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Thierry Clermont : écrivain-voyeur

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Publié le

18 mai 2026

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Arz, Bréhat, Ouessant, Sein, Batz… Elles sont quinze, les îles du Ponant, dans la Manche et l’Atlantique. Thierry Clermont, qui les a longuement arpentées, les célèbre dans Ponant express, un beau récit plein d’histoires, de poèmes et d’embruns. Rencontre entre terre et mer.
© Benjamin de Diesbach

Vous considérez-vous comme un écrivain-voyageur ?

Le terme est devenu fourre-tout, on y côtoie le meilleur comme le pire. Pour une simple raison : voyager et écrire sur le voyage accompli ne suffisent pas. Et je ne parle pas seulement des écrivains qui se mettent un peu trop en avant et qui bouchent le paysage. L’expression ayant été galvaudée, je me dirais plutôt « écrivain-voyeur », ou plutôt : « écrivain-regardeur ».

Avez-vous des modèles, dans le genre ?

Nicolas Bouvier est un maître, tout comme Gilles Lapouge, Odette du Puigaudeau, et même Valery Larbaud qui disait : « Ici déjà commence / Avant le départ et le flot, la vie nouvelle ». La liste risquant d’être longue, je me contenterai d’ajouter Cendrars, Jünger (ses Journaux tardifs), Chatwin et le poète Frédéric-Jacques Temple, qui avait pas mal bourlingué.

Du côté des vivants ?

Pour leur extrême sensibilité à l’esprit des lieux, et leur côté décalé, l’Ukrainien Yuri Andrukhovych et le Polonais Andrzej Stasiuk, qui d’ailleurs ont écrit des livres ensemble. Sans oublier Paul Theroux.

Voyagez-vous seul ?

Toujours, c’est délibéré : on est condamné à partager ses impressions et ses émotions avec soi-même, elles sont ainsi mieux cernées, et peuvent résonner pleinement. Sans interférences venues de l’extérieur. Pour bien voir, bien écouter, il faut être seul. On l’apprend avec le temps : le voyage est aussi intérieur. Faut que ça remue là-dedans.

Quand avez-vous découvert les îles du Ponant ?

Jusqu’à mon grand périple, qui s’est étalé de 2021 à 2025, je les connaissais relativement peu. Je crois que la première, quand j’étais enfant, a été Chausey, puis Bréhat, et plus tard, l’île d’Yeu.

Pourriez-vous y vivre à demeure ?

Une vie insulaire perpétuelle me fait peur. Mon plus long séjour dans une île remonte à une petite trentaine d’années : c’était à Cuba où j’avais passé plusieurs mois. Il y a là quelque chose d’oppressant et de charmeur à la fois. C’est très curieux. Et, je l’avoue, je n’ai pas vraiment le pied marin.

Le temps, dites-vous, s’écoule différemment dans les îles…

Je l’ai découvert au fil de mes balades insulaires, depuis Venise : sur les îles, bretonnes en particulier, la notion de temps, du temps qui passe, se dilue, fait des méandres, des cercles, et perd son implacable rigueur chronologique. Là, on comprend que ce n’est pas le temps, qui passe, mais la vie, tout simplement. Et sur une île, on peut, et on doit prendre son temps. Ce même temps qui dépend des conditions météorologiques, dictées par la mer et le vent. Les marées battent la mesure. Une fois le livre terminé, je me suis rendu compte que sur ces quinze îles du Ponant visitées, mais également sur la Vénitienne Torcello, les Féroé ou les îles d’Aran, et sans doute ailleurs, le temps se transforme imperceptiblement en centre de gravité. Il n’est plus ce magma de tranches temporelles qui vous collent. Et tout ce qui n’est pas le temps proprement dit, tourne et tourne encore. Gare alors aux tourbillons.

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Comment écrit-on un tel livre de voyage : on prend des notes, on compte sur la mémoire ?

Je prends toujours des notes et des photos sur place. Elles complètent celles déjà transcrites sur mes carnets avant le départ, qui me servent de pense-bêtes – horaires des marées et des bateaux, citations d’écrivains, lieux à explorer, dates historiques. Pour l’écriture proprement dite, il n’y a pas de règle, c’est selon l’humeur. Le chapitre sur l’île d’Arz a été rédigé à 90% sur place. Celui sur Ouessant a été écrit trois ans après, loin de la mer, à Prague, puis à Brno, la ville de Kundera et de Janá?ek.

Quand vous voyagez, la perspective d’écrire modifie-t-elle votre perception des choses ?

Oui : cette perspective, parfois stressante, oblige à mieux regarder, enregistrer, écouter vos interlocuteurs, à compulser des ouvrages d’histoire, des récits, à vérifier des témoignages écrits. De fait, il y a des lieux précis que je n’aurais pas visités sans la perspective d’écrire dessus. Il y a toujours un lecteur derrière nous, qui nous regarde écrire…

Les photos font-elles partie de « l’écriture » telle que vous l’envisagez ?

Elles permettent de rythmer le texte, en apportant un éclairage inattendu, une sorte de réverbération, ou en révélant quelque chose qui n’a pas besoin d’être écrit ou développé. Ça fonctionne bien par exemple dans le chapitre sur l’archipel des Glénan, puisque là, on est proche d’un album d’une douzaine de photos, longuement légendées.

Le chapitre sur Hoedic, lui, est en vers…

C’était une manière de renouer avec la poésie, par où j’ai commencé, avec quatre ou cinq recueils publiés. Il fallait aussi éviter la monotonie dans le déroulé du texte général. Et j’ai redécouvert que la poésie est un endroit totalement libre. Les poètes, je les lis régulièrement, depuis toujours. Georges Perros, Xavier Grall, Yvon Le Men, le barde Jean-Pierre Calloc’h, le grand Tristan Corbière, celui des Amours jaunes, sont cités dans le récit. Pour les poètes du temps présent, je suis sensible à ce qu’écrivent ou ont écrit le regretté Cédric Demangeot, Valérie Rouzeau, Emmanuel Mosés, ou Guillaume Decourt.

Parmi tous les écrivains que vous citez dans Ponant Express, y en a-t-il un avec qui vous vous sentez une proximité spéciale ?

Aujourd’hui, je dirais Perros, le poète à « l’âme mélicanloque », pour sa sagacité, sa désinvolture lyrique et profonde, sa lucidité, aussi, sur le destin et les relations humaines. Peut-être que demain je vous dirai Henri Thomas. Restons-en à Perros, qui avait écrit depuis Douarnenez : « Me reste la mer, qui n’en finit pas de digérer ses siècles d’amertume. » Et ajoutons un codicille signé Hugo, qui a quand même écrit, dans Les Travailleurs de la mer : « Un écueil, c’est de la tempête pétrifiée. »

Suivez-vous un plan, ou écrivez-vous au fil  de la plume ?

Je n’ai jamais de plan. Ma feuille de route était simplement de parcourir les quinze îles du Ponant, dans le désordre, et de les présenter au lecteur en allant du nord au sud, de Chausey à Aix, en passant par la mer d’Iroise, Groix, Belle-Île, le golfe du Morbihan, Yeu.

N’y a-t-il pas un paradoxe à célébrer publiquement ces lieux que vous pourriez préférer garder secrets ?

C’est une tentation. D’ailleurs, je n’ai pas dévoilé toutes mes découvertes. Il faut bien être jaloux de quelque chose… Et savoir se garder des envieux. C’était aussi un défi du livre : révéler des histoires ou des lieux méconnus, mal connus des habitants ou des habitués de Molène, Bréhat ou Batz. Qui sait qu’André Breton a effectué plusieurs séjours sur l’île de Sein ? Qui a parlé de ces aventurières qui embarquaient sur des chalutiers pendant l’entre-deux-guerres, ou de ces femmes qui, le temps d’un reportage, ont partagé le quotidien de familles insulaires ? Qui se souvient du commando de pieds-nickelés qui a enlevé le cercueil de Pétain sur l’île d’Yeu, en 1973, pour le porter à Verdun ?

Un écrivain-voyageur se regarde-t-il comme un touriste ?

Oui, mais intéressé et curieux, d’autant plus que tous mes séjours ont été effectués hors saison, à part Bréhat. C’est incroyable, le nombre de portes qui s’ouvrent, quand vous dites la raison de votre venue, et que vous prêtez l’oreille à ce qui se dit dans les bars-PMU, sur les quais, ou au détour d’un chemin creux. Légendes, potins et ragots, faits divers, blagues, coups de gueule, exploits… Tout est bon à prendre.

Les îles du Ponant sont-elles menacées par le surtourisme ?

Tout irait presque bien s’il n’y avait pas l’aggravante « touristification ». Il faudra bien un jour imposer des quotas de visiteurs, et non plus se contenter de ces mesurettes sans effet qu’on voit fleurir ici ou là, notamment à Bréhat.

Si vous ne deviez conserver qu’une image des quinze îles ?

Je crois que c’est l’image de la façade passée au crépi rose bonbon de l’unique hôtel de Sein, l’Ar-men, qui repose sur un isthme de quelques dizaines de mètres de large. Ou le lever du jour sur les quais déserts de Molène, vue depuis ma chambrette humide, un matin frais d’octobre.

Et une seule phrase d’un écrivain que vous citez dans le livre ?

Sans hésiter, un extrait d’un poème de feu Jean-Pierre Abraham, ancien gardien du phare d’Ar-Men et moniteur à l’école des Glénans : « La mer à raconter / N’est pas la mer à voir ». Et ce qui vaut pour la mer vaut pour l’île.


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