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Notre ami et collaborateur Samuel Brussell, grand voyageur et européen d’honneur, s’interroge sur l’identité. Comment comprendre ce qu’on est ? Comment imaginer ce qu’on va devenir ? Un retour sur notre essence est sans doute nécessaire.
« Il n’est pas possible de rédiger quoi que ce soit avant d’en avoir saisi le sens, d’en avoir fait un tout. Pour écrire, il faut utiliser tous les sens ; tous les pores doivent être ouverts. On doit trouver un schéma à partir de ses observations, de sa détresse quotidienne ; se dire tous les jours qu’on peut se retrouver sans abri, qu’on peut se retrouver sans pays ; mesurer son absence de représentation dans le monde, son absence de statut social. Pour moi ces choses ne sont pas que des idées ; quand je parle d’être exilé ou réfugié, ce n’est pas une simple métaphore, j’en parle au sens littéral. Si l’on vit chaque jour avec cela, il faut inscrire chaque jour cette expérience dans un cadre plus vaste. On n’a pas de camp, on n’a pas de pays, on n’a pas de communauté, on est purement et simplement un individu. » V. S. Naipaul, Pour en finir avec vos mensonges.
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« Quand la patrie n’est pas le territoire des temples et des tombes, mais une simple somme d’intérêts, le patriotisme est déshonorant. » Nicolàs Gòmez Dàvila, Carnets d’un vaincu. Je demandai un jour à Naipaul, maître ès-langue et littérature anglaise, amoureux de la campagne du Wiltshire vivant à l’ombre de la splendide cathédrale de Salisbury : « Vidia, vous êtes un écrivain anglais, n’est-ce pas ? » Je pensais avec ingénuité lui rendre justice, je voulais corriger l’infamie de tous ces Occidentaux réactionnaires (il n’est pire réactionnaire que le faux progressiste) qui ne lui pardonnèrent jamais de s’être réclamé de la grande culture européenne et de n’avoir pas marchandé au souk idéologique sa dignité offensée de sujet venu des colonies de l’Empire britannique. Il me répondit, avec réalisme et modestie : « Anglais ? Je ne sais pas… Je dirais que je ne suis qu’un world writer… un écrivain du monde… » Sa réponse, alors, me surprit et ce n’est que bien des années plus tard que j’en compris le sens profond.
Ce qui veut dire qu’un authentique cosmopolite comme Naipaul ne renie pas l’idée de patrie : sa patrie, c’est la civilisation gréco-romaine, l’héritage judéo-chrétien.
On peut être un écrivain universel en étant anglais, comme Samuel Johnson, ou (devenir) un écrivain anglais en cheminant depuis le territoire de l’universalité – ce no man’s land qui n’en est plus un si l’on a conscience d’où l’on vient. Ce que Naipaul a vu et décrit avec une grande justesse d’esprit, sans préjugés, ni progressistes ni réactionnaires, seul un homme venu de l’extérieur pouvait en rendre compte. Dans les coulisses de la remise de son prix Nobel, en 2001, il déclara : « Sans avoir la foi, je me sens appartenir à cette civilisation qui allie l’idée de justice du droit romain et la beauté du rite chrétien ». Ce qui veut dire qu’un authentique cosmopolite comme Naipaul ne renie pas l’idée de patrie : sa patrie, c’est la civilisation gréco-romaine, l’héritage judéo-chrétien. Ce qui ne l’a pas empêché d’être ouvert au monde comme nul autre écrivain de l’après-guerre, explorant l’Afrique, le monde musulman, les Caraïbes et l’Inde avec une curiosité et une honnêteté – et un humour – sans pareil. On peut dire que, à l’instar de tout grand écrivain, il a rénové la langue par son courage, qui est la marque de son style.
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Au fond, si la langue est sacrée, comme nous l’enseignent le livre de la Genèse et l’Évangile de Jean, celui qui s’élève et l’élève par l’écriture en devient citoyen. Montaigne, le plus universel, peut-être, des Français, s’exprimait en latin, en gascon et en français (à son époque, langue bourgeonnante encore pétrie de latinismes et d’occitanismes). Le catalan, langue populaire et littéraire au-delà des Pyrénées, n’est rien d’autre qu’une des formes de l’occitan, qui fut parlé pendant des siècles dans les pays du sud de la Loire, et la littérature occitane, avec Guillaume IX d’Aquitaine, Bernard de Ventadour, Bertran de Born, Arnaut Daniel (à qui Dante emprunte le vers et rend hommage dans le chant XXVI du Purgatoire : « miglior fabbro del parlar materno » – « grandorfèvre de la langue maternelle ») – est un des trésors du passé de la France, dont les Français, au sud et au nord de la Loire, ont bien peu conscience.
Une langue, c’est une voix, et le rite grégorien est une langue autant qu’il est un chant ; Rome, dans ses mélodies, était proche de Byzance et de Jérusalem ; cette poésie, cette ferveur et cette parenté furent abolies par les froideurs œcuménistes.
Si la langue est la plus haute émanation du sacré, nier les sources du latin, de l’occitan qui ont irrigué et forgé notre langue revient à une désécration de l’Histoire. L’Église, renonçant au latin et à sa liturgie, se coupe de son histoire et de ses fidèles, car, comme nous le rappelle Nicolás Gómez Dávila, « ce n’est pas ton prêche que j’écoute, mais le son de ta voix ». Une langue, c’est une voix, et le rite grégorien est une langue autant qu’il est un chant ; Rome, dans ses mélodies, était proche de Byzance et de Jérusalem ; cette poésie, cette ferveur et cette parenté furent abolies par les froideurs œcuménistes.
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L’historien genevois Jean de Sismondi (dont Stendhal se moquait avec une exquise mauvaise foi), en écrivant sa monumentale Histoire des Français, voulut rendre hommage à tous les peuples qui firent la France, avec leurs us et leurs coutumes, qui étaient l’expression concrète d’un pays, et non à un no man’s land jacobin privé de toute âme. Charles X, l’ultime Bourbon et dernier roi absolutiste de France et de Navarre, dans sa lettre d’abdication au duc d’Orléans, parle d’ailleurs de « mes peuples », expression consacrée chez les très catholiques et impériaux Habsbourg s’adressant à leurs sujets : « An meine Völker » – « À mes peuples ». Et Louis-Philippe, son successeur, deviendra « roi des Français », ce qui inspira les Belges, dans la foulée de la révolution de Juillet, à couronner un Saxe-Cobourg-Gotha, Léopold Ier, « roi des Belges ».
« L’Européen, c’est vous », vantait la publicité du nouvel hebdomadaire des très europhiles frères Barclay à la fin du siècle dernier. Mais « europhile » est une notion politique à l’opposé de l’esprit européen, tout comme « identitaire » est à l’opposé de l’identité, source de liberté et de vie nécessaire comme la respiration à chaque homme. L’Européen, conçu et lancé il y a vingt ans selon les concepts publicitaires de l’offre des marchés, fit très vite un flop spectaculaire malgré ses moyens colossaux. C’est que « l’Européen » n’a jamais existé : les hommes ne sauraient se reconnaître dans une marque, un « brand », dans l’injonction autoritaire d’un indice boursier qui ignore et veut remplacer leur culture, leur passé – à qui ils doivent d’être ce qu’ils sont. Quand on a vécu à Bruxelles la francisée, capitale fédérale de Belgique située au cœur de la province historique du Brabant flamand, composée de dix-neuf communes dont l’une d’elles se nomme Bruxelles/Brussel, on peut avoir une idée de la complexité de la mosaïque européenne, dont ne saurait s’embarrasser une administration comme « la Commission européenne » qui siège au bâtiment Berlaymont, astronef de verre et d’acier érigé sur la destruction du couvent des Dames de Berlaymont, chanoinesses de l’ordre de Saint-Augustin, qui n’en étaient pas à leur première expropriation. Le nouvel ordre européen s’est logé à l’intérieur d’une gigantesque opération immobilière, qui donna le la en faisant d’une pierre deux coups : désacraliser les fondations de l’Europe et consacrer la loi de l’affairisme absolutiste.
Le mot “nationalisme”, écrit-il, sonne vilainement aujourd’hui. Permettez-moi d’y substituer celui de “régionalisme”. Toutes les cultures sont d’origine régionale. Elles sont issues d’un mode de vie particulier, elles s’enracinent parfois dans un lieu, ou un groupe particulier.
Pourquoi ne pas nommer la grande question qui se pose aujourd’hui en Europe : le conflit entre le matérialisme et le spirituel ? L’écrivain Maurice Samuel écrivait, dès en 1940, à ce propos de façon visionnaire : « Aujourd’hui, nous pouvons espérer que christianisme et démocratie vont confluer de manière dynamique. Mais, pour commencer, il faudra délimiter ce terrain commun qu’ils auraient dû occuper il y a un siècle déjà. Il faudra ensuite faire de la démocratie une cause à part entière, et cesser d’y voir seulement un sous-produit de l’économie ». Et Samuel s’attaque à l’autre question épineuse, plus que jamais d’actualité aujourd’hui : « Le mot “nationalisme”, écrit-il, sonne vilainement aujourd’hui. Permettez-moi d’y substituer celui de “régionalisme”. Toutes les cultures sont d’origine régionale. Elles sont issues d’un mode de vie particulier, elles s’enracinent parfois dans un lieu, ou un groupe particulier. La région ou le groupe génèrent une culture : c’est la condition de la civilisation, et c’est aussi de cette façon que l’homme assouvit son besoin d’appartenance. En réaction aux nationalismes agressifs qu’a connus notre époque, ce besoin d’appartenance est dénoncé comme une faiblesse, un obstacle, un atavisme. On affirme volontiers que l’être humain pleinement développé et civilisé se doit d’éprouver vis-à-vis de toute l’humanité un degré de parenté si fort qu’il rend inutile une parenté plus spécifique. Mais un être qui n’a pas, au cours de ses années de formation, établi un lien particulier de parenté en sera incapable par la suite. Et un être qui cultive délibérément un lien particulier avec l’idée qu’ainsi il se sentira relié à l’ensemble de l’humanité est bien plus dans l’erreur que celui qui n’a jamais ressenti la moindre parenté avec quiconque : car il se dénature, et considère avec mépris tous ceux qui n’en feront pas autant ».
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Joseph Roth – qui signait ses articles « Roth le Rouge » avant de se convertir au monarchisme au retour d’un de ses reportages en Russie soviétique – ne contredit nullement cette aspiration de chaque homme à se reconnaître une patrie, une identité, quand il écrit dans l’un de ses articles : « Notre patrie est la terre entière. Jésus-Christ, le fils de Dieu et des Juifs l’a dit ». Roth lui-même, né aux confins de l’Empire autrichien, n’était-il pas attaché viscéralement à son Empereur et à la langue allemande, qu’il éleva aux plus hauts sommets de l’intelligence, c’est-à-dire de la vérité ?
Ce vœu d’une patrie universelle ne peut être cultivé, quitte à le déplorer, que dans la petite terre de chacun, car si l’on prétend accueillir, encore faut-il être un hôte digne de l’accueil.
La contradiction n’est jamais qu’apparente chez les grands esprits : Roth, amoureux de Paris et de la France, ne célébra-t-il pas le Clemenceau de la Grande Guerre comme un sauveur qui manquait pour faire face à l’Allemagne nazie ? Lui, Autrichien dans l’âme, en appelait au vieux Tigre laïcard qui, par haine du catholicisme et des Habsbourgs, voulut la mort de l’Empire ! Ce vœu d’une patrie universelle ne peut être cultivé, quitte à le déplorer, que dans la petite terre de chacun, car si l’on prétend accueillir, encore faut-il être un hôte digne de l’accueil. Et de quel accueil parle-t-on ? Vous avez détruit la religion, la langue, l’idée du Temps, l’Histoire, la famille, le genre, les institutions, tout ce qui fait la civilisation – et cette Terre désolée serait votre terre d’accueil ?
Samuel Brussell
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