On trouve dès le départ cette idée que le complotisme est un retour du refoulé causé par la mort de Dieu. En évacuant le caractère sacré et la possibilité de transcendance, qui étaient à la base des grands monothéismes, le monde est brutalement retombé dans une forme de minéralisation, de durcissement qu’il a fallu ventiler à nouveau avec de tristes palliatifs spirituels : le complot est aussi un moyen de ré-enchanter le monde – fût-ce par le cauchemar – de lui redonner un double-fond, une prothèse capable de soutenir ses apories, une gouttière adaptée à ses nouvelles fluences.
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L’Âge des Ombres
Pour l’historien Jean-Noël Tardy, c’est au XIX e siècle et dans le sillage du prométhéisme révolutionnaire que s’est créé « l’âge des ombres », c’est-à-dire le moment précis où la politique, désentravée d’un certain joug théologique et moral, se répand dans des sociétés secrètes, dans des « carbonarismes » et autres conventicules à basse température, à une époque où le spiritisme, l’occultisme et tous les avatars de ce que Philippe Muray appelle le « nécro-socialisme » font leur apparition. Dans les salons littéraires et scientifiques, on s’intéresse autant au radium qu’aux ectoplasmes, on se grime, on s’encape, on croise Marie Curie et Papus dans les mêmes boudoirs enfumés.
Dans les salons littéraires et scientifiques, on s’intéresse autant au radium qu’aux ectoplasmes, on se grime, on s’encape, on croise Marie Curie et Papus dans les mêmes boudoirs enfumés.
À ce moment précis naît le fantasme d’une politique transversale, nourrie par des influences supra-gouvernementales, et dédiées à répandre une nouvelle Foi. Le scientisme et l’occultisme travaillent de pair à élaborer une nouvelle mythologie, celle du Progrès, dans laquelle déjà se blottissent les fétiches industriels, les nouvelles marottes de l’espace public : de là viennent les premiers meurtres en série, les premières cabales, les premières affaires de lynchage médiatique.
Réinventer le cosmos
Le complotisme renoue de fait avec une tradition mythique, voir mythologique, héritée de certaines conceptions gnostiques, mazdéistes et zoroastriennes, dans lesquelles se rejoue constamment un combat immémorial entre le Bien et le Mal. La conception du monde comme illusion, comme procédant d’une trahison première et d’un Dieu mauvais, le Démiurge – que les Hébreux appelaient Ialdabaolth, c’est-à-dire le Grand Manipulateur – est une tradition gnostique bien connue qui s’est transmise dans certaines hérésies chrétiennes – le catharisme, la Rose-Croix, et certains cénacles
lucifériens apparus au XIX e qui se sont ensuite répandus aux USA sous des appellations aussi diverses que le new age ou même la scientologie. Cette mode gnostique, relayée par la culture populaire et certaines élucubrations post-scientifiques, est une manière d’accommoder les restes du christianisme à la modernité, peut-être même de lui redonner un sens alors que la nouvelle ère des flux tendus et de l’information en temps réel discrédite l’univocité du divin.
L’intuition gnostique du monde est une forme de déchristianisation lente dont le complotisme est sans doute l’effet le plus dévastateur et le plus visible : aujourd’hui, chacun conçoit comme un jeu
de construction sa propre mythologie, son proprerite d’adhésion – ou non – à la vacance du Réel. L’idée gnostique d’un Dieu mauvais a précisément été écrasée et dénoncée par les Évangiles comme une sorte d’adolescence contrariée du christianisme, une adolescence qui nous revient en pleine face aujourd’hui, et qui se donne même comme unique soupape de la spiritualité.
L’idée gnostique d’un Dieu mauvais a précisément été écrasée et dénoncée par les Évangiles comme une sorte d’adolescence contrariée du christianisme
Considérer le monde comme globalement mauvais, voilà l’ontologie même du complotisme, dans une modernité qui est le reflet quasi-symétrique de l’Empire romain en 30 après JC, date de l’apparition des premières sectes gnostiques : un empire décadent et rongé en ses propres frontières, composé de villes grouillantes et hors sol.
Le comportementalisme pour les nuls
On aurait cependant tort de voir le complotisme comme l’unique avatar d’un refoulé mythologique. Il y va aussi de nouvelles formulations sociétales et esthétiques, parmi lesquelles on trouve la nécessité d’adhérer à des motions comportementalistes, dans le sillage des nouvelles sciences de l’individu et du collectif. C’est même l’objet d’une lourde querelle esthétique parmi les artistes : ainsi, dans Racine et Shakespeare, lorsque Stendhal s’interroge sur la nécessité de fonder un nouveau théâtre, il lance le début de ce qui constituera la lente « psychologisation » de l’art, et qui donnera plus tard lieu aux apories naturalistes.
Stendhal se demande quel serait le sujet idéal de ce nouveau théâtre et il répond sans ambages : la conspiration.
Délaissant le schéma vertical du transfiguré, le théâtre est désormais obsédé par le déploiement des caractères, c’est l’avènement de la psychologisation du monde dans laquelle nous sommes encore aujourd’hui – et qui caractérise la plupart des œuvres et des spectacles récents, qu’ils soient feuilletons, films ou romans à succès. Dans son pamphlet Stendhal se demande quel serait le sujet idéal de ce nouveau théâtre et il répond sans ambages : la conspiration.
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L’ère moderne s’invente ici, en se polarisant autour de ces deux instances, psychologisme et conspiration, qui nourrissent au fond la même obsession : celle d’une redéfinition de l’homme à rebours de tout substrat divin. Il n’est d’âme en dehors de Dieu que comportementaliste, il n’est de société en dehors de Dieu que conspirative. L’homme sera entendu non plus comme le résultat d’une consécution et d’une soustraction de primautés divines mais comme un amas de particules agissantes qui suscitent une volonté et scrutent un dessein. C’est toute la différence qui existe entre l’âme et la raison, entre la providence et la psychologie, entre le secret et la conspiration.





