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Du bon usage du complotisme

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Publié le

16 novembre 2020

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On aurait tort de croire que le complotisme serait l’apanage de geeks boutonneux en mal de sensations fortes, de paranoïaques compulsifs en rupture de ban avec le réel et d’une poignée de savants fous. Force est de constater que ce mal gagne parfois les médias que l’on dit « mainstream ».
complot

Les médias de grand chemin utilisent (parfois sans vergogne) la rhétorique complotiste pour conforter l’idéologie dominante. Ils jouent d’ailleurs un jeu dangereux, vouant aux gémonies ceux qu’ils ont catalogués comme des dangereux « complotistes » d’un côté et usant des mêmes techniques de désinformation de l’autre. Le complotisme n’apparaît alors plus comme le symptôme d’un confusionnisme ambiant mais, bien au contraire, comme un outil d’ingénierie sociale utilisé sciemment pour formater les esprits.

Diantre ! Il y aurait donc un complotisme plébéien, réservé aux hordes de Gilets jaunes et donc méprisable, et un autre plus élitiste (et par conséquent louable) ? De toute évidence, les exemples de théories complotistes relayées par les médias ne manquent pas. Pour autant, on aurait tort de croire que tout cela cache inévitablement un machiavélisme de mauvais aloi. Après tout, les journalistes ne sont-ils pas des individus comme les autres avec leurs lubies, leurs tendances paranoïaques mais aussi (et surtout) leur mauvaise foi ?

© Nicolas Pinet pour L’Incorrect

À ce titre, rappelons qu’il y a seulement quelques mois l’affaire de la sextape de Benjamin Griveaux a donné à un certain nombre de plumitifs l’occasion de laisser libre cours à leurs fantasmes et a déclenché une russophobie aussi virulente qu’irrationnelle. En effet, un média comme L’Express (que personne n’aurait l’idée de qualifier de conspirationniste) titrait le 17 février : « Derrière l’affaire Griveaux, le spectre d’une intervention russe ? » Ni une ni deux, dès le lendemain, c’est le journal Sud-Ouest qui, dans un article publié sur son site internet, s’interrogeait en ces termes : « Affaire Benjamin Griveaux : Piotr Pavlenski a-t-il été manipulé et jusqu’où ? » Il faut croire que l’imaginaire de la guerre froide est resté bien vivace au sein des rédactions parisiennes. Si l’hypothèse d’une ingérence des services secrets russes dans l’élection américaine de 2016 paraît plausible, on a en revanche du mal à imaginer quel profit stratégique un leader comme Vladimir Poutine pourrait bien tirer de la chute d’un politicien d’aussi piètre envergure que Benjamin Griveaux !

Mis à part le fait que l’une des personnes par qui le scandale est arrivé, la plantureuse Alexandra de Taddeo, est décrite comme une admiratrice de la culture russe, on a peine à voir le lien qui pourrait bien unir le Kremlin à un « artiste » (réputé farouchement anti-poutinien) comme Piotr Pavlenski. Sans compter que le procédé utilisé pour faire chuter le candidat macroniste tient davantage de la méthode du « revenge porn » que du tristement célèbre « kompromat » tel qu’il était pratiqué en URSS. Bref, cette affaire relève plus vraisemblablement d’une farce potache qui aurait mal tourné que du scénario d’un livre d’espionnage de John Le Carré.

Outre le fantasme du complot russe, celui de la conspiration fasciste pour faire tomber la République est un classique indémodable de ce complotisme qui ne dit pas son nom mais qui s’étale à la Une des journaux

Outre le fantasme du complot russe, celui de la conspiration fasciste pour faire tomber la République est un classique indémodable de ce complotisme qui ne dit pas son nom mais qui s’étale à la Une des journaux. Comme si les médias dominants étaient restés bloqués dans une faille temporelle, agissant comme si le contexte politique actuel était le même que celui qui régissait la société française au temps des manifestations du 6 février 1934. Rappelons par exemple que, dès les premiers jours de l’enquête sur l’affaire Merah, l’hypothèse d’un attentat d’extrême droite avait été évoquée par certains médias qui ont pignon sur rue comme Le Point.

Ce dernier évoquait le 19 mars 2012 une prétendue piste néonazie dans l’enquête en s’appuyant sur l’affaire du renvoi du 17e régiment de génie parachutiste de Montauban de trois militaires suspectés de néonazisme en 2008. Dans la foulée, M6 avait sorti de son chapeau des signalements de témoins décrivant le suspect comme un homme « de type caucasien ou européen » tandis que TF1 parlait d’un individu aux « yeux bleus sur un visage blanc ». Puis, alors que le pot aux roses sur l’identité du tueur avait été découvert, le journaliste de L’Obs Nicolas Chapuis rapportait dans un tweet posté le 21 mars 2012 des propos tenus lors d’une conférence de rédaction : « Putain, j’suis dégoûté que ça soit pas un nazi ! »

Lire aussi : Ontologie du complotisme

Plus récemment, la palme d’or du complotisme drapé dans les oripeaux de la respectabilité devrait revenir au journaliste Clément Viktorovitch qui, dans l’émission « Clique » du 5 novembre 2019 sur Canal +, expliquait le plus calmement du monde que des propos tenus la veille sur LCI par l’éditorialiste de L’Incorrect Julie Graziani dissimulaient en réalité une affreuse manipulation de l’opinion publique. S’appuyant sur un obscur concept lié à l’ingénierie sociale (« la fenêtre d’Overton »), il avançait l’hypothèse selon laquelle ces déclarations tonitruantes participaient en fait d’une stratégie occulte de conquête du pouvoir. Voilà, voilà.

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