Comment et pourquoi avez-vous eu l’idée de Nightborn ? Avez-vous regardé d’autres films du genre pour préparer le tournage ? On ressent une forte influence d’Antichrist, de Lars Von Trier…
L’idée m’est vraiment venue après la naissance de mon propre enfant. J’ai commencé à réfléchir à la façon dont on parle si peu de toutes les émotions difficiles liées à la parentalité. À force de dire que l’amour d’une mère pour son enfant est naturel et coule de source, on oublie parfois de dire que cet amour est soumis à de nombreuses contradictions et à tous les vents contraires d’une psyché féminine souvent malmenée par les difficultés de l’accouchement. Je ne voulais pas tant parler de la dépression post-partum, qui est tout de même assez bien renseignée maintenant, que de la complexité des rapports entre une mère et son nourrisson, une complexité qui touche, me semble-t-il, toutes les mères, y compris celles qui vivent bien leur maternité dès le début. J’ai discuté avec de nombreux parents de leur expérience, j’ai rassemblé tous ces témoignages et de fil en aiguille, ce n’est pas tant un film d’horreur qui s’est dessiné qu’une sorte de conte de fées moderne. Finalement, la maternité est au cœur de 90% des contes des frères Grimm, me semble-t-il, c’est un peu leur pivot narratif. Quant aux références, il peut y avoir des similitudes avec Antichrist, effectivement, mais quand je prépare un film, j’évite au maximum de regarder d’autres films sur le même sujet— je ne voudrais pas être trop influencée.
Votre film fait référence au folklore finlandais, qui est incroyablement riche mais qui est finalement assez rare dans le cinéma fantastique…
Je suis particulièrement fascinée par les vieux contes de fées, les contes des frères Grimm et le folklore finlandais en général. Je ne sais pas vraiment pourquoi il est si peu utilisé, car c’est effectivement un matériau inépuisable et qui, de plus, est bizarrement très soluble dans la modernité – on y parle souvent de troubles de l’identité, de dédoublement, d’emprise. Quand j’ai jeté les premières lignes du scénario, je voulais vraiment l’ancrer dans la mythologie de la forêt finlandaise — toutes ces croyances qui existaient dans la vieille Finlande et dont nous avons encore eu des échos, enfants. Cela dit, toute la mythologie des trolls dans le film a été plus ou moins inventée par moi et Ilja Rauti, le co-scénariste. Nous avons en quelque sorte créé notre propre mythologie.
À propos du bébé : vous avez fait le choix de ne jamais montrer le visage de l’enfant pendant le film, sauf à la toute fin. Pourquoi, et comment avez-vous travaillé avec les acteurs et notamment avec les enfants ?
C’est très simple : les bébés ne font pas peur. Un visage de nourrisson inspire plutôt la sympathie. Pour exprimer l’inquiétude de l’héroïne, Saga, il fallait précisément que le spectateur soit de son côté, et peine également à reconnaître un visage humain. Qu’il se pose la même question qu’elle : cet enfant est-il anormal ou non ? Pour le tournage, nous avons beaucoup utilisé des marionnettes animatroniques — de véritables bébés robotiques qui ont demandé une préparation intense pour chaque plan. Nous avions cinq marionnettistes autour de la marionnette, qui la manipulaient avec des tiges. Je suis personnellement très fan de marionnettes et j’ai été assez émue de pouvoir travailler avec ces spécialistes, de véritables orfèvres qui ont travaillé sur Star Wars ou Jurassic World. Je voulais que ce bébé ait une façon de bouger très particulière, car les mouvements des bébés sont habituellement très mignons — et je voulais quelque chose d’étrange, à la lisière entre le familier et le dérangeant. Bien sûr, nous avons aussi utilisé de vrais bébés de différents âges, mais dès que l’un commence à pleurer, il faut le remplacer par un autre. Autant dire que nos petits robots étaient bien plus faciles à vivre !
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Parmi vos références figure Chromosome 3 de David Cronenberg, pierre angulaire de ce qu’on appelle aujourd’hui le « body horror » et qui semble devenu un genre assez exclusivement féminin. Comment l’expliquez-vous ?
Je trouve le body horror fascinant à bien des égards, parce qu’il permet vraiment de montrer les différentes façons dont nous « habitons » nos corps, et surtout qu’il remet en question notre appréhension de notre intériorité, qui relève en réalité d’une sorte de consensus social. Dès que ce consensus est ébréché, alors notre propre corps peut devenir un objet d’inquiétude, c’est tout le sujet des films de Cronenberg à la base. Si les réalisatrices s’en sont emparé, c’est sans doute pour des raisons évidentes, puisque nous sommes bien plus proches de notre corps que les hommes, soumises à des changements, et à une pression sociale sans comparaison. La vie des femmes est très physique, malheureusement ou non !
Le film traite évidemment de la dépression post-partum, un sujet souvent tabou. Jusqu’à la fin, on pourrait penser que l’héroïne est folle, qu’elle souffre d’une dépression et que rien n’existe en dehors de son propre esprit. Mais dans la scène finale, vous choisissez de lever cette ambiguïté. Pourquoi ?
Chaque spectateur peut choisir comment il veut voir ce film. Certains diront que la mère souffre d’une dépression post-partum, voire d’une psychose post-partum. C’est possible. Mais on pourrait aussi dire qu’elle a raison depuis le début — qu’elle comprend vraiment son enfant, que cet enfant est spécial d’une certaine façon, comme certains enfants le sont, et qu’elle l’est peut-être aussi. Si elle se débat autant avec lui c’est aussi qu’elle se reconnaît en lui, et qu’elle n’apprécie pas forcément ce qu’elle reconnaît. Ce genre de lien très fort est aussi totalement incompréhensible pour l’entourage, même pour le père. La maternité, c’est une réalité alternative.
La maison joue également un rôle majeur dans le film, et vous parvenez très efficacement à transmettre la spatialité et l’agencement des lieux. Comment avez-vous travaillé pour créer cette impression de maison vivante, d’un piège qui se referme lentement sur les personnages ?
Il était d’abord très important de trouver les bons lieux et la bonne maison. Nous avons finalement tourné en Lituanie — pas en Finlande — parce que nous cherchions des endroits ressemblant suffisamment à une vieille forêt finlandaise. Nous avons construit nous-mêmes la façade de la maison, et tout l’intérieur est un décor de studio. Mon choix narratif était de ne jamais montrer l’extérieur de la maison — même si c’est inhabituel pour un tournage en studio, où l’on cherche généralement, justement, à éviter « l’effet studio ». Mais je voulais vraiment que les personnages paraissent enfermés à l’intérieur, je cherchais ce côté maison de poupée grandeur nature. La nurserie, la pièce la plus importante, est ronde — parce que je voulais cette sensation d’une bulle permanente autour de la mère et de l’enfant.
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Pouvez-vous nous parler du casting, qui est très réussi ?
J’avais vu Seedie (Haarla, NDLR) dans Compartiment no 6. C’était un rôle très différent, mais j’avais déjà remarqué qu’elle était une actrice incroyable, avec une sensibilité mais surtout une corporéité hors du commun. Elle était ma première — et unique — option pour ce personnage, déjà pendant l’écriture. On a beaucoup répété ensemble, et très tôt elle m’a posé des questions qui m’ont fait revoir son rôle, comme la question de l’humour. Pour moi, rien ne pouvait faire rire, par définition, dans cette histoire, mais Seedie a réussi, je pense, à y apporter une sorte d’étrangeté qui flirte avec la comédie, et qui était peut-être nécessaire pour la suspension d’incrédulité du spectateur. Quant à Rupert Grint, il est toujours d’une grande vérité, il est très anglais et il n’a pas ce côté glamour hollywoodien — il semble très ancré dans le réel, très sincère. Et j’avais aussi remarqué dans certains de ses films qu’il a un très bon sens du rythme et de l’humour.
Peut-on dire que Nightborn est aussi un film sur la difficulté de grandir entre deux cultures, deux nationalités ?
Oui, je crois. Ce film parle d’être étranger à son environnement de bien des façons. Je pense que John, le personnage masculin, vit une sorte de choc culturel en Finlande — il est très isolé, ne comprend pas la langue, et semble frustré par tout ce qu’il ne comprend pas. Ce que doivent probablement vivre beaucoup de pères avec leur premier enfant !
Quel regard portez-vous sur la nouvelle vague de cinéma de genre incarnée par des studios comme A24 ?
Il faut savoir qu’initialement, je ne suis ni une spécialiste ni une très grande amatrice de cinéma d’horreur. D’ailleurs j’en voyais très peu lorsque j’étais jeune, tout simplement parce que j’en avais peur. Je pense que si les Studios A24 ont eu un mérite, c’est peut-être en déculpabilisant des réalisatrices comme moi, qui ne viennent pas forcément de ce milieu, en leur disant : « Moi aussi, je peux faire du fantastique ».




