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Pierre Michon : l’antidote

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Publié le

11 mars 2025

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Au milieu d’une rentrée littéraire spécialement terne, plate et victimaire, Pierre Michon débarque et dévaste tout. Antithétique sur tous les plans à ce qui domine les lettres actuelles, le vieux maître restaure, avec son Iliade, la littérature authentique et son arrière-plan où flambent le désir, la guerre et les dieux. La preuve en quatre points.
© Jean-Luc Bertini – Gallimard

1. LE GÉNIE CONTRE LES VICTIMES

Alternant des récits autobiographiques hantés par les mythes grecs et une réinvention de certains de ces mythes, Michon se présente régulièrement, et comme il l’a déjà fait, sous les allures du pauvre type alcoolique et mégalomane, qu’il fut longtemps avant de démontrer l’authenticité de son génie. Ainsi, dans la lignée d’un Calaferte, Michon cultive-t-il ce paradoxe de s’amuser avec le lecteur de son propre orgueil et de sa prétention candide, tout en lui démontrant, a posteriori et sur le papier, le bien-fondé de cet orgueil. Face aux cohortes des victimes brandissant leurs procès-verbaux, Michon oppose l’élection du génie qui peut tout transmuer par son usage suprême de la langue, et s’amuser de cette mythologie ne revient pas, pour lui, à la saper, mais à la cultiver avec une souveraine espièglerie.

Dans cette époque épuisée qui hait la tension sexuelle comme le style, Pierre Michon reprend tout, assume tout

2. LE CHANT SANGLANT CONTRE LA LITTÉRATURE THÉRAPEUTIQUE

Ce n’est pas la révolte contre les injustices qu’on a soi-même subies, le développement personnel ou le souci du progrès social qui est à la source de la littérature ; mais la guerre, la guerre et le désir. Michon nous martèle cette vérité dans toute son obscénité et dans tous ses éclats. Le désir suscité par Hélène de Sparte ; la guerre menée par Achille, la beauté de la puissance et de son déchaînement. Le casque hoplitique et le porte-jarretelles reviennent plusieurs fois au fil de ces quatorze textes comme deux fétiches résumant deux obsessions, deux habillages sophistiqués dont les lignes convergent vers le mystère guerrier ou le mystère sexuel. Plutôt que la déconstruction, Michon préfère la reconstruction, et même la sur-construction de la fureur et du fantasme.

3. L’AMBIGUÏTÉ CONTRE LE PURITANISME

Alors que le contemporain rêve de purger le désir et la littérature de leur part d’ombre, Michon présente des anecdotes érotiques ou des mythes (sublime réincarnation de Pasiphaé) où le sexe est toujours toxique, vénéneux, voire masochiste. Il y a toujours une part de viol dans le désir, mais loin d’en critiquer le vestige prétendument patriarcal, Michon, lui, met en scène cette ambiguïté originelle, terrible et tragique, et la pousse assez loin pour rejoindre Bataille en ces contrées où la violence, le sexe, la splendeur et la mort se confondent vers un horizon indicible et sacré. De là son appréhension du divin, souvent associé à la Sainte Inspiration ; une perception néopaïenne, assurément, confuse, sans doute, mais vertigineuse et sensible, et beaucoup plus féconde que la gnose puritaine et abstraite que nous dispensent les progressistes.

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4. LE POÈTE CONTRE LE SOCIOLOGUE

Si, de nos jours, les auteurs semblent écrire dans l’ombre du sociologue qui leur fournit les concepts à illustrer, chacun devenant le témoin à charge d’un vaste procès marxiste intenté à la société entière et ses structures, Michon, lui, licencie le sociologue pour remettre le poète à l’origine de tout. Homère écrit Achille qu’Alexandre le Grand s’échinera à incarner, toute l’Histoire procédant ainsi des rêves inspirés aux guerriers par les poètes séminaux, semblables aux dieux. Le désir d’Hélène lui-même est suscité par L’Iliade autant qu’il suscite L’Iliade, le désir engendre la littérature et la littérature engendre le désir. Dans cette époque épuisée qui hait la tension sexuelle comme le style, qui se montre terrifiée par le génie et sa dimension inégalitaire, qui cherche à liquider l’Histoire comme la Littérature, Pierre Michon reprend tout, assume tout et à nouveau, écrivain superlatif et grandiose, s’assimilant à tous les grands prédécesseurs jusqu’au premier d’entre eux, dans une hybris extraordinaire et proprement sublime, il récrit L’Iliade. Et si presque aucun roman actuel, par comparaison, n’y survit, la littérature, elle, renaît de ses cendres.


J’ÉCRIS L’ILIADE, Pierre Michon, Gallimard, 274 p., 21 €

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