Concernant Sébastien Tellier, j’ignore toujours s’il se fout de notre gueule ou si c’est à nous de nous foutre de la sienne. Être un génie naïf est une grâce rare. Légèreté et profondeur mêlées. Quelques notes de perversion enfantine. L’équilibre est précaire. Tout le monde n’est pas Charles Trenet ou le Douanier Rousseau. Loin s’en faut. Peut-être Tellier voulait-il être un Brian Wilson électronique, le Syd Barrett (co-fondateur de Pink Floyd et icône déraillante) de la French Touch. C’est sans doute viser un peu haut, planer à mille lieues. Perdu entre l’univers de Christophe et celui des Télétubbies, l’homme m’a toujours rendu perplexe. Tout cela serait plus simple s’il était un médiocre. Avec plus de dix albums à son actif, il est un compositeur et producteur reconnu. Pour son dernier disque, nommé Kiss The Beast, il revient après six années d’absence.
Dindons de la farce ou fiers idiots ?
Comme toujours avec lui, les couches sonores s’accumulent et créent un ensemble élégant autant que kitsch. Un certain grandiose grandiloquent apparaît. Les paroles niaises plus que naïves aussi (« Je suis tendre et rêveur / Naïf de cœur / C’est la tempête et j’ai peur. »). En personnage post-warholien, Sébastien Tellier pourrait nous piéger. Ce n’est pas impossible. Et la perplexité ne cesse de me gagner, encore et encore. Admirant et ironisant d’un même mouvement. L’interprète de La Ritournelle a dû produire cet effet toute sa vie (« J’ai pas de succès, je m’entête / Les gens se fichent de moi / J’suis grand, j’suis pur, j’suis sincère / C’est bizarre, mais ça plaît pas / Au fond des yeux la détresse / Je sais pas où je va »). Serions-nous les dindons de la farce ou les trop fiers idiots passés à côté d’un artiste ?
Le Syd Barrett de la French Touch
D’une seconde à l’autre, d’une chanson à l’autre, j’oscille étrangement. Impossible de me situer face à ces douze titres. Comptines hallucinées admirables ou bonbons sonores écœurants, telle est la question. Une chose est en revanche certaine : Sébastien Tellier semble sincère. Est-ce une circonstance aggravante ? Il semblerait que non. Il semblerait aussi que sa niaiserie, délicieusement orchestrée, soit finalement sauvée par ses sombres profondeurs. Même sans ça, un titre comme « Romantic » est une pure réussite. Production plus que soignée, grande richesse harmonique, voyage sonore impérial. L’ensemble a quelque chose d’un baroque-kitsch qui a autant de quoi dégoûter que de charmer. Enfant, je me moquais de Brigitte Fontaine. J’avais bien tort. Il faut se méfier de nous-mêmes. « Penser contre soi », comme dirait l’autre.
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À la troisième écoute de ce Kiss The Beast, il me semblait faire mauvaise route avec mon dédain. Le rire narquois que j’entendais en moi semblait taper à côté, et même en-dessous. À la quatrième écoute, il me fallait bien avouer qu’il y avait là un disque plus que réussi. À mon corps défendant. Bien sûr, on peut sourire, se moquer. Mais nous serions bêtes de ne pas voir le reste. À la cinquième écoute, je ne résistais plus. Tellier ressemble à ces jeunes gens, au collège, qui attirent les mépris comme des aimants pathétiques. Un jour, certains de ces aimants tristes vous donnent tort. Et c’est tant mieux. Finalement, et sans doute un peu malgré moi, peut-être que Sébastien Tellier est bel et bien le Syd Barrett de la French Touch.






