C’est une erreur fréquente des jeunes élégants de stricte observance : le mépris de la chemisette, assimilée à une chemise à manches courtes alors qu’elle en est à l’opposé. Évidemment, ils pensent tous aux sous-chefs des années 80 et 90, avec leurs chemises trop grandes dont les manches semblaient coupées, ornées d’une poche poitrine d’où dépassait un stylo quatre couleurs. Ces gars-là avaient des moustaches, des lunettes en métal à kidnapper des enfants, des pantalons un peu courts, des chaussettes de sport et des Méphisto à semelle de caoutchouc. Ok. Ils pensent peut-être aussi aux ayatollahs du style, ceux des années 30 à 50, comme Cary Grant, qui disait que s’il voulait une chemisette, il roulait les manches de sa chemise. C’est normal : quand on débute, on a l’intransigeance intranquille du converti. Tout ce qui flirte avec les bords du cadre est immédiatement suspect d’hérésie. Et puis, avec le temps, on grandit, on s’installe confortablement dans sa propre personnalité. On est moins irréprochable à mesure qu’on devient plus exemplaire.
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Les chaussettes blanches, tenez, puisqu’on en parle, étaient parmi les préférées des étudiants chics de l’Ivy League. Steve McQueen, qui faisait retailler jusqu’à ses t-shirts et que personne, parmi les sapeurs de fraîche date, n’accusera de mauvais goût, en portait souvent. Eh bien, les chemisettes, c’est pareil. C’est un passeport pour l’été, un passeport pour le kif, une clé qui ouvre la porte des meilleures cartes postales. À col cubain, avec un panama par exemple, elles évoquent l’insouciance que connut l’île bienheureuse avant le coup d’État communiste : daïquiri, palmiers, cabriolet Lincoln couleur pistache. Revoyez Le Parrain II ou écoutez The Goodbye Look de l’excellent Donald Fagen. En madras, accompagnées de chaussures bateau gercées, réparées avec du gros scotch, la chemisette vous emmène dans les Hamptons ou le Vermont, avec un Long Island Iced Tea (qui ne contient pas une goutte de thé, bien sûr) dans une main et un maillet de croquet dans l’autre. Une sylphide bronzée en polo blanc ne va pas tarder à proposer que tout le monde reprenne une tournée. Chemisette hawaïenne ? Vous avez le choix du décor. Pour les plus jeunes d’entre les vieux, ce sont les années Magnum ou même Agence Acapulco, tout ça génialement vulgaire et rétrospectivement bien ficelé. Pour les plus anciens, le triomphe du jazz cool et des hipsters.
Tiens, en parlant de jazz, les plus déglingos des amateurs de la décadence fifties peuvent essayer la chemisette en tricot à larges rayures : direction Portofino ou la Riviera, Vespa blanche, gin tonic, Tom, Ripley et Tu vuo fa’ l’Americano. Allez, un dernier mot avec la guayabera à deux ou quatre poches, cubaine elle aussi, et même la saharienne à manches courtes, portée par Clark Gable dans Mogambo pour emballer Ava Gardner. La chemisette est tout sauf ringarde ou de mauvais goût : elle est une invitation au voyage. Et puis, détail qui n’en est pas un : elle ne tient pas chaud. Car à force de vouloir trop bien faire, on en oublierait presque que le plus important dans l’élégance, c’est le confort.





