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Sophie Calle : REINE ESPIÈGLE

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Publié le

19 novembre 2017

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La légende de l’art contemporain s’expose au Musée de la Chasse et de la Nature. Un art conceptuel qui n’en est pas moins avant tout sensible, comme nous le rappelle notre reporter, enthousiaste mais sans complaisance pour les travers du milieu.

 

La demeure du sieur des Brosses – de l’éternité française ! – investie par l’artiste Sophie Calle, escortée de son invitée Serena Carone, c’est le lustre des siècles pris dans l’ébullition d’une légende de l’art contemporain : un véritable événement. Le musée ouvre à 11 heures. À peine une poignée de visiteurs patiente devant l’immense porte cochère. On se jette des coups d’œil de disciples. Entre ces premiers aficionados du matin, l’air semble érotisé par l’imminence du contact avec les productions de Sophie Calle. L’une des caractéristiques de l’art conceptuel est sans doute l’impuissance qu’il engendre à élaborer un discours critique conséquent. L’émotion, indiscutable, frappe l’amateur mais les mots pour la traduire se font balbutiants – voire pousse-au-crime lorsqu’ils prennent la tournure des critiques emphatiques et d’un structuralisme contrefait.

 

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On lit très souvent sous ces plumes théoriques et inconsistantes qu’« une œuvre se donne à voir », qu’elle est « inclassable », que son auteur est «  insaisissable  »… Ces discours sont l’un des talons d’Achille de l’art contemporain. Le propre de cette création artistique, naissant de la fusion d’un Narcisse dilaté avec un univers postindustriel et mondialisé, saturé de sciences sociales et de psychologie, c’est qu’elle s’affranchit de l’obligation de maîtrise technique, de savoir-faire référencés, et que, par conséquent, les contours en sont trop flous pour se prêter à une analyse objective. Aussi les mots trahissent-ils l’œuvre, en général, simples sigles de reconnaissance pour des castes dramatiquement inaccessibles à l’autodérision. Mieux vaut se concentrer sur le frisson que l’œuvre provoque. À cet égard, Sophie Calle nous comble.

 

Chasseuse de l’autre

 

Mettre le musée de la Chasse, ce lieu emblématique de la tradition, à disposition de l’une des stars mondiales de l’abstraction est une excellente idée, d’autant que Sophie Calle est elle-même adepte de taxidermie, dont de nombreux spécimens s’accumulent dans son atelier de Malakoff. Une artiste adepte de créatures naturalisées ne saurait être complètement égarée. Son œuvre est une performance exploitant ses expériences personnelles mais pour s’intéresser inlassablement à l’autre, l’autre anonyme ou fugace, pisté, oublié, mort, et son travail passe essentiellement par les mots afin de métamorphoser le quotidien. Un texte hors du livre.

Une artiste adepte de créatures naturalisées ne saurait être complètement égarée.

Elle se fit connaître en écrivant le portrait d’un inconnu dont elle avait trouvé le carnet d’adresses dans la rue, contactant tous ceux qui y figuraient pour qu’ils lui racontent cet homme qu’elle n’a jamais voulu rencontrer. Passant une nuit dans une cabine de péage autoroutier, elle demanda à chaque automobiliste où il l’emmènerait. Lors de la première Nuit Blanche, en 2002, elle installa son lit en haut de la Tour Eiffel, sollicitant les visiteurs de lui livrer des récits qui lui soient gages d’insomnie. Elle fut femme de chambre dans un grand hôtel qu’elle photographia avec l’œil de la soubrette. Elle fut stripteaseuse dans une baraque foraine. À l’occasion de l’inauguration d’une ligne de tramway francilienne, elle installa dans l’une des gares une cabine téléphonique uniquement capable de recevoir des appels, et appelait la station pour dialoguer avec le voyageur qui décrocherait. Elle se fit suivre par un détective privé qui prit d’elle des photos volées dont elle fit une exposition.

 

Le statut de l’artiste

 

Les Dormeurs ont permis son adoubement public. Pendant huit jours, l’artiste demande à des proches, mais aussi à des inconnus, de se glisser dans son lit afin que celui-ci soit occupé en permanence. Elle prend en photo ces dormeurs, consigne par écrit leur conversation, leur position, détaille le contenu des petits déjeuners. Conquis, le critique Bernard Lamarche-Vadel l’invite à la Biennale de Paris en 1980. « C’est lui qui décida que j’étais une artiste », note Sophie Calle, révélant par là le cœur de la problématique de l’art contemporain, synthé- tisée par Marcel Duchamp, urinoir en bandoulière : le statut « artiste », jadis indéfectiblement lié à la maîtrise technique d’un art et à l’inscription dans une démarche jugée d’utilité publique.

 

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Vers 1870, des peintres provocateurs sortent des ateliers pour « peindre l’air », et s’en prennent plein la gueule : « les brutales peintures de Monet », « les œuvres simplistes de Monsieur Renoir » ; « une véritable bande de singes qui se seraient emparés d’une boîte de couleurs »… Avec l’art contemporain, tout devient possiblement artistique, donc chacun devient en puissance un artiste. La question du statut d’artiste est donc centrale, malheureusement réglée pour l’essentiel par le marché. On peut le déplorer et vociférer contre l’art dégénéré. Mais l’essentiel est ailleurs : qu’elle soit maîtrisée ou non, élaborée ou non, hermétique ou pas, l’œuvre me touche-t-elle ? L’émotion demeure le seul critère, et il faut bien admettre que l’univers de Sophie Calle en est dispendieux.

 

« Que faites-vous de vos morts ? »

 

L’artiste est espiègle, et puisqu’elle est artiste contemporaine, elle recycle tout, y compris ses pannes d’inspiration. Tombant sur cette publicité désuète : «  Pêchez des idées chez votre poissonnier  », Sophie Calle se rend chez son poissonnier pour lui exposer sa stérilité créatrice. Vidéo. Le poissonnier répond qu’il privilégie « l’art classique », « bien dessiné ». L’art contemporain joue ironiquement, ici, avec ses propres clichés. « Que faites-vous de vos morts ? », est-il demandé sur un livre d’or.

 

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Plus loin, jetée sur un cervidé en taxidermie, une robe rouge, celle du mariage mis en scène mais factice de Sophie Calle. Pour « La Suite vénitienne » (1980), l’artiste s’explique : « Je suivais des inconnus dans la rue. Pour le plaisir de les suivre et non parce qu’ils m’intéressaient. Je les photographiais à leur insu, notais leurs déplacements, puis finalement les perdais de vue et les oubliais. À la fin du mois de janvier 1980, dans les rues de Paris, j’ai suivi un homme dont j’ai perdu la trace quelques minutes plus tard dans la foule. Le soir même, lors d’une réception, tout à fait par hasard, il me fut présenté. Au cours d’une conversation, il me fit part d’un projet imminent de voyage à Venise. Je décidai alors de m’attacher à ses pas, de le suivre. » Ce jeu de piste avec tous les éléments du réel représente la quintessence de la démarche de Sophie Calle.

 

Transcendance de l’ordinaire

 

Bel hommage au lieu d’exposition, « Le Chasseur français » est un catalogue, sous forme de planches imprimées et thématisées, des qualités premières recherchées chez les femmes par des hommes à travers les petites annonces désormais classées au patrimoine mondial de l’identité française, celles du Chasseur français, entre 1895 et 2010. « Bustée, hanchée de préférence douce », « travailleuse gentiment moderne », ou simplement : « Pas prise de tête », ces petites annonces sont typiques d’une œuvre qui s’ouvre inlassablement sur le brouhaha du réel, distingue l’émoi et les folles espérances que suscite chez chacun l’idée de romance. C’est le résumé de l’art contemporain : proposer au spectateur des espaces qu’il habite avec ses sensations, celles-ci constituant un élément essentiel du processus. Et l’ordinaire de l’humain peut alors revendiquer une transcendance.

 

 

BEAU DOUBLÉ, MONSIEUR LE MARQUIS !
Sophie Calle et son invitée Serena Carone
Musée de la Chasse et de la Nature,
62, rue des Archives 75003 Paris,
du 10 octobre 2017 au 11 février 2018

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