vous dire que chaque année on reçoit des histoires types : enfants battus, femmes violées, etc. Aux États-Unis, ça a été qualifié de « misery memoirs ». Des gens ont fait des fortunes là-dessus, notamment avec le récit de leur maladie.

Le droit-de-l’hommisme et ses droits-créances sont-ils la traduction juridique de ce business de la souffrance ?

Il y a effectivement cette idée que le citoyen est potentiellement lésé dans son libre exercice par l’État, la société, ses proches ou des anonymes. Et le meilleur allié des droits-créances, c’est le développement de la justice. Nous sommes des sociétés où la judiciarisation des conflits surpasse infiniment l’arbitrage de ces conflits par la vie politique. C’est une évolution avant tout américaine. Aux États-Unis, tout se règle par les avocats et par la Cour suprême. C’est un business énorme. On a vu récemment cet employé de Starbucks qui s’est renversé un café brûlant sur les parties génitales, et qui a obtenu 5 millions de dollars – Starbucks a fait appel. Ce mouvement arrive désormais en France.

Lire aussi : « Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré » : #Jesuisvictime

Dans quelle mesure la reconnaissance des victimes était-elle nécessaire ? N’est-ce pas la conséquence d’une société qui n’avait pas su prendre suffisamment en compte la souffrance ? Globalement, il y a eu trois grands régimes de la souffrance. Dans le christianisme, la souffrance est un facteur de rédemption. La condition humaine est difficile car l’homme, coupable de naissance, doit payer pour racheter le péché originel. Souffrir, c’est participer à la Passion du Christ, donc endurer comme lui et verser une avance en quelque sorte sur le paradis. Assez vite, cette vision du monde a paru extrêmement cruelle, et dès le XVIIIe siècle, on a esquissé dans le droit – c’est un énorme progrès – l’idée de réparation. C’est un article célèbre du Code Napoléon de 1804 : si vous êtes victime d’un dommage causé par autrui, vous avez droit à un dédommagement. Ce sera bientôt le droit du travail, les assurances sociales, la rétribution après un accident, bref tout ce qui nous permet de vivre mieux aujourd’hui.

Mais depuis trente ans, la souffrance est devenue un facteur de salut mondain. Si vous rentrez dans la grande famille des victimes, vous êtes en quelque sorte exonérés des devoirs qui vous incombent en tant que citoyen, et vous avez le droit d’échapper à la justice, à la responsabilité, etc. Plus rien ne peut vous être imputé parce que votre caractère supérieur fait de vous une espèce de bienheureux laïc. La sainte famille des victimes constitue la nouvelle aristocratie qui remplace le sang bleu de l’ancienne. Et la tentative des minorités, dans le wokisme et avant lui dans le politiquement correct et le tiers-mondisme, c’est la transmission héréditaire du statut de victime, et de bourreau. Le victimisme est la version doloriste du privilège. Ce sont de nouvelles castes dans lesquelles tout le monde s’engouffre, au risque d’un embouteillage monstrueux.

Le régime héroïque est-il condamné, ou le retour de l’Histoire et du tragique vont-ils ressusciter les héros ? La lutte contre l’islamisme ne va-t-elle pas nécessairement générer des Arnaud Beltrame ?

Le héros n’est pas mort. D’une part, dans la vie quotidienne, nous avons tous l’occasion de vivre, peut-être pas de façon héroïque, mais au moins de façon décente. Quand quelqu’un est menacé ou agressé dans le métro par des racailles, surtout des femmes, nous avons toujours la possibilité de nous interposer, parfois au prix d’un mauvais coup. Le courage reste la valeur essentielle dans un monde dangereux. Le retour de la guerre à l’Est de l’Europe et les menaces de Moscou contre nous vont aussi transformer la mentalité des jeunes Français. On voit bien que l’armée française, qui avait été discréditée par la défaite puis par la « sale guerre » d’Algérie, est en train de retrouver son lustre auprès des jeunes générations. Si nous sommes vraiment menacés par un affrontement avec la Russie ou l’Algérie – les Russes et les Algériens ont déjà fait des manœuvres navales ensemble, et rien n’exclut qu’un jour l’Algérie, conjointement avec les forces russes, ne lance des attaques militaires contre notre pays –, l’héroïsme reviendra comme une valeur dans la jeunesse. Je rappelle qu’Alger a aidé la milice Wagner à chasser les Français du Mali. Pour que l’héroïsme revienne, nous devons être capables de désigner nos ennemis : l’islam politique sous toutes ses formes et le fascisme poutinien, les deux étant liés d’ailleurs sur le plan stratégique puisque Poutine a armé le Hamas, le Hezbollah et l’Iran, aide les Talibans et s’appuie sur Kadyrov, le chef djihadiste de Tchétchénie. Nous vivons dans une atmosphère d’insécurité et d’incertitude absolument nouvelle après le long répit pacifique postérieur à 1945. Sur le plan de la vie quotidienne, à chaque pétard qui explose dans l’espace public, nous repensons au Bataclan. Depuis 2015, nous vivons avec l’idée que la mort peut surgir à n’importe quel moment sous la forme de fadas fanatisés et hurlant « Allahu akbar » dans la rue, au cinéma, dans les hypermarchés ou les jardins. Au fond, c’est le principe de réalité qui va nous obliger à abandonner le dolorisme permanent. Une nation libre ne peut pas être composée de 67 millions de geignards, d’autant que les victimes ne cesseront de se battre entre elles pour s’arroger la marche supérieure.

JE SOUFFRE DONC JE SUIS, PASCAL BRUCKNER, Grasset, 320 p., 22 €

Le christianisme est un héroïsme

La sacralisation de la victime est-elle un fruit corrompu du christianisme comme l’avance Pascal Bruckner, ou la conséquence du reflux de la foi chrétienne dans nos sociétés ? C’est cette dernière thèse qu’étaye François Azouvi dans Du Héros à la victime, essai dans lequel il retrace avec beaucoup d’érudition le passage au XXe siècle du régime héroïque au régime victimaire, avec la mémoire de la Shoah comme point de bascule (des morts pour rien, sans résistance), à laquelle sont venues se greffer les luttes féministes, antiracistes ou décoloniales. Azouvi l’explique magistralement en épilogue : « L’apparition de la victime dans notre société sécularisée n’est pas la marque d’une sécularisation inachevée, elle suppose au contraire la rupture consommée avec la matrice religieuse. » La chrétienté appelait au don et au témoignage, et ce fut le règne des héros, des martyrs et des saints ; c’est dans l’exacte mesure où le religieux s’est retiré, laissant ainsi disponible l’expérience du sacré, que la catégorie de victime put émerger et être sacralisée – « saturation éthique » en forme d’absolu terrestre sans extériorité transcendantale. Pourquoi la victime ? La souffrance nous est devenue insupportable parce qu’inintelligible dans un monde sans métaphysique. Le mal n’étant plus explicable, et d’autant plus scandaleux qu’il n’a plus aucun sens, nous tournons autour de lui avec la figure de la « victime », dont l’existence signe l’absence de transcendance. Riches réflexions dont l’auteur tire deux conclusions : le règne des victimes montre que la sécularisation de nos sociétés est complète ; centrée sur la reconnaissance, cette éthique du care paraît bien incapable de fonder un ordre politique. Peut-être est-ce par nostalgie du régime héroïque que l’auteur a cru bon de refuser nos sollicitations – en ces temps de confusion, il faut marquer où l’on est, nous a-t-il répondu. Les héros, ce n’est décidément plus ce que c’était. Rémi Carlu

DU HÉROS À LA VICTIME : LA MÉTAMORPHOSE CONTEMPORAINE DU SACRÉ, FRANÇOIS AZOUVI, Gallimard, 304 p., 24 €

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