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La fabrique du faux

Tout est vrai. Tout est faux. Plus rien n’existe. Le monde n’est qu’un hologramme, une matrice, la réalité est un simulacre.

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Warren Wong - Unsplash

Tous rivés à nos interfaces machiniques nous tabulons autant de reflets, de mirages, de parcelles de vides. Isolats suspendus d’informations, nos vies et nos routines encodées dans des réseaux où le chimérique se heurte au fantasme. Nos existences tout entières résumées à des fragments d’algorithmes, procédant de cette fabrique du faux qui babille à longueur de temps, dans ce brouhaha continuel de bavardages, de commentaires, de commentaires de commentaires. Le « mème » comme nouvelle monade syncrétique de cette nouvelle réalité, où l’atome a été remplacé par la donnée – cette fameuse « data » dont se gargarisent les nouveaux alchimistes du digital.

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Ni Allah, ni César : Dieu

Comment vivre l’expérience de la vérité dans cet océan, dans ce brouet tautologique dont toute hiérarchie est évacuée ? Le complot, c’est-à-dire la sensation d’un Mal occulte, invisible et ubiquitaire, est la pathologie de notre époque hyper-informationnelle, la névrose d’un monde sans socle, qui oscille sur des tréteaux en trompe-l’œil. Dans un monde où ce parasitage, ce brouillage perpétuel est devenu la norme esthétique, dans un monde où la seule injonction civilisationnelle consiste à s’inscrire dans un silo d’artifices, de s’incarner dans un avatar, le Mal redevient, comme en écho à cette dissolution, une pure probabilité et donc un pur programme. 

Le complotisme n’est pas tant une névrose politique et sociale qu’un mal être métaphysique, une incapacité à s’inscrire dans le monde, à retrouver du sens. La perte du Sacré, l’enlisement de l’Occident dans des psychopathologies de masse délirantes et masochistes, l’avènement de la posthistoire – c’est-à-dire d’une enclave de l’Histoire ou plus rien n’a de cause puisque tout semble devoir durer éternellement, comme capturé à jamais dans cette parenthèse digitale – sont autant de syndromes qui accompagnent le grand retour du Mal en tant que divinité obscure.

Non, le Mal sera désormais un soleil noir posé sur le monde, un cloud. Il revient comme un refoulé, une image perdue qui reboucle avec la sidération des civilisations antiques et idolâtres

Et qui nous dispense de nous interroger sur ses provenances réelles et morales : non, le Mal sera désormais un soleil noir posé sur le monde, un cloud. Il revient comme un refoulé, une image perdue qui reboucle avec la sidération des civilisations antiques et idolâtres. Le monde chrétien et la philosophie avaient permis à l’homme de s’extirper d’une certaine adhérence aux formes les plus pathogènes de la Réalité, d’abroger le règne du chtonien et du divinatoire. Mais à l’ère où la domination technique a fétichisé à nouveau notre rapport au monde, nous voilà revenus brutalement à nos marottes occultes, à cette spiritualité contre-initiatique qui élabore des mythes contrefaits.

Nous voici revenus de plein fouet dans un monde mouvant, dans un monde où chacun devient son propre producteur de contenus par la grâce des applications et des réseaux. Il y a désormais autant de réalités que de bulles techno-domotiques, et chacun est le complotiste de l’autre, nous avons tous nos théories personnelles, destinées à nous rassurer sur la provenance d’un Mal désormais centrifuge et acausal. Tous générateurs de mythologies en temps réel, tous contempteurs d’un Mal insitué où viennent s’agréger les scories de la modernité : bienvenue dans la grande Fabrique du faux.

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