Le chant grégorien a été revalorisé lors du concile Vatican II, et c’est pourtant à ce moment qu’il a failli s’éteindre. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
La constitution sur la liturgie de Vatican II affirme en effet : « L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place. » Pourtant, son usage s’est considérablement restreint. Ce paradoxe s’explique notamment par le contexte culturel dans lequel le concile a été reçu, un contexte souvent confondu avec le concile lui-même. À cela s’ajoute l’idée, exprimée par Paul VI, d’un sacrifice douloureux du latin dans la liturgie pour favoriser la participation des fidèles. « Nous perdons ainsi en grande partie cette admirable et incomparable richesse artistique et spirituelle qu’est le chant grégorien », expliquait le Saint-Père le 26 novembre 1969, en présentant la nouvelle forme du rite romain.
Le chant grégorien est avant tout un exercice spirituel au sens plein du terme, une « manducation
de la Parole ». Pouvez-vous nous éclairer sur cette dimension ?
Le grégorien est d’abord un chant liturgique. Dans ce cadre, il permet de s’imprégner de la Parole de Dieu, qui constitue la trame de ses pièces. Cette Parole inspirée nous transforme à mesure qu’on l’assimile, pour ensuite la rendre à Dieu. Les mélismes – ces méditations sonores sur une voyelle – nous font vivre cette ivresse spirituelle qui naît lorsque la Parole touche le cœur profond. C’est, d’une certaine façon, le « chant en langues » traditionnel !
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Les mots deviennent alors insuffisants, et l’on se retrouve comme un enfant qui babille, émerveillé, en regardant vers son père. C’est une expérience où la conscience du temps peut se modifier, nous rendant contemporains du sacrifice de la Croix, ce qui est le grand mystère de la messe.
« Le chant grégorien est le plus beau trésor que nous possédions en Occident », a déclaré le grand compositeur Olivier Messiaen. Quel a été son intérêt au milieu des grandes batailles formelles et des ruptures du XXe siècle ? Arvo Pärt aurait été très influencé par le grégorien lors de la création de son style tintinnabuliste. A-t-il été source de renouvellement ?
Il semble logique que, pour trouver de nouvelles voies, il faille se ressourcer à l’origine. Cela est d’autant plus vrai que les recherches musicales du XXe siècle ont voulu faire éclater la mesure et l’appui rythmique régulier. Or, le grégorien est une musique antérieure à l’apparition de ce temps mesuré. Jaan-Eik Tulve, ancien chef de chœur du Chœur grégorien de Paris et proche d’Arvo Pärt, a créé plusieurs de ses œuvres. Son ensemble, Vox Clamantis, réalise des choses remarquables. Je me souviens les avoir entendus au festival grégorien de Watou, en Belgique : c’est l’une des rares fois où j’ai littéralement eu le souffle coupé.
Justement, comme le rythme du grégorien n’est pas mesuré, Louis-Marie Vigne y voyait une possibilité de communion dans la liberté. Mais n’est-ce pas plus délicat de trouver une pulsation commune sans repère clair ?
L’unité spirituelle naît dans le chœur dès l’introït et le maître de chœur guide le chant. « Seul le plain-chant possède à la fois la pureté, la joie, la légèreté nécessaires à l’envol de l’âme vers la vérité », affirmait encore Olivier Messiaen. Les neumes – ces signes graphiques décrivant de petites formules mélodiques appliquées à une syllabe, antérieurs à la portée – évoquaient pour lui une joie, une souplesse « que nous ne savons pas écrire ». « De la part d’un musicien-ornithologue qui chercha toute sa vie des signes pour écrire la fluidité des chants d’oiseaux, c’était un beau compliment », remarquait Louis-Marie Vigne. Le grégorien permet cet envol à une époque où nous sommes de plus en plus incarcérés.
Le chant grégorien n’est pas l’œuvre du saint pape Grégoire, mais une synthèse romano-gallo-franque. Ses origines sont donc moins purement romaines qu’on l’imagine ?
Ce chant est effectivement né en Gaule. Pépin le Bref voulait unifier l’empire franc en y imposant notamment la tradition liturgique romaine. Lorsque le pape vint lui demander de l’aide contre les Lombards, il arriva avec ses chantres. Mais les chanoines gallicans tenaient à leurs traditions. Le grégorien est ainsi né de la synthèse entre le chant vieux-romain et le chant gallican. Ce n’est que plus tard qu’un empereur germanique le rapporta à Rome. Aujourd’hui encore, grâce à Solesmes – auquel Louis-Marie Vigne devait beaucoup – et au Chœur grégorien de Paris et à son école, le meilleur du grégorien n’est pas nécessairement à Rome !
Le chant grégorien peut aussi être perçu comme une vitrine attrayante du catholicisme, susceptible de susciter des conversions. Peut-on parier sur sa renaissance à l’heure où une nouvelle génération exige davantage de liturgie, succédant à une ère de délitement ?
« Une vitrine attrayante »… C’est bien plus profond que cela ! Il s’agit de la convenance anthropologique d’un art sacré enraciné dans un âge où l’on percevait la « musique des sphères », comme le soulignait Benoît XVI dans son discours aux Bernardins. Le grégorien est soumis à la mesure des « auteurs de l’harmonie du cosmos » et répond aux « lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, aux formes essentielles de la musique émises par le Créateur dans le monde et en l’homme ».
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C’est pourquoi il touche les cœurs au-delà des frontières de l’Église. Pour répondre à votre question, son histoire n’est pas linéaire : il était quasiment éteint au début du XIXe siècle. Le déchiffrement des neumes au siècle dernier a permis de renouveler sa pratique. Refleurira-t-il ? Je ne sais, mais ce qui me semble essentiel, car il donne des clés pour comprendre notre tradition liturgique et spirituelle, c’est que sa flamme soit maintenue, dans les abbayes – comme le souhaitait Paul VI – et dans des milieux laïcs, comme au Chœur grégorien de Paris.





