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Theorem of joy : Post-rock intime

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Publié le

3 juin 2021

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Le contrebassiste Thomas Julienne compose avec Theorem of joy une musique onirique aux influences autant nord-africaines que post-rock. A l’occasion de la sortie de L’Hiver, son superbe second album, nous nous sommes entretenus avec lui de son rapport brûlant à la musique.
Julienne

Si les connaissances harmoniques de Thomas Julienne lui permettent d’orchestrer idéalement ses compositions, celles-ci tirent avant tout leur remarquable puissance de son génie de la mélodie ! Disciple de Tchaïkovski et Prokofiev, prodigue en arpèges à la Radiohead ou Nick Drake, Julienne nous offre avec L’Hiver un second album littéralement sensationnel. La direction musicale y met en valeur la mélodie (son étirement, ses rebonds, sa résolution), quand la direction artistique plonge dans l’espace intérieur de l’artiste et nous mène à « des contrées mystérieuses aveuglantes de clarté ». Entretien avec un fin stratège du solfège. 

Pouvez-vous nous résumer votre parcours ?

Je suis le seul musicien de ma famille, et j’ai commencé d’être un guitariste autodidacte à l’âge de 15 ans, avec mes premières expériences de jeu en collectif et une recherche d’identité artistique par des compositions originales. Mon éducation savante a été tardive, puisque je n’ai été au conservatoire qu’à 22 ans. Le spectre des premières musiques qui m’ont touchées allait de la vivacité de Vivaldi à Simon & Garfunkel, Neil Young, The Doors, jusqu’à la libanaise Fairuz. Puis il y eut cette rencontre avec Rija Randrianivosoa, musicien et professeur malgache qui m’a initié aux bases du jazz et à un sens de l’improvisation particulièrement libre. De mon master de sociologie, j’ai gardé dans ma musique un certain regard analytique, et puis un réflexe de questionnement métaphysique. J’ai également fondé le collectif Déluge, un label de musicien pour les musiciens. Ça nous permet d’être indépendants en auto et cogestion. Je pense qu’il est important pour les artistes de se réapproprier leurs outils de production et de respecter une éthique concernant l’économie de la musique.

Vous êtes multi-instrumentiste dans bon nombre d’autres projets, mais dans celui-ci, vous vous concentrez sur la contrebasse : pourquoi ?

J’ai toujours un peu de réserve à avouer que j’ai choisi arbitrairement ce magnifique instrument ! Autour de moi, il y avait trop de guitares dans les groupes, j’ai pensé que quelqu’un devait s’emparer de la basse et j’ai tout de suite eu des affinités avec cet instrument, sentant les possibilités immenses qu’il recelait dans chaque style de musique abordé. J’ai développé le travail à l’archer en étudiant les suites de Bach afin d’accéder à un territoire mélodique plus riche et pouvoir augmenter ma liberté vis-à-vis de l’instrument. L’archer joué se rapproche plus du chant ou d’un instrument soufflé et cette expressivité est touchante.

L’Hiver, comme titre de l’album, me plaisait bien, attestant de ce retrait à l’intérieur de soi pour mieux exprimer en retour une part d’intime

Dans le jeu à main nue, l’attaque de la note, des doigts sur la corde vont plus se rapprocher d’un geste de percussionniste ou de batteur en pleine conscience rythmique. Vous n’entendez plus seulement la ligne de basse, mais vous percevez l’ensemble de l’orchestre ! On peut même aller plus loin dans l’expérience rythmique en « préparant » la contrebasse avec des feuilles métalliques, du verre, des pinces à linge ou la frapper avec des baguettes. Dans tous les cas, la fonction de cet instrument est la même : poser les fondements du groupe. La précision de l’attaque, l’émission du son de la note, son caractère, tout cela doit demeurer compréhensible pour l’auditoire. La contrebasse a cette responsabilité de placement qui se définit en accord avec le batteur.                   

Comment êtes-vous passé du jeu à la composition ?

Richard Beswick, un vieux chef d’orchestre anglais qui a monté l’Orchestre du Centre Philarmonique de Verteuil, une formation autonome dans le Lot-et-Garonne, m’a fait confiance et j’ai pu y jouer et faire jouer plusieurs de mes créations symphoniques. Dans mon parcours de compositeur, les rencontres de Carine Bonnefoi et de Christophe Dal Sasso (chefs d’orchestres et compositeurs) furent également importantes. Soutenu et conseillé dans mes recherches créatrices, je me suis senti libre et décomplexé de pouvoir explorer grâce à eux.

Ce nouvel opus est à la fois plus mélodique et plus abouti, émotionnellement…

J’ai été plus à l’essentiel que dans le précédent, et plus loin dans chaque ambiance en élaguant les futilités. C’était vraiment le moment d’écrire de façon plus concise, avec des thématiques très claires. J’écris à partir de ce que je traverse de façon concrète et jamais sur des concepts abstraits. Il est question de ce qui me stimule ou m’embarrasse… L’Hiver, comme titre de l’album, me plaisait bien, attestant de ce retrait à l’intérieur de soi pour mieux exprimer en retour une part d’intime et espérer ensuite entrevoir le renouveau. Il s’agit aussi de ce « truc impalpable » qui nous fait mûrir, probablement en rapport avec le deuil de certains idéaux et la nécessité de laisser une place pour que de nouvelles choses germent.

C’est un processus qui par définition prend du temps alors qu’aujourd’hui la tendance est d’empiler sans cesse de nouvelles couches. Il serait bon, au contraire, de faire le vide pour retrouver de l’espace, et que se manifestent des choses plus consistantes ! Et cet espace, il faut faire l’effort de le créer, il ne se dégage pas spontanément. Je salue au passage la qualité d’écoute de François Vaïana en collaboration sur le titre L’Hiver (en français) et les morceaux Dust, Atoll, et Litlle cloud en anglais. Il a écrit les textes à partir de mes brouillons de poésie.

S’il y a des nouveaux venus, on retrouve la voix assurée d’Ellinoa

Ellinoa est présente à nouveau car j’ai besoin d’une vocaliste très solide techniquement. Le chant est plus complexe à l’exécution qu’à l’écoute. Elle apporte une vraie solidité. Pendant les prises de voix, j’ai essayé de nourrir ses interventions par des symboles que je lui transmettais et c’était émouvant d’observer la progression. J’aime son timbre et c’est une improvisatrice incroyable. Et puis pas de question d’ego, la relation est fluide et riche, c’est un bonheur ! J’ai la même relation de confiance aveugle avec Tom Peyron le batteur, qui emmène avec lui des accents du jeu libre et créatif des batteurs américains actuels. Une fois que j’ai écrit la musique, je retourne à ma place de bassiste et c’est avec Tom que je construis les racines basse/batterie. Dans un groupe comme Theorem of Joy, la guitare marque l’esthétique : elle tapisse l’environnement sonore. Antonin Fresson donne à l’album sa signature, tout comme Cyrille Gachet, l’ingénieur du son, qui a fait un travail d’orfèvre ! Ç’a été une collaboration très étroite nourrie par une grande connaissance des univers rock et post-rock. Concrètement, avant chaque morceau, une réflexion s’instaurait autour de la direction « son ». L’utilisation du trémolo dans « De l’autre côté du silence » ou l’emploi d’un « chorus » créant un phénomène de phase sur « Dust » apportent un côté B. O de David Lynch au disque.

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Un drone (autre effet hyper post-rock) donne une dimension dramatique et cinématographique, également cultivée par le violon électrique joué au doigt avec du Delay et de la distorsion. Cyrille est l’une des rares personnes avec qui je puisse accomplir ce travail de dentelle parce qu’on se connaît très bien et que l’on peut passer des journées à travailler ensemble sur le son. Boris Lamerand,au-delà de ses qualités de violoniste/altiste, m’a également permis de collaborer avec son quatuor à cordes, Les Enfants d’Icare, sur trois titres. Un moyen d’enrichir encore l’écriture. J’aime l’utilisation intelligente des cordes pour renforcer l’émotionnel ! C’est aussi mon cursus classique qui s’exprime ainsi, moi qui adore les quatuors de Ravel et de Debussy ! Avec Laurent Derache à l’accordéon, j’ai désiré apporter un côté français, postimpressionniste. Dans le titre L’Hiver, il y a à la fois cette dimension de chanson française savante et ce côté tragédie début XXe dans l’écriture et les arrangements. Et puis j’ai eu envie de la sensibilité et de la douceur de Loïs Le Van au grain de voix à fleur de peau sur l’album. Sébastien Llado au trombone et Anissa Nehari aux percussions apportent respectivement un solo rageur et fougueux sur « Tomorrow Riots » et le groove des percussions méditerranéennes sur « De l’autre côté du silence ». Une fine équipe !

Les photographies d’Alexandre Dupeyron illustrent à merveille « Les Contrées parfois aveuglantes de clarté »…

On travaille ensemble depuis longtemps sur divers projets musicaux, dont des projections photos-concerts. Il possède un talent fou ! C’est lui qui élabore l’univers photos-albums, encore lui qui réalise les prises de vues et les performances de contrebasse « préparée » avec des insertions d’objets qui en modifient le son de départ. On est en train de monter un spectacle : Diffraction, réunissant Theorem Of Joy, la danseuse contemporaine Lalao Pham van Xua et le répertoire photographique d’Alexandre. J’aime son regard sur ce qui est voilé et ce qui ne l’est plus… le visible et l’invisible, l’inconscient et le conscient, l’étrangeté de ce qui peut apparaître à n’importe quel endroit et n’importe quel moment, cette frontière entre le réel et l’imaginaire qui fait songer à David Lynch.

Êtes-vous parvenu, finalement, comme le suggère le nom du groupe, à mettre la joie en équation ?

Ce que je voulais signifier c’est qu’il y a une joie absolue dans la recherche. C’est un facteur qui vient augmenter notre puissance d’exister, provoquant inéluctablement une extase proche de celle décrite par Spinoza lorsqu’il évoque le Conatus. En somme, un état de transe éprouvé par le musicien quand il s’abandonne à la création. Il y a, d’une part, la recherche de la maîtrise du matériau musical, et d’autre part, la recherche de limpidité, impossible à prévoir. Alors ce n’est pas la formule magique de la joie, mais plutôt un chemin de connaissance qui est générateur de joie!

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