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Affaire Briot-Grappe : quand une accusation d’agression vaut condamnation

Il y a deux ans, la cantatrice Chloé Briot portait plainte contre le baryton Boris Grappe pour agression sexuelle lors de scènes mimant des rapports intimes. Fin septembre, cette plainte était classée sans suite par le procureur de la République de Besançon. Entre temps, à cause du procès médiatique et sur fond de #MeToo, la carrière de Boris Grappe a pris fin. Un immense gâchis pour B.M., chef d’orchestre, qui analyse l’affaire dans cette tribune.

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© L'Inondation

Avant d’écrire cet article et de m’exposer en traitant ce genre de sujets, j’ai longuement hésité. J’avais également peur, je l’avoue, des conséquences. Ce qui m’a décidé, c’est le silence ayant suivi la conclusion de cette affaire et les implications désastreuses pour l’artiste incriminé. Et enfin parce que comme l’a dit un grand personnage de notre littérature, « on n’abdique pas l’honneur d’être une cible ».

J’avais vaguement suivi l’affaire Briot-Grappe, comme j’ai vaguement suivi tout le maelström #MeToo. Pas par manque d’intérêt mais parce que la surdose d’information tue l’information au point que démêler le vrai du faux devient impossible et surtout – chose plus gênante – secondaire.

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Aujourd’hui, un chanteur de grand talent, Boris Grappe, a sa carrière brisée parce qu’un tribunal médiatique, bien silencieux aujourd’hui, l’a condamné en première instance dans un système juridique où il n’y a pas d’appel. Je suis d’ailleurs reconnaissant à monsieur le procureur de la République de faire la publicité de cet abandon de charges car les médias n’ont pas jugé bon d’accorder la même attention au rétablissement d’un nom qu’à son flétrissement.

Le tribunal médiatique se met en branle

Petit rappel des faits : dans un opéra récent, deux chanteurs devaient mimer un couple dans son intimité sans instructions particulières du metteur en scène. Ce dernier ayant fait le pari affirmé d’hyperréalisme (pour ce que cela signifie…), le chanteur devait donc improviser et mettre en place les gestes de transport d’un mari envers sa femme qui lui semblaient appropriés. Néanmoins, le metteur en scène était présent et pouvait intervenir à tout instant. Il ne l’a pas fait.

Ce n’est qu’après un certain nombre de représentations que la chanteuse a fait part de sa gêne au metteur en scène, lequel a demandé au chanteur de modifier l’interprétation de ces scènes d’intimité. Ce dernier s’est immédiatement exécuté. Peu de temps après, soutenue par le ministère de la Culture qui en a fait grand foin (où est-il aujourd’hui ?), la chanteuse a porté plainte à grand renfort de secousses médiatiques.

Monsieur Grappe n’est victime de rien d’autre que d’être un homme

Comme dans chaque affaire de ce genre, personne ne sait exactement ce qu’il s’est passé dans le cœur de ces deux chanteurs, sauf eux. Cependant, il semble assez clair qu’il y avait une absence d’intention d’être malsain (aucun geste intime n’a eu lieu hors de scène) et que cela s’est fait au vu et au su de tous : devant les artistes, les techniciens et même le public, sous le contrôle vigilant du metteur en scène. Il est certain qu’à aucun moment ces choses n’ont été cachées, ou qu’elles ont été sournoisement mises en place par le chanteur, ou encore qu’il a désiré blesser la chanteuse.

On ne doit surtout pas minimiser la souffrance réelle de Chloé Briot. Son ressenti n’a pas à être mis en perspective ou de côté. Elle a visiblement souffert. On peut à la rigueur supposer si l’on veut que les gestes de monsieur Grappe manquaient de tact (comment savoir ?) mais on peut à bon droit s’interroger sur les circonstances de tout ce fatras.

Que les mots de monsieur Badinter nous reviennent en mémoire : « Je préfère dix coupables en liberté qu’un innocent en prison ». Peut-être le monde contemporain a-t-il oublié le fondement moral de la justice : si un crime non puni est injuste, un innocent condamné est inhumain.

Aujourd’hui, monsieur Grappe ne peut plus chanter parce qu’il est boycotté par tous. Il s’est exilé dans un travail louable (aide-soignant en Allemagne), mais qui ne comble probablement pas les désirs de son cœur. Il n’est victime de rien d’autre que d’être un homme. S’il a blessé madame Briot, c’est réellement malheureux mais c’était certainement involontaire, et il est bien possible qu’il s’en repente. Mais pensez-vous réellement, au regard des circonstances, que la peine soit juste ?

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Si M. Grappe lit ces lignes, qu’il sache qu’il est plus que bienvenu, je me ferai fort de lui trouver des dates, et si besoin, de lui en organiser ! Car il est plus qu’injuste qu’un chanteur lyrique de talent ne puisse plus exercer son art lorsque les charges qui étaient supposées l’en éloigner se sont avérées dépourvues de fondements.

Quand l’hyperréalisme tourne à l’exhibitionnisme

Me restent deux remarques personnelles. La première, c’est que je suis très surpris par l’absence de réactions du milieu lyrique. Chanteurs, choristes, musiciens, chefs : de nombreuses personnes auraient pu prendre la parole pour défendre leur confrère injustement accusé. Je ne sais quelle peur les tétanise mais vivre de son art dans cette ambiance de crainte n’est pas souhaitable. S’il y a erreur, maldonne, maladresse, blessure, et si tant est que rien d’illégal ou d’irréparable n’ait été commis, les choses peuvent se régler entre êtres doués de raison. Je crois profondément aux vertus du dialogue qui, dans ce cas précis, aurait sans doute évité la présente situation que nous connaissons.

La seconde, au risque d’en surprendre plus d’un, c’est que l’opéra n’est pas la vraie vie. On s’y aime pour de faux, on s’y hait pour de faux, on s’y embrasse pour de faux et, fort heureusement, on y meurt pour de faux. On le fait plus ou moins bien, avec plus ou moins de talent et de conviction, mais rien n’est vrai. Et c’est le principe même de l’art : être pour de faux tout en ayant l’air vrai, pour transporter le spectateur dans un monde parallèle dont il redescendra avec la chute du rideau.

Si une certaine pudeur existait dans la création contemporaine, on aurait pu éviter ce gâchis : la blessure d’une femme, le flétrissement d’un nom, l’effondrement d’une carrière, le déchirement d’une profession

Je n’ai pas lu le livret de Pommerat mais s’il y a bien une chose certaine, c’est qu’aucun argument ne justifie du tripotage sur scène et que si une certaine pudeur existait dans la création contemporaine, on aurait pu éviter ce gâchis : la blessure d’une femme, le flétrissement d’un nom, l’effondrement d’une carrière, le déchirement d’une profession. Tout cela pour la liberté de choquer au nom d’une prétendue liberté d’expression.

Vous voulez de l’hyperréalisme ? La vie est là, juste devant vous. Nul besoin de la rendre plus réelle qu’elle n’est dans un cadre qui n’est pas fait pour. Quant à moi, sans doute dinosaure aveugle et sourd aux sirènes du modernisme, je vous avoue avoir bien du mal à distinguer l’hyperréalisme pédant de l’exhibitionnisme malsain. Quel est le besoin de montrer explicitement un rapport sexuel pour faire comprendre au public l’intimité d’un couple ? Quel besoin de montrer un film pornographique pour évoquer le Venusberg ? Quel besoin d’un chanteur cul nul violant explicitement Axinia alors que rien dans le livret ne fait référence à ce point scénaristique ? Ce n’est pas simplement du mauvais goût, c’est de la trahison librettique.

Comme l’a dit Scott Adams, la créativité, c’est se permettre de faire des erreurs. L’art, c’est de savoir lesquelles garder. Aussi aimerais-je un peu moins de créativité et un peu plus d’art. Surtout que, lorsque ces erreurs mettent en péril la pudeur d’une femme et l’honneur d’un homme, c’est vraiment cher payé.

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