Quels sont les points essentiels du cessez-le-feu ?
Le point essentiel, c’est que les Arméniens perdent cette terre d’Artsakh qui est arménienne depuis toujours. De plus, le territoire de l’Arménie est amputé d’un corridor donné à l’Azerbaïdjan entre le Nakitchevan et l’Artsakh afin de créer un continuum turc allant de la mer Noire à la mer Caspienne. L’isolement de l’Arménie est donc aggravé par l’amputation de sa frontière avec l’Iran. Les pertes humaines ont été importantes proportionnellement à sa population. L’Artsakh compte 150 000 habitants, et on parle de plusieurs milliers de morts et de nombreux blessés. Pour éviter le pire, les Arméniens ont protégé et rapatrié leurs civils.
Ce qui se passe aujourd’hui au Haut-Karabakh – qui a toujours été arménien historiquement – est tragique : c’est à la fois une épuration ethnique et culturelle, et aussi un désastre écologique puisque les Turcs et les Azéris ont envoyé des bombes au phosphore sur toute une partie du territoire. Leur objectif, c’est de détruire la présence ancestrale arménienne comme ils l’ont déjà fait (monuments, églises, etc). Outre la mémoire du génocide de 1915, les exemples récents restent vifs : en 2005 à Djoulfa, un grand cimetière de khatchkars (croix en pierre emblématiques de l’art arménien) vieilles de plusieurs siècles a été entièrement détruit par des véhicules lourds. Aujourd’hui, le magnifique monastère de Dadivank dont les parties les plus anciennes datent du IVe siècle est menacé par ce totalitarisme islamique turco-azéri. Va t’il connaître le sort des Bouddhas de Bamyan ou de Palmyre ? Que fera l’UNESCO ?
Le président Arménien a été vivement critiqué par sa population pour cette signature, mais avait-il le choix ?
Difficile de répondre à cette question, mais si on lit les témoignages des personnes sur place, ils ne s’attendaient pas à une capitulation de la sorte. Cette guerre était tellement asymétrique : le budget de l’armement azéri est très largement supérieur à celui de la totalité du budget arménien, ce qui a permis aux azéris de s’équiper d’armes perfectionnées en très grande quantité, notamment des drones qui ont fait des ravages. De plus, les Azéris ont reçu un très fort soutien des militaires turcs et de nombreux mercenaires djihadistes syriens rétribués par la Turquie et l’Azerbaïdjan.
La France et l’Europe ont lâchement abandonné les Arméniens. C’est une faillite morale, historique et politique. C’est même une trahison envers les Arméniens, et envers les Français et les Européens
Rappelons que la Turquie compte 82 millions d’habitants, l’Azerbaïdjan presque 10. Il était impossible aux Arméniens de résister plus longtemps, malgré le sacrifice de ses hommes. Surtout, l’Arménie a été abandonnée de tous, notamment par l’Europe et par la France. Tous les pays susceptibles de lui porter secours ont préféré regarder ailleurs. Les médias ont commenté les élections américaines mais sont restés indifférents aux cinq semaines de conflit. On sait très bien que les accords de Minsk (Etats-Unis, France, Russie) étaient au point mort depuis des années. Ils fonctionnaient comme un étouffoir, et infantilisaient les Arméniens qui n’étaient pas partie prenante des négociations.
La France et l’Europe ont donc failli sur ce dossier ?
La France et l’Europe ont lâchement abandonné les Arméniens. C’est une faillite morale, historique et politique. C’est même une trahison envers les Arméniens, et envers les Français et les Européens. Aujourd’hui, Erdogan exulte : après avoir méprisé, menacé et insulté la France, présenté des candidats de son parti politique sur notre territoire et lancé des pogroms anti-français, notre pays n’a pas réagi. Je suis stupéfaite de voir qu’il n’y a eu aucune réaction diplomatique. Pas de renvoi des ambassadeurs, pas de sanctions économiques, pas d’arrêt des subventions versées par l’Europe, aucune solidarité de l’Union européenne. Pire encore, pendant que l’Arménie était attaquée par les Azéris et les Turcs, France Diplomatie félicitait sur le site de l’OTAN l‘amitié franco-turque, ce qui était d’une indécence absolue. Il y a quelques jours, l’ambassadeur de France en Azerbaïdjan trouvait formidable qu’on leur envoie de l‘aide humanitaire. Voyez à quel point d’ignominie nous sommes tombés.
Que la France aurait-elle dû faire d’après vous ?
D’abord, la France à l’instar de tous les pays n’a pas reconnu l’existence de l’Artaskh, ce qui signifie nier l’existence d’un peuple et d’un territoire qui a toujours été arménien, sauf si on approuve les découpages de Staline datant de 1936. Depuis la chute du mur, les Arméniens comme de nombreux peuples de l’ex-URSS expriment leur désir de disposer d’eux même et souhaitent se réunir : les Arméniens ont gagné cette guerre du Karabagh face aux Azéris en 1994 mais sont mis sous la tutelle des accords de Minsk, censés protéger la paix. L’Artsakh est resté un territoire dépourvu de statut juridique, une sorte d’Alsace-Lorraine arménienne.
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Ensuite, depuis septembre, j’estime que la France ne pouvait pas rester neutre, comme l’a prétendu le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Il fallait intervenir, par exemple au sein de l’OTAN. Comment peut-on tolérer qu’un pays de l’OTAN, la Turquie intervienne dans ce conflit sans aucune conséquence ? Déjà, la Turquie occupe Chypre, menace la Grèce et fore dans les eaux européennes. En interrogeant le ministre sur cette question, je lui ai dit qu’être neutre, c’est choisir le camp de la barbarie et de la trahison, car tous les accords sont violés par les Turcs et les Azéris. Pourquoi des troupes de paix ne sont pas intervenues sous l’égide des Nations Unis à la demande de la France comme moi ou d’autres parlementaires l’ont demandé dès le début du conflit ?
Quel a été le rôle de la Russie dans ce dossier ?
La Russie a des liens historiques avec ces territoires. Mais je ne poserais pas la question dans ce sens : je dirais plutôt quel rôle joue la France vis-à-vis de la Russie, et jusqu’à quand va-t-on pousser la Russie dans les bras de la Turquie ? C’est aberrant que l’on maltraite la Russie alors que nous sommes en phase sur beaucoup de dossiers, et que l’on se soumette devant l’Azerbaïdjan et la Turquie. Il est nécessaire de revoir nos alliances et nous rapprocher des Russes : il y a une continuité territoriale, des liens historiques forts, une conception commune de l’homme et de nos racines. On célèbre cette semaine le général de Gaulle, je rappelle qu’il avait tendu une main aux Russes, et c’était l’URSS !
Sur le dossier, la Russie n’a pourtant pas fait montre d’une défense particulièrement véhémente de l’Arménie…
Je n’ai pas aujourd’hui tous les éléments pour répondre précisément. Mais on ne peut pas non plus tout demander à la Russie et en même temps ne pas la soutenir ou lui tourner le dos. Et il n’y a pas que la Russie. L’Allemagne a tourné encore une fois la tête, tétanisée paraît-il par sa forte communauté turque. Pour l’Arménie, c’était à nous d’intervenir, comme on a su le faire dans le monde à de multiples endroits, et parce que c’était notre devoir moral et historique en tant que membre du groupe de Minsk. N’oublions pas que la France a ses troupes au Mali par exemple, que la France avait su reconnaître des Républiques de l’ex-Yougoslavie comme le Kosovo, que la diplomatie parlementaire a su également reconnaître des peuples dans des conditions difficiles comme le Tibet. Mais on l’a toujours refusé aux Artsakhaiotes.
Notre inaction est indigne de la France, c’est une faute très lourde que nous risquons de payer non pas avec le seul sang des Arméniens, mais avec celui des Français et des Européens
L’indépendance de l’Arménie est-elle en danger à terme ?
Oui tout à fait, je pense que c’est l’avenir de l’Arménie qui est en danger puisque pendant le conflit, dans la zone frontière, les Azéris, les Turcs et les djihadistes ont bombardé en Arménie même. Aujourd’hui, on ne peut pas reprocher à Erdogan de ne pas dire ce qu’il va faire. Ses menaces ont été mises à exécution pour s’offrir l’Artsakh en agitant sa marionnette azérie. Son objectif affiché a été atteint : faire en sorte qu’un corridor turcophone allant de la Turquie à l’Azerbaïdjan en passant par le sud de l’Arménie, pour rejoindre Boukhara en Ouzbékistan puis le territoire des Ouïghours. Et relier les deux mers la mer noire à la mer Caspienne pour en faire une bande ottomane, turque « ethniquement pure ». N’oublions pas qu’Erdogan a déclaré dès le 10 novembre : « le Haut Karabagh redevient le pays de l’islam et reprend sa place sereine à l’ombre du croissant ». Aujourd’hui, ce sont les Arméniens, mais ça continuera à Chypre où Erdogan a brisé les accords. Il a aussi gravement menacé les Grecs cet été, avec des provocations indignes en survolant leur espace aérien et en violant leur espace maritime.
Au-delà de l’amitié qu’on peut porter aux Arméniens, c’est une faute vis-à-vis des Français car la menace turque en France est très forte : la moitié des imams financés par des pays étrangers sont Turcs. Avec l’inertie française dans ce conflit arménien, la France et l’Europe donnent une occasion à ces pays qui ouvertement les menacent de se réjouir et de profiter de nos renoncements et lâchetés. Comment les Français ne réagissent-ils pas ? C’est Munich ! Laisser Erdogan avoir les Arméniens en trophée une seconde fois après le génocide de 1915, c’est une défaite de l’Europe. Notre inaction est indigne de la France, c’est une faute très lourde que nous risquons de payer non pas avec le seul sang des Arméniens, mais avec celui des Français et des Européens qui ne cessent d’être menacés.





