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Simon Liberati : écrivain culte

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Publié le

18 mai 2026

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Avec « New York City Inferno », Liberati achève sur un point d’orgue sa grande trilogie des « Démons », démontrant qu’il est décidément le plus culte de nos écrivains contemporains.
© Benjamin de Diesbach

Connu au-delà du cercle de ses lecteurs pour des anecdotes extra-littéraires, ses livres ont toujours eu un succès d’estime. Admiré par certains de ses pairs, il est, comme le disait Valery Larbaud, un écrivain pour écrivains ; ou, pour reprendre l’épigraphe de Stendhal, un auteur pour « happy few ». On peut le regretter, ou s’en targuer. Pour ces quelques-uns dont je suis, Anthologie des apparitions, 113 études de littérature romantique, Eva ou Stanislas, entre autres, sont des œuvres dont nous nous souviendrons toujours. Malgré cela, et sans doute à cause de querelles s’étant terminées devant la justice – où il tenait le rôle de victime pour avoir reçu des coups de couteau de la main d’Eva Ionesco – son aura s’est obscurcie. Pourtant, ces affaires n’ont jamais freiné ni sa production ni sa qualité littéraire. Bien au contraire.

Saga familiale

Depuis 2020, traquant encore et toujours les contrats d’édition comme le tueur à gages ses proies, Simon Liberati s’est lancé dans une trilogie romanesque intitulée « Les Démons ». Cette saga décadentiste aux thèmes, au ton et au style jamais réunis dans notre littérature, conte la folle aventure de Taïné, Serge et Alexis Tcherepakine, fratrie dont « aucun d’eux n’avait au fond l’intention de travailler ni de fonder une famille ». Nous les découvrons en 1966, au pavillon des Rochers, à l’est de Fontainebleau, « étroit château de deux étages, ancien pavillon de chasse construit sous Henri IV et plusieurs fois restauré au xixe siècle, propriété de la famille Valjoie-Tcherepakine depuis 1880 ». Ces petits princes des ténèbres sont en fait au nombre de quatre. En plus de la fratrie originelle, il y a Donatien qui « ne faisait pas partie de la famille, mais était presque adopté ». Ce personnage librement inspiré de François-Marie Banier a un « sérieux implacable, digne de Polichinelle, qu’il mettait à tout ce qu’il faisait et donnait parfois envie de rire, mais personne n’aurait osé par peur de recevoir une gifle. » L’étrange et fantasque bande fréquente Marie-Laure de Noailles, Paul et Hélène Morand, ainsi qu’Aragon qu’ils croisent avec son Elsa à l’Olympia pour le concert de James Brown. Ce soir-là, au retour du show, tout bascule quand la Maserati 3500 GT Sebring « explose dans un bruit de ferraille et rebondit à toute volée avant de verser dans le fossé, virevoltant comme une nacelle arrachée du manège ordinaire de la vie. » Taïné en sort le visage défiguré (la chirurgie esthétique sera sa renaissance), tandis que son frère, Serge, avec lequel elle partageait un désir incestueux, meurt sur le coup. C’est le début d’une longue cavalcade entre Paris, Cannes, Bangkok, Rome et enfin New York, de la fin des années soixante au début des années 1980, et avec, comme fil rouge, un certain Truman Capote.

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Un sas par d’Aurevilly

En cette même année 1966 où tout démarre, Capote signe un contrat pour Prières exaucées. Livre raté, œuvre restée en ruines, qui ne verra jamais vraiment le jour et aurait été par son ampleur et son angle une sorte de Recherche du temps perdu américaine dans laquelle la high-society serait scrupuleusement et cruellement portraiturée. Ce qui était imaginé par son auteur comme le plus grand chef-d’œuvre du siècle ne sera que le miroir de sa chute, en tant qu’écrivain et en tant qu’homme, après le succès colossal et monstrueux de son De sang-froid. L’idée de Liberati était de créer des personnages de vieille souche occidentale qui voudraient rencontrer et se rapprocher de Truman Capote pour devenir eux-mêmes des personnages de son livre Prières exaucées. À partir de là, mille rebondissements dans ces « Démons » qui, contrairement à certains autres livres de Liberati ne cessent de se mouvoir sur le globe. Ces trois ouvrages écrits comme « une grosse production sans moyens » donnent parfois l’impression d’un SAS de haute-distinction écrit par un émule de Barbey d’Aurevilly qui aurait eu vingt ans en pleine période punk. Sans doute, par sa qualité, sa densité et sa puissance, cette série littéraire est, en France, la plus notable depuis celle des Jeunes Filles de Montherlant.

Culto subito

Quand commence réellement New York City Inferno, qui est, d’après l’excellente Cécile Guilbert (que je ne saurais contredire) « l’apothéose de la trilogie », l’année 1975 démarre. Depuis quelque temps, Alexis et Taïné sont devenus des proches de Truman Capote. Par eux, une plongée dans l’univers homosexuel et underground new yorkais est proposée au lecteur. Nous retrouvons aussi de nouveau Andy Warhol, qui, avec les autres (Lee Radziwill, Bob Colacello, Richard Hell…), semble apparaître en personnage de ligne-claire dont on finit par ignorer s’il est plus ou moins réel que les êtres d’imagination qui peuplent ce fleuve narratif. Liberati, admirable styliste et, de son propre chef, « historien-raté », s’est plu à compiler dans cet étonnant patchwork l’ensemble de ses fétiches. Alliant une documentation extrêmement précise à une imagination débridée, la réalité pénètre d’une façon rare la fiction. À côté des personnages principaux et des célébrités bien connues, une galerie d’étonnantes apparitions quasi-magiques sont égrenées tout au long de ce texte qui termine avec l’arrivée de ce virus qu’on nomme « gay pneumonia » et qui deviendra le Sida. Avant ça, on visite le club CBGB où l’on entend les premiers concerts punks de New York ; on croise Robert Mapplethorpe, amant maléfique de Pattie Smith et photographe sadien ; on retrouve Truman Capote (comme on retrouverait le professeur Tournesol) esquinté dans sa villa de Palm Springs, et mille autres détours parmi des enfers qu’on aime à fréquenter avec Liberati comme guide. D’un livre impossible de Truman Capote, Simon Liberati est parvenu à établir une prodigieuse réussite romanesque qui mérite d’être connue et reconnue à sa juste valeur. Culte ? Oui, instantanément et définitivement.


NEW YORK CITY INFERNO, SIMON LIBERATI, STOCK 320 P., 22 €

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