Quel regard portez-vous sur votre œuvre commencée tard et écrite comme en accéléré ?
Le mot « œuvre » me paraît toujours très orgueilleux, mais il y a une unité, en effet, des thèmes récurrents. Quand on commence à écrire tard, on est sans doute plus cohérent que si l’on commençait dans sa jeunesse. Ce n’est pas forcément une qualité. Il y a parfois une trop grande cohérence, on a tendance à se calcifier, c’est pourquoi je m’arrange pour que ma vie personnelle explose régulièrement. Ça me permet de renouveler mon inspiration ! Voilà ce qui m’apparait clairement aujourd’hui.
À ce point-là ?
Ah bah, oui ! Quand j’ai écrit mon deuxième livre, Nada Exist, je savais que ça allait me coûter une femme, une maison et la très belle voiture que je possédais à l’époque ! L’écriture m’a demandé trois ans. J’avais prévu de tout perdre et j’ai tout perdu ! Et si le deuxième avait été difficile ; le troisième roman, L’Hyper Justine, a été affreux : j’avais une vie personnelle complètement détruite et c’est là qu’a commencé la ronde infernale des livres à écrire très vite pour des raisons financières. J’ai eu le prix de Flore puis le prix Femina, qui m’ont aidé à obtenir des à-valoir, et je vivais sur les à-valoir. Aujourd’hui, j’ai trois livres qui sont déjà prêts ou presque, et je suis obligé de freiner la parution. J’ai commencé tard, donc j’écris beaucoup.
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Avez-vous l’impression d’écrire toujours le même livre ?
J’aurais voulu écrire La Recherche ou La Comédie humaine, et je n’ai pas pu, pour des raisons techniques, économiques, et sans doute parce que je n’ai pas non plus la tournure d’esprit pour ça. Alors j’ai travaillé les mêmes idées fixes à travers tous mes livres, et puis quand j’ai écrit Eva, qui était un personnage d’Anthologie des apparitions, elle est entrée dans ma vie. Tous les livres sont différents dans les difficultés qu’ils posent, même s’il y en a de moins en moins avec l’âge, mais c’est justement une facilité dangereuse qu’il faut essayer d’endiguer en créant des situations de conflit. Je travaille beaucoup ma vie et mon œuvre en même temps. Mon père, qui était du groupe surréaliste, m’a toujours dit qu’il fallait avoir un travail et puis écrire, et ne surtout pas mélanger les deux, que ça donnerait une mauvaise vie et de mauvais livres. C’est finalement exactement ce que j’ai fait.
Cela résume donc le moteur de votre écriture ?
En ajoutant un autre paramètre : l’éditeur. Quand j’ai écrit Jayne Mansfield 1967, j’avais vendu le contrat à Grasset, alors que mon éditeur habituel était Flammarion, or, comme j’étais parti dans une veine très « Nouveau Roman », ce n’était pas très indiqué pour Grasset. Donc je m’adapte, non pas à mon lectorat, parce que je n’ai jamais su qui étaient mes lecteurs, mais à la situation donnée : un contrat avec un éditeur, une situation de vie, et cet ensemble de choses crée une situation de crise où je bricole le bouquin que je dois bricoler. Celui-là porte bien son nom : Performance, vu que j’étais dans une situation où ma femme m’avait poignardé et où je vivais avec ma belle-fille à une époque où les nouveaux moralistes veillent au grain. Voilà qui formait une situation plutôt pourrie ! En outre, j’avais vendu à un éditeur un sujet qui finalement m’emmerdait : les Rolling Stones, mais l’éditeur tenait comme un bouledogue à son truc. Alors, voilà : j’ai écrit ce roman en cavale et puis finalement, j’ai trouvé ma voie et j’ai essayé de faire le bazar. Bon, il a des défauts ! Avec cette méthode de travail, on se retrouve avec des bouquins qui ne sont pas intégralement réussis, mais pour moi, un bon livre – et j’espère que j’en ai écrit quelques-uns – c’est un livre dans lequel il y a quelques bonnes pages.
« Je m’arrange pour que ma vie personnelle explose régulièrement. Ça me permet de renouveler mon inspiration ! »
Simon Liberati
Dans Performance, vous semblez opposer la liberté, la finesse et l’ambiguïté de la littérature au lourd formatage qui préside à la création des séries…
Disons que le médium romanesque a une capacité de rendu qui n’est pas la même. Moi, je mets en scène les technologies contemporaines et depuis des années, dans mes livres, il y a des SMS et du WhatsApp, cela ne me fait absolument pas peur, je ne me réfugie pas dans un monde où ces choses-là n’existeraient pas, mais en revanche, ce que j’aime, c’est décrire quelque chose d’extrêmement contemporain avec une écriture qui est la plus précise possible et qui s’inspire, par exemple, de La Rochefoucauld. C’est pourquoi je vais parler de « mauvaise conscience » au lieu de « culpabilité » tout en évoquant une jeune fille de 2022.
J’aime utiliser les matériaux antiques pour rendre compte du moderne.
Y a-t-il un lien, pour vous, entre les années 60 et la fin du XIXe siècle, deux époques qui vous sont particulièrement familières ?
Mon goût s’est construit de manière très empirique et très ferme autour de ma seizième année : j’ai aimé le style 1900, les choses morbides de cette époque, et la fin des années
50, le moment de Jayne Mansfield où s’installe une espèce de baroque américain. Visuellement, c’est l’époque où l’Amérique est à son sommet de beauté. Le film Lolita, de Kubrick, est sublime de ce point de vue. J’ai beaucoup rêvé autour de ça et je l’ai ensuite décliné dans mes livres.
« Moi, il n’y a rien qui me dérange »
Simon Liberati
Vous montrez aussi ce revers noir, moins connu, des années 70…
C’étaient des gens qui étaient assez naïfs et avaient un rapport très adolescent à l’existence, si bien qu’ils voulaient connaître les extrémités de leurs limites. Souvent, ils les dépassaient, ce qui amenait des morts. C’était la grande époque où il était « interdit d’interdire ». Moi, je n’ai jamais été très « mai 68 », mais enfin ça avait une influence, et des gens comme Anita Pallenberg aimaient en effet tout ce qui était illicite, c’est-à-dire aussi bien la drogue que le national-socialisme ou la pédophilie. Moi aussi, je proviens d’un milieu assez interlope puisque mon père était du groupe surréaliste quand maman était danseuse aux Folies Bergères. Ils ont très bien connu les gens de la série Emmanuelle, Marayat et Louis-Jacques Rollet-Andrianne, ce qui veut tout dire, puis ils se sont convertis au catholicisme et je me suis retrouvé à Stanislas, l’établissement privé, tandis que mon père s’était mis à lire la littérature la plus à droite : Maurras, Chardonne, Daudet… pas Alphonse !
Cette époque qui vous fascine est aussi celle de votre enfance…
J’habitais là, avec mes parents, à Saint-Germain-des-Prés, et je sentais que quelque chose était en train de se passer d’absolument scintillant. Pour les voitures de sport, ce qu’il y a de plus beau, c’est la période 1966-1967 ! C’est là que sortent la Lamborghini Miura et la Maserati de Maurice Ronet dans La Piscine. Ces voitures-là, je les voyais passer. Je ne suis pas un fan de Modiano mais Modiano est un bon exemple de ce phénomène : on écrit souvent sur les choses dont on a entendu parler quand on était enfant et auxquelles on n’était pas invité parce que c’était réservé aux adultes. Les gens étaient beaucoup plus frimeurs à l’époque et cela a créé beaucoup de désir chez moi, et quand je suis arrivé à l’âge d’écrire, c’est-à-dire à quarante ans, ce qui était le bon âge pour écrire en ce qui me concerne, je me suis dit que j’allais rendre compte de ces choses que j’avais senties enfant.
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La liaison que vous décrivez dans votre livre, entre une jeune femme et un écrivain ayant plusieurs décennies de plus qu’elle est un peu à rebours des tendances de cette rentrée, non ?
Quand j’ai rendu à Grasset le manuscrit, ils ont tout de suite pensé que ça allait poser des problèmes parce que ce n’était pas franchement #MeToo. Je fabrique depuis des années une « machine célibataire » pour reprendre un terme de Duchamp, et les objets qui en sortent ne sont pas toujours très en accord avec les idées ambiantes. Aujourd’hui, ce que je vois, ce sont surtout des gens qui veulent une place au soleil et qui, de manière opportuniste, utilisent des argumentaires de manière à exclure leurs rivaux. Il y a une pression idéologique très forte, tout le monde tremble face à quelques instances, mais ça peut être de simples bloggueuses. Moi, j’ai décidé de ne pas me laisser intimider, mais je ne suis pas non plus un provocateur, mon champ d’écriture n’entre pas dans la polémique. Ce qui est très amusant avec le milieu littéraire, c’est que lorsqu’on rencontre des gens qu’on peut identifier comme tenant des discours très conformistes, on s’aperçoit qu’ils en sont rarement dupes. Au point de vue juridique, sur ce livre, je n’ai pas eu de problème : les personnages ne se sont pas révoltés.
Cela vous est fréquemment arrivé ?
Oui ! Il y en avait une, inspiratrice d’un personnage de L’Hyper Justine, avec qui je sortais en soirée, et je disais toujours : « Ah voilà Machine, avec laquelle je ne vais pas tarder à être fâché ! » Et ça n’a pas raté : on a été fâchés pendant vingt ans. Mais bon, j’ai réussi un joli personnage. Souvent, même quand on les portraiture bien, les gens ne sont pas contents parce qu’ils ne voient que ce qui leur déplaît. Une jeune femme m’avait inspiré Babeth dans
Nada Exist, et alors que tous ces amis avaient trouvé son personnage très ressemblant, elle s’est indignée parce que j’avais écrit qu’elle avait des « mains d’ouvrier ». C’est vrai qu’elle avait des mains assez masculines, mais enfin, il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! Eva n’était pas très contente de mon livre sur elle, si bien que j’ai passé des années à entendre des choses extravagantes. Je peux supporter les pires avanies, les pires insultes si le personnage est inspirant. Et Eva était un personnage éminemment inspirant.
Vous considérez-vous comme un écrivain des stupéfiants ?
La drogue n’a finalement jamais été si importante dans ma vie, mais ça m’a aidé à faire des bêtises, et je ne parle pas de petites bêtises, comme le fait de me faire arrêter avec Beigbeder, non, mais de bêtises plus graves : tromper quelqu’un, monter une arnaque avec des Ouzbeks… Je n’aurais jamais fait des choses pareilles si je n’avais pas été complètement défoncé. Peut-être que je suis né dans une période où, finalement, la vie était un peu trop paisible. Quand je vois toutes ces peurs que les analystes décomposent avec une bienveillance extrême : ça va, la vie n’est pas si dure et les dangers ne sont pas si grands ! Ce que j’aime bien avec la haute société, ou celle qui prétend l’être, c’est que ce ne sont pas des gens forcément méchants, mais qu’ils sont extraordinairement trashs et agressifs. Ça me fait toujours rire ! Je crois que c’est pour ne pas s’ennuyer. Aujourd’hui, on n’ose plus dire certaines choses de peur de blesser telle ou telle minorité ou de « déranger ». Moi, il n’y a rien qui me dérange, alors je ne comprends pas trop. Enfin, ce n’est pas grave, ça va passer comme le reste, ce n’est qu’une lutte de pouvoir. Des gens veulent prendre des postes, cette comédie cessera quand ils les auront pris.
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Quel est votre panthéon littéraire du moment ?
Je fréquente depuis bientôt deux ans Chardonne et Morand parce que je me suis attelé à la lecture de la correspondance complète, et je me suis remis à lire Le Journal inutile de Morand ensuite. Jean-Jacques Schuhl considère quant à lui que c’est l’un des rares livres édités par Gallimard qui soient intéressants depuis trente ans ! Sinon Léautaud, Saint-Simon, mais j’ai aussi des lectures très à gauche, d’autant que mon parrain était Louis Aragon et que, sans lui, je ne serais pas venu au monde puisque c’est lui qui a convaincu mes parents de faire un autre enfant après la mort de mon grand frère.





