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Vaporwave : nostalgie électronique

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Publié le

25 mai 2021

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Premier véritable courant artistique de l’Internet, la vaporwave est un genre de réaction face à la modernité capitaliste. Entre regrets d’hier, rejet d’aujourd’hui et rêves pour demain.

Il y a onze ans émergeait un nouveau genre dans les méandres de la scène musicale électronique : la vaporwave. Faites par et pour le web, sa viralité mémétique et son esthétique tranchée contribuèrent à colorer le paysage culturel et Internet de la décennie. Issu avec l’album « Chuck Person’s Eccojams Vol. 1 » du foutraque cerveau de l’Américain Daniel Lopatin, l’une des pointures de la musique expérimentale plus connue sous le nom d’Oneohtrix Point Never, le genre se caractérise par l’utilisation de samples, essentiellement de smooth jazz, de jingles ou de R’n’B des années 80 et 90, ralentis au point d’en être totalement distordus. Ces échantillons sonores sont ensuite découpés, altérés et recollés afin de créer des morceaux radicalement différents des titres originels, traités comme un matériau brut, celui de la nostalgie.

Éloge du souvenir

À cet artisanat musical se joint une esthétique visuelle discernable entre mille. La vaporwave se reconnaît d’abord par ses couleurs pastel ; magenta, cyan et rose constituant sa palette première. S’ajoute à ces teintes une identité graphique disparate, faite de sculptures gréco-romaines, de produits informatiques des années 80 et 90, de personnages de dessins animés ou de jeux-vidéo japonais de la même époque, de palmiers de « Miami Vice », de gratte-ciel du monde de la finance, de centres commerciaux ou encore d’anciens logos de marques. Cet amalgame kitsch, sonore comme visuel, qui n’est pas sans rappeler la confusion mentale de l’époque, représente ainsi l’univers culturel partagé de la génération née au moment de la chute de l’URSS et du traité de Maastricht, la première vraiment mondialisée, utilisant partout sur le globe les mêmes Windows 98 entre deux parties de Pokémon, un Pepsi à la main.

N’en déplaise aux progressistes, le premier véritable courant artistique de l’Internet n’est donc pas un futurisme aveugle favorable aux « avancées » per se mais bien un mouvement de réaction autant que de regret face aux promesses trahies de la « mondialisation heureuse »

Par son recyclage constant de musiques et de références des deux dernières décennies du XXème siècle, la vaporwave regarde résolument en arrière. Ses boucles lancinantes ont de même pour objectif de créer chez leur auditeur l’état de conscience dit « hypnagogique », situé juste avant l’endormissement. Or, puisque celui qui l’écoute est encore lucide, la vaporwave, par ses altérations, induit plutôt une réminiscence mélancolique de « souvenirs qui n’ont jamais eu lieu, dans une époque jamais connue », pour citer un commentaire YouTube. N’en déplaise aux progressistes, le premier véritable courant artistique de l’Internet n’est donc pas un futurisme aveugle favorable aux « avancées » per se mais bien un mouvement de réaction autant que de regret face aux promesses trahies de la « mondialisation heureuse ».

Contre ici, contre maintenant

C’est en effet dans l’un des nombreux sous-genres de la vaporwave que se révèle le plus explicitement son message politique. La future funk repose ainsi également sur l’utilisation de samples, cette fois-ci rappelant ouvertement la période « Discovery » des Daft Punk. Il s’agit donc de la version dansante du genre, qui cherche moins à pleurer une époque révolue qu’à en absorber la frénésie pour lutter contre l’apathie d’une jeunesse sans repères ni projets. L’esthétique de la future funk, si elle suit les grandes lignes de son parent, diverge ainsi par le recours excessif et permanent à l’imagerie publicitaire du Japon de la bulle spéculative, qui dura de 1986 à 1990. Cette période fut le symbole euphorique d’une décennie hédoniste, si éloignée des pudibonderies actuelles, marquée par les golden boys de la City et l’Amérique triomphante de Reagan. La future funk invoque donc par ses clips un capitalisme jubilatoire qui promettait de faire advenir, dans une parousie athée, l’abondance et le bonheur de tous pour toujours. Las, le rêve annoncé se transforma en véritable cauchemar, des délocalisations de masse à la crise des subprimes, en passant par le terrorisme. La vaporwave est donc un mouvement dit « post-ironique », moquant le consumérisme d’un capitalisme épileptique tout en étant fasciné par le temps de sa puissance.

Le pays du Soleil Levant tient un rôle central dans l’imaginaire du genre, des anime aux spots TV en passant par l’emploi intensif du système d’écriture nippon. Ainsi, sans forcément le savoir ou l’admettre, les jeunes artistes de vaporwave ont pour modèle un pays lointain qui n’a ni renié ses traditions ni cédé au chantage de l’immigration de masse. Face au cauchemar occidentale, l’archipel prouve qu’une alternative est possible, d’où le japonisme du genre. C’est en effet du chagrin d’une civilisation déclinante que la vaporwave tente de guérir ses partisans, en témoigne l’album NEWS AT 11 de Jornt Elzinga, exclusivement composé de samples issus de programmes de télévision américains datés du 11 septembre 2001 sans qu’aucun ne fasse mention de l’attentat, comme si ce dernier n’avait jamais eu lieu.

Lire aussi : Les critiques musicales de mai

La répétitivité du genre, à la manière d’un vieux disque rayé parfois inquiétant, a ainsi pour autre but de refuser le passage du temps, le passage au nouveau millénaire. C’est d’ailleurs sur cette même nostalgie du rêve américain que Trump remporta l’élection en 2016. À ce titre, une fausse publicité « japonaise », vue 12 millions de fois sur YouTube et reprenant tous les codes du mouvement, ne se leurra pas quand elle fit ironiquement de l’homme d’affaires son héros peu de temps avant sa victoire. Depuis, l’on ne compte plus les compilations de « Trumpwave » sur le net.

No future ?

La vaporwave connut ses heures de gloire au milieu des années 10 jusqu’à influencer sans le dire le rap grand public. On citera le succès du Suédois Yung Lean et l’ensemble du mouvement « cloud rap », popularisé en France par PNL, dont les pochettes d’album et les références vidéoludiques rappellent inconsciemment l’univers du genre mais aussi (et surtout) la synthwave, son proche cousin, preuve que même le hip-hop est soufflé par un vent de nostalgie. En perte de vitesse, la vaporwave « traditionnelle » laissa récemment place à un rejeton nommé « dreampunk ». Ce dernier, s’il en garde la mélancolie, récuse l’esthétique kitsch et les samples rétros du courant séminal pour explorer un avenir pessimiste et cyber, dont il cherche à s’évader par ses nappes sonores aussi éthérées qu’oniriques. Si la décennie vaporwave s’est remémorée les bons souvenirs du passé, celle du dreampunk rêve d’un futur sombre mais poétique.

Quatre albums pour déambuler dans la « virtual plaza » :

I’ll Try Living Like This (2015) de Death’s dynamic shroud

Considéré par beaucoup comme l’apogée de la vaporwave « classique », l’album du trio de Philadelphie démontre une maîtrise inégalée du sample, ici bâti entre autres sur des morceaux de K-Pop. Le groupe enchaîna les disques sublimes depuis pour s’imposer comme la référence du genre.

Blank Banshee 0 (2012) de Blank Banshee

L’album fondateur de la vaportrap, mélangeant les sonorités du courant aux rythmes du rap. Son morceau « Teen Pregnancy » devint viral en 2020 après qu’une influenceuse TikTok l’utilisa pour dénoncer le harcèlement en ligne qu’elle subissait.

A Million Miles Away (2014) de MACROSS 82-99

Derrière ce pseudonyme, référence à l’anime mélangeant combats de robots et chansons sucrées, se cache le Mexicain Alberto Munoz Calderon, connu pour son savant cocktail aux saveurs de city-pop japonaise et de house française. S’il a fait évoluer son style, le compositeur reste l’un des grands noms de la future funk.

Atarash? hi no tanj? (2015) de 2 8 1 4

Album culte du dreampunk avant que celui-ci ne soit esthétiquement et conceptuellement démarqué de la vaporwave, « La Naissance d’un nouveau jour » est le fruit d’une collaboration entre deux maîtres de ce sous-courant, Telepath et HKE, dont l’œuvre se veut grandement inspirée des films de Wong Kar-wai.

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