Après vous être lancé dans une suite romanesque, vous revenez au récit autobiographique, qu’est-ce qui vous y a poussé ?
Avec moi, c’est souvent une affaire de contrat. Je construis un projet de livre à partir du moment où un éditeur est intéressé. Dans le cas de Stanislas, c’est une idée qui m’a été commandée il y a longtemps. Je voulais raconter ma jeunesse par le biais des douze années, entre mes cinq et dix-sept ans, passées à l’école Stanislas. J’ai gardé un très mauvais souvenir de cette période, mais je ne souhaitais pas pour autant faire un réquisitoire. L’enfance est un sujet qui me paraît intéressant. On dit souvent que les récits sur l’enfance de personnes célèbres sont assommants : je ne suis pas d’accord.
Le livre s’intitule Stanislas, mais n’est-ce pas autant le récit d’un fils que celui d’un élève ?
Je voulais surtout parler de ma mère, la dédicataire du livre. Elle a certainement plus été à l’origine de mes goûts pour la littérature romanesque et la prose que mon père, qui était un poète et les romans n’étaient pas sa tasse de thé. Malgré ça, il me prodiguait des conseils que je suivais. En me parlant de Jean Lorrain ou de Huysmans, il suivait moins ses admirations que les penchants qu’il me prêtait à juste titre. En revanche, ma mère était une grande lectrice de Proust, des Mille et une Nuits, de Saint-Simon… Elle ne me disait pas de lire untel ou untel, mais m’a communiqué une passion qui est restée très forte chez elle. Comme j’avais peu parlé d’elle, par timidité, par pudeur, parce que mon père était encore en vie, je voulais le faire cette fois-ci.
N’est-ce pas surprenant de voir que le fils d’un poète surréaliste, proche de Breton et d’Aragon, est placé dans un pareil établissement ?
Mes parents ont eu une réaction face à mai 68. Ils sont passés à droite, sans être traditionnalistes ni d’extrême droite, au moment où tout le monde devenait de gauche. C’est tout à fait dans l’esprit d’opposition propre à ma famille : dès que l’un dit noir, il faut dire blanc. Même moi, aujourd’hui, je suis ainsi : alors que je ne sais pas par qui l’on sera gouverné d’ici deux ans, je me passionne pour le Parti Socialiste des années 70, qui est finalement devenu un peu vintage.
« Écrire sur cette période m’a été désagréable, mais il fallait que je le fasse »
Simon Liberati
De la rentrée scolaire 1965 à votre renvoi en 1977, c’est tout un monde qui se métamorphose. Quels souvenirs en gardez-vous ?
Il y a eu un changement extraordinaire. Je suis rentré là-bas avec la raie sur le côté, et quand j’en suis sorti, les enfants avaient la coupe des Rolling Stones. Si je ne suis pas réactionnaire, je suis en revanche un antiquaire. Un brocanteur, pour être exact. Enfant, j’aimais sans doute déjà ce qui me renvoyait vers le passé. À Stanislas, le côté vieux collège poussiéreux avec les abbés que l’on vouvoyait, la croix d’honneur, les habits du dimanche, tout ça me plaisait. Malheureusement, je voyais se déliter ces apparats sous les coups d’une tartufferie de la bienfaisance. Au moment où j’y étais, Stanislas devenait déjà épouvantablement moderne. Ils construisaient le nouvel immeuble à la place de l’ancien collège. En arrivant là-bas, j’ai vu les travaux de démolition : j’ai compris que l’on enterrait le passé.
Quelle différence voyez-vous entre les enfants d’hier et ceux d’aujourd’hui ?
Dans le livre, je cite Maurras qui explique que le terme infans veut dire : « celui qui ne parle pas ». J’étais d’une génération où les enfants, en présence des adultes, se taisaient jusqu’à ce qu’on leur adresse la parole. Moi-même, qui étais gâté, je parlais sans doute trop. Aujourd’hui, je souffre de voir des enfants qui sont totalement en roue-libre et disent sans cesse des bêtises – ce qui est normal à leur âge, d’ailleurs – sans jamais être arrêtés.
Quelles étaient vos références littéraires en vous attaquant au récit de l’enfance ?
Mon grand plaisir d’enfance, c’est Dickens. Mon père me le lisait et sa musique m’est restée en tête. C’est terrible, Dickens. Mais il y a tout de même des passages plus agréables dans David Copperfield et Oliver Twist. Et puis évidemment Proust. Mon père, là aussi, me disait qu’il n’aimait de La Recherche que Combray. Moi, mes goûts allaient à Charlus, à Sodome et Gomorrhe, à la morbidité de La Prisonnière, et à l’analyse des mondanités. Mon père est mort et l’on m’a offert peu de temps après l’intéressante Pléiade de La Recherche avec l’appareil critique de Jean-Yves Tadié. Admirable édition, devenue importante pour moi. J’ai donc relu Combray et d’autres larges extraits de La Recherche que je cite parfois dans Stanislas. Je ne voulais surtout pas tomber dans la mièvrerie. À ce titre, celui qui l’évitait tout à fait et que j’aimais beaucoup, c’était Jules Vallès. Son livre L’Enfant me plaisait beaucoup, cette charge violente, sa méchanceté.
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Le moment central de ce livre est votre humiliation par un camarade…
« Harcèlement » était évidemment un mot que personne n’employait : on disait que l’on se faisait embêter à l’école. Certains se faisaient embêter, d’autres pas. On peut l’expliquer : il y a des antipathies physiques ou de caractère, il y a aussi, dans mon cas, des pulsions sadiques et une charge sexuelle inhérents aux établissements non-mixtes. J’en ai souffert comme un enfant en souffre : en pensant que ça ne s’arrêterait jamais, que toute ma vie allait être ainsi. Le milieu social de mes parents n’arrangeait rien, puisqu’il n’avait rien à voir avec celui dans lequel évoluaient mes camarades. Plus tard, dans les années 1980, j’ai refusé de travailler dans la pub parce que je ne voulais absolument pas retourner dans cet univers bourgeois, méchant et ricaneur que j’avais connu à Stanislas. Mais c’est surtout l’évolution des mœurs qui m’a causé du tort, puisque c’était sujet à désordre, et qui dit désordre dit décuplement des violences.
Débute alors une période particulièrement difficile…
Il y a eu un moment, vers quatorze ou quinze ans, où j’ai failli basculer : je n’ai d’ailleurs jamais été si mal qu’à cet instant de ma vie. Pendant mon année de troisième, j’ai été aux abois. C’est à ce moment-là que se décide votre avenir : j’étais avec les mauvais, avec les pires, avec ceux qui allaient faire leur droit à Assas : les futurs huissiers de justice ou juristes pourris. Je me suis effondré et je n’avais personne : ni un frère courageux qui serait venu me défendre, ni même un ami pédé qui m’aurait proposé d’aller me prostituer au Drugstore ! Ecrire sur cette période m’a été désagréable, mais il fallait que je le fasse.
Vous parlez du « ton plaintif de la littérature actuelle », n’avez-vous pas craint de tomber, par le sujet même de votre livre, dans cet écueil ?
Bien sûr, le risque était de jouer la victime. Moi, je pense que j’avais une tête-à-claques. Si j’ai pris des coups, c’est aussi parce que j’ai dû en partie les appeler. Je n’étais ni petit, ni chétif, mais les autres devaient ressentir chez moi une certaine faiblesse, une certaine lâcheté. Je suis devenu plus courageux avec l’âge : j’ai été trop couvé par une mère aimante et anxieuse. En vérité, si ma couardise attirait les gens cruels, elle m’a aussi permis de développer mes talents de psychologue. Maintenant, si je dois considérer a posteriori ma situation, je ne dirais pas que je l’ai bien mérité, mais cela m’a permis de fixer quelques dégoûts : je n’aime pas les familles nombreuses, je n’aime pas les Noëls, je n’aime pas certains milieux. Je ne me plains pas de ces épreuves et il était évident que je n’allais pas écrire un livre pour me peindre en Petit Chose.
« Lorsque j’étais plus jeune, je souhaitais donner une image méphitique de moi-même : désormais, je m’en fiche un peu »
Simon Liberati
C’est malgré cela votre livre le plus doux, comment l’expliquez-vous ?
Il est certain que ma vie s’était relativement apaisée durant l’écriture de Stanislas. J’étais d’une meilleure humeur qu’au moment de Performance. Je voulais trouver plus de justesse et de vérité. Et puis, c’est sans doute l’âge. Lorsque j’étais plus jeune, je souhaitais donner une image méphitique de moi-même : désormais, je m’en fiche un peu. Ma réputation ayant subi quelques travers, utiliser la douceur dans l’écriture était aussi une manière de montrer autre chose, de rétablir une nuance. Mais plutôt que de parler de douceur, je peux dire que j’ai délibérément choisi le mouvement lent de certaines sonates plutôt que les gros effets de cordes ou de guitares électriques, comme j’ai pu le faire auparavant. Mes livres sont en contraste les uns avec les autres.
Finalement, vos années à Stanislas sont une base sur laquelle vous avez ajouté d’autres choses : des portraits, des souvenirs de lecture, de voyages… Tout ça était-il prévu au départ ?
Le corset, c’était ma scolarité à Stanislas. Mais au fur et à mesure se sont ajoutées d’autres idées que j’avais en tête. Par exemple, les séjours en Normandie chez Nicole Cartier-Bresson, les bonnes sœurs dans le Tarn, mes vacances à Saint-Tropez. Mon enfance est en noir et blanc, elle est contrastée : d’un côté une vie de famille extrêmement heureuse ; et de l’autre, une vie de collégien désespérante. Je savais donc que j’allais me promener entre les deux, en faisant une chose que j’aime, c’est-à-dire des portraits. J’ai traité les lecteurs comme moi-même en parlant de ce dont j’avais envie. Performance était un exercice forcé et cadré ; pour Stanislas, j’étais de nouveau plus libre.
Il y a ce passage essentiel du livre : « Je fais des cauchemars, ce ne sont pas les harceleurs de troisième qui me poursuivent mais tous ceux qui ont subi les conséquences de mon humiliation à Stanislas ». Vous qui avez écrit Les Démons, diriez-vous que l’enfant humilié est un diable en devenir ?
Evidemment ! Ce que l’on a pu me reprocher, ce côté un peu monstrueux, cette capacité à tourner la page, à être impitoyable dans certaines histoires amoureuses, ou tout simplement à être dur dans les relations humaines, vient sans doute en partie de tout cela. Je suis sorti de Stanislas assez fracassé, mais je ne m’en suis rendu compte que tardivement.
Comme Nerval ou Larbaud, Liberati est de ces écrivains dont l’imagination se développe, le plus souvent, en se focalisant sur un détail, une période, ou quelques obsessions dont ils extraient le sel qui s’accommodera le mieux à leur fin palais. Cette fois-ci, Liberati a décidé d’aborder son enfance. Il l’avait déjà approchée dans Les Rameaux noirs, par le biais de son père. Avec Stanislas, c’est l’établissement scolaire du même nom, dans lequel il passa douze années, qui lui sert de porte d’entrée. De l’épouvantable promiscuité au sein d’une classe, aux conséquences de l’évolution des mœurs, de la modernisation d’une école catholique, jusqu’aux délices de lecture et d’un foyer aimé, ce livre éclaire comme rarement les contours de la vie de Liberati. On aurait pu craindre les écueils misérabilistes des récits intimes contemporains : rien de tout ça dans ce voyage dans le passé, où l’on retrouve au milieu de souvenirs cruels et tendres, de superbes portraits, ainsi que le croquis d’un monde disparu. Emmanuel Domont






