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[Portrait] Yannis Ezziadi : Dans l’arène

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Publié le

21 mai 2024

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Yannis Ezziadi a du taureau la fougue et cet air d’infatigable fonceur : des polémiques (sa défense de Depardieu et son goût assumé pour la corrida) aux articles en passant par ce livre, il n’hésite pas à se mettre dans l’arène autant par coquetterie que pour satisfaire ses instincts kamikazes.
© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect
© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

Lorsque je passe, un peu essoufflé, la porte de son bel appartement qui surplombe la rue de Rivoli, Yannis Ezziadi n’est pas un inconnu pour moi. Nous nous sommes déjà croisés. Ni son rire puissant, ni sa sympathie explosive, ni son énergie insatiable ne me sont vraiment étrangers. Ce jour-là, c’est pour parler de son dernier livre intitulé Minotaures, voyage au cœur de la corrida (Fayard) que nous nous retrouvons. Après nous être ouverts l’appétit en nous conseillant mutuellement moult terrines et bouteilles de vin, c’est d’abord à propos de sa curieuse vie mouvementée que nous démarrons notre entretien.

Une figure tutélaire s’impose dès le départ : celle de Michel Fau. Le jeune Ezziadi arrive à Paris de sa Seine-Maritime après s’être fait virer de son lycée: il veut faire du théâtre. Et comme ce garçon est un garnement décidé : il en fait. Un soir, alors qu’il est au Théâtre de l’Œuvre pour voir Demain il fera jour, la pièce de Montherlant (cela aura son importance, nous y reviendrons), il rencontre donc Michel Fau. C’est une révélation (ce ne sera pas la seule). Yannis Ezziadi y retourne trois, quatre, cinq fois et retrouve inlassablement, après le spectacle, l’extraordinaire comédien qui le subjugue par son intelligence pétillante et son extravagance sans limite. L’apparition de Michel Fau dans la vie de Yannis Ezziadi est un coup de tonnerre. Tant et si bien que, conquis par cette pièce de Montherlant, il se décide à le lire plus largement.

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Dans l’édition de la Pléiade, il tombe sur un dessin de Montherlant représentant le grand torero Juan Belmonte. Autre révélation : cette fois esthétique. Après Montherlant, c’est Cocteau, puis Jean Cau et d’autres qu’il lit : Ezziadi fait ses classes tauromachiques en élève appliqué. Il veut alors « trouver dans les arènes une tragédie qui n’existait plus depuis longtemps sur les scènes de théâtre : la poésie, la liturgie, le rituel, la grandeur et le sacré ». Une autre rencontre, cette fois avec Philippe Caubère, terminera de le convaincre de se rendre à Béziers pour assister à ses premières corridas, et ainsi voir ce qu’il imaginait d’une façon floue : « J’avais vu des vidéos de corridas, je crois que je trouvais ça un peu lent et pas forcément très beau. » À Béziers dans l’arène, le grand Sébastien Castella torée et c’est de nouveau un choc, une nouvelle révélation : les larmes coulent, l’émotion est immense. Yannis Ezziadi décide de rester à Béziers, de ne plus repartir : « Je me débrouille pour rencontrer tout ce monde et je me décide à vivre au milieu de tout ça pendant trois ans : ici commence l’histoire de mon livre. »

Ezziadi ce personnage qui a autant du mondain interlope que de l’artiste malicieux, traverse ce nouvel univers avec la foi déterminée des convertis

Emmanuel Domont

Il respire alors au milieu des matadors, des éleveurs et des aficionados un air vivifiant qu’il ne trouvait pas dans le milieu du théâtre. « Avec la corrida, il n’y a même pas de débat : il faut de la beauté, il faut du sacré, il faut du tragique. Or, dans le théâtre moderne, beaucoup rient au nez de ceux qui cherchent à voir tout ça. » Ezziadi, ce personnage qui a autant du mondain interlope que de l’artiste malicieux, traverse ce nouvel univers avec la foi déterminée des convertis. Il sympathise avec les uns, ne cesse d’enchaîner les kilomètres de route entre le sable, le soleil et la lumière des arènes d’un côté ; et les odeurs puissantes des élevages, al campo, de l’autre. Sans oublier de sentir, dans un plaisir des chairs à la Rubens, les vins de Galice et du sud-ouest, autant que les plats merveilleux de ces régions où l’on fait un autel aux plaisirs du palais. Au milieu des tables pleines de convives animés et truculents, on imagine sans mal que ce libertin de Yannis Ezziadi est à son aise, comme un picador sur son cheval. Il y a quelque chose d’un étonnant rabelaisien dans cet enfant d’un père tunisien et d’une mère française.

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Sa vie s’illumine alors de nouvelles couleurs en faisant porter à son quotidien de nouveaux habits de lumière. Dans son livre plein d’entrain, de joie et porté par un certain lyrisme inhérent au milieu de la tauromachie, c’est de cette illumination saine et énergique dont il est question. Journal de bord d’un émerveillé, carnet de route d’un amateur fasciné, ce Minotaure parle aussi, presque sans le vouloir, de son auteur lui-même. Yannis Ezziadi a du taureau la fougue et cet air d’infatigable fonceur : des polémiques (sa défense de Depardieu et son goût assumé pour la corrida) aux articles en passant par ce livre, il n’hésite pas à se mettre dans l’arène autant par coquetterie que pour satisfaire ses instincts kamikazes. Gourmand de tout, le corps plein d’un sang qui tourne à cent à l’heure, ce libertin haut en couleur a sans doute encore bien des surprises qui l’attendent et bien des plaisirs à croquer encore et encore, dans ce théâtre et cette arène que sont sa vie et la nôtre.


Minotaures, voyage au coeur de la corrida,
Éd. Fayard, 216p., 20€

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